« …et moi, où suis-je, pauvre George ! »

Il y a longtemps que je voulais relire les quelques pages  (à peine 24 dans La Pléiade) qui composent ce Journal Intime de George Sand. Je l’avais lu une première fois pendant mes études de Lettres, une amie me l’avait conseillé, et je l’avais emprunté à la bibliothèque universitaire. Je me souviens très bien de cette première lecture. Je me revois dans mon lit, parcourant ces pages passionnées, et ressentant fortement les sentiments mêlés de désespoir, de tourments et d’amour.

Ce Journal est disponible dans le tome 2 de La Pléiade consacrée à Sand, et uniquement consacrée à ses œuvres autobiographiques, Gallimard n’ayant pas jugé bon d’éditer l’œuvre romanesque de Sand, pour des raisons que je serais bien curieuse de connaître. Il est aussi disponible, du moins l’était-il, dans une collection « L’école des Lettres » chez Seuil.

Ce texte court couvre 15 jours de la vie de George Sand entre le 15 et le 28 novembre 1834. Sand et Musset ont rompu depuis leur retour de Venise (Musset est rentré en Février, Sand rentra bien plus tard, fin 1834). On sait que Sand eut une liaison avec le médecin italien de Musset, Pagello, qui déchaîna la jalousie du poète, et fit monter le scandale autour de George Sand. Ce journal rend donc compte essentiellement du désespoir de Sand face à cette rupture et au désintérêt de Musset pour elle. On y lit la souffrance, le manque, le désespoir de n’être plus aimée et d’aimer toujours pourtant, la passion charnelle aussi.

Quel est ce feu qui dévore mes entrailles ? il me semble qu’un volcan gronde au-dedans de moi, et que je vais éclater comme un cratère. […] J’embrasserai maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et les rochers dans les forêts en criant votre nom, et, quand j’aurai rêver le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide. (p.963)

De désespoir elle a coupé ses cheveux, pénitente, elle demande, supplie un signe de l’homme qu’elle aime. A ce désespoir vient s’ajouter sa position de femme célèbre, que l’on observe, que l’on juge, elle est la femme scandaleuse dont on parle à voix basse quand elle se rend au théâtre :

Moi, pauvre garçon ! on me regarde et puis on dit : « C’est George Sand. – Voyons ? voyons ? où donc ? Ah! » (p.967).

Au desespoir s’ajoute la médisance et la curiosité.

Texte sensible, passionné, intime et personnel dont les accents romantiques sont indéniables, mais avant d’être une oeuvre littéraire, ce journal est le témoignage d’une femme désespérée et amoureuse, au bord du suicide et de la folie, cherchant partout une solution pour moins souffrir, ne pouvant se résoudre à cette rupture.

Dites donc des grands mots et faites des phrases, fais-en toi-même,malheureuse femme qui écrit sans savoir quoi et qui ne sait rien, rien, sinon que tu aimes, à en mourir. (p.970)

Dans ces pages elle incarne, sans fard, pour elle-même, cette femme romantique des années 1830, et l’on perçoit alors Sand dans sa complexité face à Dieu, face à son identité (elle se nomme par son pseudo, s’habille en homme, fume ses cigarette), face à ses amis (Delacroix, Saint-Beuve…). Soudain ce que l’on sait de son oeuvre, de ses romans, et ce que l’on lit dans ces pages intimes ne font qu’un et montre à quel point le romantisme n’était pas qu’une posture littéraire mais bien un état d’âme d’une génération passionnée.

J’ai les cheveux coupés, les yeux cernés, les joues creuses, l’air bête et vieux, et là-haut (au théâtre), il y a toutes ces femmes blondes, blanches, parées, couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de cheveux, des bouquets, des épaules nues ; et moi, où suis-je, pauvre George ! (p.913)

Sand rencontre, en ce mois de novembre 1834, Eugène Delacroix, qui l’immortalise en costume d’homme et montre ses cheveux coupés. Luigi Calamatta effectuera cette gravure d’après le portrait fait à l’époque par Delacroix :

Concernant l’histoire de ce texte, la très bonne préface du grand sandiste Georges Lubin, explique que nous ne possédons pas l’autographe (perdu ou brûlé). Le texte est une copie faite par Mme Joubert, amie de Musset qui l’avait chargée de conserver les lettres et ce journal de Sand. La partie d’une page a été arrachée nous privant donc ainsi d’une partie du texte. Ce texte fut donc contesté puis réhabilité comme étant bien de Sand. Paul Musset le cita abondamment, et mal intentionnellement dans le roman qu’il écrivit sur la liaison de son frère avec Sand, dans Lui et Elle, alors même que Sand pensait ce document brûlé. On imagine quelle dût être sa réaction en découvrant cet « emprunt ».

Sans doute faudrait-il aussi relire la correspondance de Sand et Musset pour compléter ces pages, cette correspondance amoureuse sans doute la plus belle de la littérature.

