Sciences de l’Homme (et de la Femme)


leiloon atelier bar

Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté de boire un verre avec eux à la fin du cours. C’est devenu presque une habitude à présent de nous retrouver dans ce bistrot en face de la fac après le cours de sociologie des entreprises de M. Dupart. Un début, je trouvais ça sympa de poursuivre les débats autour d’un demi-citron, aujourd’hui je suis en train de me demander ce que je fous là. Je sèche la plupart des cours. Ce matin encore, en croisant Anaïs dans le couloir qui traverse la fac de Lettres et la fac de Socio, je lui ai proposé de l’emmener à la cafet’. On s’est repris un petit déj’ dégueulasse fait de café lyophilisé et de croissant élastique. Anaïs est sérieuse et passionnée par ses études, ce n’est pas mon cas. Je suis inscrit en socio parce que… J’en sais rien en fait. Il fallait juste que je m’inscrive quelque part et les Sciences de l’Homme (et de la Femme), je trouvais ça drôle. Je suis là en dilettante. L’avantage est qu’en DEA, nos cours sont associés à certains cours de lettres, du coup les étudiantes de lettres viennent égayer un peu les amphis bourrés de testostérones ! C’est comme ça que j’ai rencontré Anaïs. Elle est jolie, Anaïs, elle est intelligente aussi, mais faudrait pas qu’elle croit que je vais faire ma vie avec elle. De toute façon, ma vie, elle est déjà faite… avec Lucie. Mais ça, Anaïs l’ignore.

Je les entends déblatérer sur le harcèlement dans les entreprises, ça me passe un peu au-dessus la tête. Le problème, c’est qu’Anaïs, elle commence à se poser des questions, et ça devient moins drôle. Mais le corps d’Anaïs, je vais avoir du mal à m’en passer. Nos après-midi dans sa chambre universitaire, dans son lit, son rire, sa légèreté, ce ne sera pas évident d’abandonner tout ça. J’aimerais encore qu’elle croit que je suis celui qu’elle imagine. Dans ses yeux, je suis un mec bien, alors que dans ceux de Lucie, je suis ce que je suis. C’est moins glamour, mais c’est plus sûr, au moins la déception a déjà eu lieu.

Je souris bêtement aux blagues de Marc, j’opine de la tête aux toujours très justes remarques de Bastien, mais de tout cela je m’en tape. Là, ce que je voudrais c’est retourner sous la couette douce et accueillante d’Anaïs, la serrer contre moi et oublier un peu ce que je suis vraiment : un étudiant qui glande et qui trompe sa copine.

©Les Mots de George, 14 Janvier 2013.

Texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture de Leiloona n°65.

« Le Lion Ailé »


leiloona atelier Venise

Sur la place San-Marco, le soleil froid du mois de février. A première vue, l’affluence ne dépareillait pas des autres jours. Touristes et Vénitiens se mêlaient, élégants, en couple ou en groupes. Mais tous avaient dans les yeux, dans leurs attitudes, une inquiétude inhabituelle. Les uns convergeaient vers la colonne du Lion Ailé, d’autres regardaient ou cherchaient du regard qui pourrait les renseigner. Ce n’était pas des touristes égarés. Il y avait dans leur physionomie, dans leurs gestes, quelque chose d’autre.

Roberto, le concierge du Palazzo Conti, était sorti sur le pas la porte et conversait avec Mario, le vendeur de cartes postales qui avait, sans doute pour la première fois de sa carrière, délaissé sa boutique. Même les jours d’inondation, la boutique restait ouverte et Mario était derrière son comptoir, sirotant son caffé stretto-stretto. Ils avaient entendu comme des détonations, et Roberto avait arrêté le va et vient de son balai pour aller voir ce qu’il se passait sur la piazza. Précisément à ce moment-là, Mario en revenait. Il avait tout vu et racontait les faits, le retard perdu au loin.

Rien ne laissait présager un tel acte. Pourtant Mario avait remarqué ce couple qui avait arrêté sa promenade juste entres les deux piliers, celui du Lion et celui de San-Teodoro. Mario s’était fait la remarque : Non sono superstiziosi, questi due*. En bon Vénitien, il savait qu’il était dangereux de passer entre ces deux piliers, il savait que ce lieu, qui avait servi de lieu d’exécutions, était encore lourd de tous ces morts passés. Stationner là, c’était chercher le diable. Ah questi turisti ! non sanno niente**. Ce ne pouvait être que des touristes. Ensuite, un client anglais était entré dans la boutique, Mario avait détourné quelques secondes le regard, quand des détonations avaient retenti, entraînant une envolée de tous les pigeons de la piazza dans un bruit assourdissant. Lorsqu’il avait relevé la tête, instinctivement c’était vers le couple qu’il avait porté son regard. L’homme et la femme étaient allongés sur le marbre froid de la piazza. Autour d’eux un grand vide s’était formé. Il ne restait qu’un homme debout, le bras tendu et au bout de son bras, un pistolet encore pointé entre les deux piliers.

