« La Fièvre des grands espaces »

leiloona atelier désert

Je lui avais dit de ne rien faire pour mon anniversaire, que je voulais un petit repas entre nous à la maison, tranquille, sans cotillons, sans une ribambelle d’amis, et voilà qu’elle m’offre un trek dans le Sahara. Je déteste les treks et je ne supporte pas la chaleur. Une fois à Orly, nous sommes tombés sur la famille au grand complet et tous les amis de Mathusalem, tous ceux qui avaient un jour pu croiser ma route. Elle avait rameuté la terre entière. À nous tous, nous prenions les trois quarts de l’avion. Pendant tout le voyage, ce ne fut que chansons, toasts portés avec le mauvais champagne d’Air France. Tout ce que je déteste.

Mais les choses se sont fortement corsées quand j’ai compris ce qui m’attendait : trois jours en plein désert, à crapahuter à pied ou à dos de chameaux dans le sable et sous un soleil brûlant.

J’aurais dû m’en douter quand je l’ai rencontrée : trop enthousiaste, trop amicale, trop entreprenante. Tout cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille. J’aurais dû me dire : « Stéphane, pars en courant, mon vieux, cette fille n’est pas pour toi ». Mais non, au lieu de cela, j’ai fait semblant que cette vitalité me permettrait de voir la vie autrement, et puis Clémentine a une telle proportion à prendre les choses en main, à tout faire pour que je n’aie rien à décider, ni plus aucun choix à faire que je me suis endormi dans ce cocon. Mais là, en haut de cette dune, épuisé, assoiffé, démoralisé, regardant au loin ce bivouac qui me paraît totalement inaccessible, je réalise que tout cela ne me convient pas, que je vis une vie qui n’est pas la mienne, que je partage ma vie avec une femme qui ne me convient pas. Devant cette étendue qui s’allonge à mes pieds, ces dunes à perte de vue, j’ai le sentiment étrange d’être dans un cauchemar, comme une image symbolique de ce qu’est devenue ma propre vie, un sol stérile, inhospitalier sur lequel je ne peux rien construire, ne rien planter, sur lequel tout épanouissement personnel est impossible. Je contemple du haut de cette dune ma vie illusoire, déguisé en touareg ridicule et de comédie, moi qui suis un indécrottable citadin, pire un Parisien.

Ils m’attendent au loin, je les vois rassemblés, unis, heureux de m’avoir fait un tel cadeau, et moi, je suis là-haut, seul et désespéré. Je n’ai jamais rien compris à la fièvre des grands espaces. Les grands espaces m’angoissent. Je veux juste rentrer chez moi, retrouver mon chat et mes livres et voyager paisiblement au fond de mon canapé.

©Les Mots de George, 09 décembre 2012.

Texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture de Leiloona n°60.

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31 Commentaires

  1. Wow ! C’est joli ça ! C’est de toi ?… Je ne savais pas que tu écrivais et tu sais quoi ? Il faut continuer car c’est excellent. 😉

    PS : Ça me rappelle un peu mon histoire, Les 9 étoiles du désert. Y’a pas à dire, le Sahara, ça inspire ! (Demande à Saint-Ex ou Le Clézio…)

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  2. C’est un très beau texte George, comme les autres textes dont tu nous régales de temps en temps, bravo à toi et merci de partager tes écrits avec nous 🙂

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  3. Hélène

     /  décembre 9, 2012

    J’aime beaucoup tes textes… et celui-là ne fait pas exception. Je rentre tout de suite dedans, et j’en sors chamboulée….
    Merci !

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  4. Excellente idée ce contre-pied ! J’adore ce texte, je suis complètement rentrée dedans !

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  5. J’aime ton idée de départ, et tu la mènes très bien 🙂

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  6. Oui, tu as de l’imagination ! Tu parles d’un « Joyeux anniversaire » !!! La fête sera pour la Clémentine au retour…
    George, je t’ai taguée. Tu dois répondre à des questions. (c’est mon billet du jour)

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  7. et voilà comment l’on réalise que l’on n’est pas cablé sur les mêmes choses !
    le désert comme lieu où les questions trouvent réponses, car dépourvu de distraction, on les affronte nos tourments, enfin !

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  8. Un texte parfait ! Mais c’est horrible cette prise de conscience au milieu du Sahara, c’est ça qui m’angoisse moi ! 😀

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  9. Cardamone

     /  décembre 10, 2012

    Très drôle, original, parfait ce « contre-pied »! J’aime beaucoup! Tout sonne très très juste, le pauvre!!! Enfin l’a(mésa)venture lui aura au moins fait prendre conscience de l’erreur de son choix!

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  10. Comme tout le monde, moi aussi j’aime beaucoup, et j’aime beaucoup cette façon de prendre le contrepied de ce que l’on attendrait.

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  11. stéphanie

     /  décembre 10, 2012

    super texte, les surprises qui plaisent à ceux qui les offrent plus qu’à ceux qui les reçoivent, à méditer avant les fêtes!

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  12. Hi hih, je crois que nous avons été deux à prendre le contre-pied de cette photo ! 😉

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  13. J’aime bien cette histoire. A qui cela n’est-il pas arrivé de recevoir un cadeau qui tombe complètement à côté et qui nous désespère.

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