Oeuvre lue dans le cadre du Challenge Dames de Lettres, du Challenge Romantique, du Challenge Biographie , du Challenge George Sand et défi Samedi sandien : »En 2012, George lit Sand ».

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27 Commentaires

  1. PASSIONNANT !
    Mais Delacroix ne lui fait pas honneur : elle a les yeux globuleux !

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  2. Alors là, je te dis en grand BRAVO !!! Ton billet est passionnant ! Merci George

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  3. merci, je note le lien, bonne journée.

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  4. Ces élans passionnés, que tu nous retranscris dans ce billet, laissent entrevoir combien George Sand aimait Musset, combien elle a souffert de leur rupture… Que ne ferait-on pas, nous les femmes, quand l’amour nous fuit, se meurt, s’étiole… Se couper les cheveux, faire des kilomètres pour entrapercevoir l’Homme… Encore aujourd’hui, de grandes passionnées ont ces élans, mais c’est beaucoup moins bien raconté 😉

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    • Se couper les cheveux était un signe très fort à l’époque, de renoncement et de pénitence, très symbolique de son désespoir et c’est ce qu’a très bien compris Delacroix qui a voulu immortaliser ce moment !

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  5. Finalement, comme toutes les femmes, George Sand a connu la passion et le désespoir de l’amour. Sauf qu’elle l’écrit mille fois mieux que la plupart d’entre nous. Ton article donne envie d’en savoir plus. Sa correspondance doit en effet être un bon complément.

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  6. Passionant ! Merci pour ce billet ! j’ai ressorti le tome II du rayon de la bibliothèque pour relire ces pages.

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  7. incroyable ! (effectivement, Delacroix ne l’a pas loupée…) Beau, très bon billet. Quelle folie, quel désespoir, tu m’as conviancue de me pencher un jour sur la correspondance de Sand et Musset…Il va bien falloir débuter le challenge romantique…bon week end

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  8. Passionnant !

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  9. michelle

     /  janvier 15, 2012

    tout à fait envoûtantes ces lignes de Sand ! très bel article .
    Tu me donnes envie d’en savoir plus sur George

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  10. Je n’en reviens pas mais ton billet m’a donné envie de retourner à George Sand et voilà que je me rends compte que j’ai ces deux tomes de la Pléiade sur ses œuvres autobiographiques! J’avais oublié. Je vais pouvoir participer de temps en temps à ton challenge par conséquent et je m’en réjouis d’avance.

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    • YES !!!!! pour l’autobio, le début est un peu laborieux car elle reprends des lettres de son père, mais tu peux allégrement les survoler pour en venir au moment où elle parle de sa propre vie, c’est un autobio passionnante ! et ces deux tomes de la Pléiade renferment quelques trésors !

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  11. Bravo pour ce billet passionnant. j’ai toujours cru (peut-être à cause : « Honte à toi, femme à l’oeil sombre… » ) que c’était George Sand qui avait abandonné Musset malade à Venise pour aller coucher avec le médecin! Et là, je la retrouve, désespérée, ne pouvant supporter la rupture et aimant toujours Musset? Bizarre, non?
    J’aime ce que tu dis sur le Romantisme vécu non comme une posture littéraire mais correspondant à un état d’âme profond. J’ai l’impression d’ailleurs que Sand a été souvent tentée par le suicide?

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    • Merci ! Pour dire la vérité ils ont un peu joué au chat et la souris, une fois lui, puis elle, puis réconciliation puis re-rupture, ce fut à rebondissement ! Désespérée elle le fut réellement et la correspondance le montre plus longuement encore ! je pense faire un billet cette correspondance, du moins à partir des lettres de Sand !
      Quant au suicide, c’est incontestablement un mal romantique, qui l’a souvent tenté, mais qu’elle a toujours refusé à cause de ses enfants, il y a d’ailleurs de très belles pages à ce sujet dans ce journal intime !

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  12. Comme il est dit plus haut, quel bilelt passionnant,tu me pousses petit à petit vers la découverte de George Sand, il me tarde de plonger dnas ses écrits et sur sa vie…j’avais failli me prendre « Elle et lui » classé à George Sand, mais manifestement pas d’elle, à ce que je vois ici aïe !
    merci pour ces billets riches de découvertes, et à très bientôt !

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    • Alors alors attention!!! sur la liaison Musset-Sand, il y a plusieurs romans :
      Musset dans « la confession d’un enfant du siècle »
      Sand « Elle et lui »
      et
      Paul de Musset, frère d’Alfred « Lui et Elle »
      Donc le roman que tu as vu été sans aucun doute « Elle et lui » de George Sand, car je ne crois pas que le roman de Paul de Musset soit dispo en poche !
      Pas facile de s’y retrouver je te l’accorde 🙂

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  13. J’adore les journaux d’écrivains… Bravo pour ce très beau billet!

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  14. Ton billet est magnifique et très tentant. J’aime quand tu nous parles de Sand : tu le fais avec tellement de passion !

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à vous....

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