Une torpeur tomba. Plus un bruit. Plus un mouvement. Le temps fut suspendu.

Puis, on avait entendu au loin les sirènes des carabinieri, et déjà les pigeons étaient revenus picorer les miettes de pain jetées par les touristes.

©Les Mots de George, 15 décembre 2012.

Texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture de Leiloona n°61.

* Ils ne sont pas superstition, c’est deux-là

**Ah ces touristes ! Ils ne connaissent rien.

« La Fièvre des grands espaces »


leiloona atelier désert

Je lui avais dit de ne rien faire pour mon anniversaire, que je voulais un petit repas entre nous à la maison, tranquille, sans cotillons, sans une ribambelle d’amis, et voilà qu’elle m’offre un trek dans le Sahara. Je déteste les treks et je ne supporte pas la chaleur. Une fois à Orly, nous sommes tombés sur la famille au grand complet et tous les amis de Mathusalem, tous ceux qui avaient un jour pu croiser ma route. Elle avait rameuté la terre entière. À nous tous, nous prenions les trois quarts de l’avion. Pendant tout le voyage, ce ne fut que chansons, toasts portés avec le mauvais champagne d’Air France. Tout ce que je déteste.

Mais les choses se sont fortement corsées quand j’ai compris ce qui m’attendait : trois jours en plein désert, à crapahuter à pied ou à dos de chameaux dans le sable et sous un soleil brûlant.

J’aurais dû m’en douter quand je l’ai rencontrée : trop enthousiaste, trop amicale, trop entreprenante. Tout cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille. J’aurais dû me dire : « Stéphane, pars en courant, mon vieux, cette fille n’est pas pour toi ». Mais non, au lieu de cela, j’ai fait semblant que cette vitalité me permettrait de voir la vie autrement, et puis Clémentine a une telle proportion à prendre les choses en main, à tout faire pour que je n’aie rien à décider, ni plus aucun choix à faire que je me suis endormi dans ce cocon. Mais là, en haut de cette dune, épuisé, assoiffé, démoralisé, regardant au loin ce bivouac qui me paraît totalement inaccessible, je réalise que tout cela ne me convient pas, que je vis une vie qui n’est pas la mienne, que je partage ma vie avec une femme qui ne me convient pas. Devant cette étendue qui s’allonge à mes pieds, ces dunes à perte de vue, j’ai le sentiment étrange d’être dans un cauchemar, comme une image symbolique de ce qu’est devenue ma propre vie, un sol stérile, inhospitalier sur lequel je ne peux rien construire, ne rien planter, sur lequel tout épanouissement personnel est impossible. Je contemple du haut de cette dune ma vie illusoire, déguisé en touareg ridicule et de comédie, moi qui suis un indécrottable citadin, pire un Parisien.

Ils m’attendent au loin, je les vois rassemblés, unis, heureux de m’avoir fait un tel cadeau, et moi, je suis là-haut, seul et désespéré. Je n’ai jamais rien compris à la fièvre des grands espaces. Les grands espaces m’angoissent. Je veux juste rentrer chez moi, retrouver mon chat et mes livres et voyager paisiblement au fond de mon canapé.

©Les Mots de George, 09 décembre 2012.

Texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture de Leiloona n°60.

« OPA »


Leiloona photo voiture

Dans la Jaguar :

– Mais qu’est-ce qu’elle fabrique, encore ? grommela Hubert une main sur le volant, l’autre déjà posée sur le levier de vitesse. Tu vas pas me dire que pour enfiler une robe et se barbouiller la figure, il lui faut une heure.

– T’énerves pas. Tu sais comment sont les femmes. Il leur faut toujours une demi-journée pour se préparer. Une fois qu’elles se sont décidées sur une robe, elles s’interrogent sur les chaussures, quand elles ont trouvé les chaussures, elles commencent à s’inquiéter du bijou elles vont bien pouvoir choisir. Tu as voulu sortir une jeunette, il ne faut pas venir râler maintenant qu’elle mette autant de temps pour se préparer. Avec Josiane, les choses auraient été plus rondement menées. C’est ça les femmes d’expérience, elles savent très vite s’accorder avec les circonstances. Un bon tailleur Chanel, une paire de mocassin en daim, le manteau de fourrure offert le Noël dernier, et hop, l’affaire est bouclée. Avec les jeunes, on n’a que des problèmes, dit Alfred en se replongeant dans la lecture de son journal.

– N’empêche que pour traiter avec les clients au restaurant, il vaut mieux avoir Cindy en robe sexy que Josiane avec son vieux tailleur Chanel et ses bas opaques. Niveau conversation, je t’accorde que, avec Cindy, ça ne vole pas haut, mais on ne lui demande pas non plus une thèse en économie d’entreprises. Si elle était intelligente, on s’en servirait pour autre chose. Josiane, au moins, elle savait se taire. Une belle fille à une table des négociations, personne a trouvé mieux pour amadouer le client. Papa disait toujours que les femmes d’hommes d’affaire ne doivent avoir que deux qualités : se taire et être belle. La pauvre Josiane n’avait plus qu’une des deux qualités, avec Cindy, je te l’accorde elle a tendance à papoter un peu trop, mais côté physique on a ce qu’il faut.

Dans une chambre de la maison en face de la Jaguar :

« Allo ? Nicolas, oui, c’est moi. Je dois faire vite les Dupont-Dupond m’attendent déjà dans la voiture. Oui, oui, ne t’en fais pas, j’ai eu le temps de jeter un coup d’œil au dossier cette nuit pendant que pépère dormait. Écoutes, c’est très simple. Ils vont lancer une OPA sur DATACOM… Oui, bien sûr que j’en suis certaine. Tu crois que je suis tombée de la dernière pluie ? Je te dis que tout est bouclé, c’est une OPA surprise. Hier soir, Hubert a eu Joffrey au téléphone (au fait le mouchard a super bien fonctionné, tu féliciteras Quentin), il a fait comme si de rien était, ils doivent se voir dans trois semaines. Il lui a bien passé la pommade pour l’endormir, le pauvre Joffrey n’y a vu que du feu. Et évidemment dans trois semaines, il sera trop tard sauf si on parvient à bloquer cette satanée OPA. Attends une seconde, je n’arrive pas à mettre ma boucle d’oreille… Voilà, tu parles d’une galère ces boucles d’oreilles depuis le temps que je n’en porte plus mes trous se sont rebouchés… Enfin bref. Tu dois contrôler auprès de l’AMF que tout est bien en règle. Si ça se trouve ils ont laissé passer un truc. On ne sait jamais, si on peut éviter une augmentation du capital, ce ne serait pas plus mal. Ahhh, merde ! mais quelle idée de mettre des fermetures éclairs dans le dos, je n’arrive pas à l’attraper pour la fermer… Quittes pas je vais avoir besoin de mes deux mains… pff, décidément les robes du soir c’est pas mon truc, vivement qu’on en finisse avec ces gugusses, j’en ai plus que marre de ce rôle de pin-up ! Donc, tu vérifies avec de l’AMF. Pendant le repas, une fois que j’aurais pris la température des échanges, je leur ferai le coup du repoudrage de nez, c’est vieux comme le monde mais les vieilles techniques sont les meilleures. Je file aux WC pour t’appeler et je te tiens au courant. Entre temps tu te renseignes auprès de l’AMF, le mieux est de voir auprès de Durell… Oui, je sais que les actionnaires font la grimace, mais il faut savoir ce qu’ils veulent… mais putain elle est où cette godasse ?? … Hein ? oui, pardon j’avais perdu une chaussure. Tu peux me dire pourquoi on inflige aux femmes des chaussures avec des talons de dix centimètres de haut ? Quoi ? Ah oui, les actionnaires. Il faut que tu les rassures, s’ils tiennent à leur boîte ils font ce qu’on leur dit un point c’est tout. Je te maile les docs que j’ai scannés ce matin, tu verras qu’ils poussent le prix de l’action de 20%, les salauds… Ben oui, je sais que ça ne va pas être facile, mais il ne faut surtout pas que les actionnaires paniquent. Ah ! et si tu pouvais donner un petit coup de fil à Jean-Marc pour ce soir. Et surtout qu’il joue le jeu avec eux. Il faut les endormir les Dupont-Dupond, leur faire croire qu’il est tenté, et surtout ne rien conclure ce soir. On a besoin de temps. OK ? Bon, il faut que j’y aille.

©Les Mots de George, 23 Novembre 2012.

Texte écrit dans le cadre des Ateliers d’écriture de Leiloona.

« Gabriel »


©Romaric Cazaux

Bretagne, Quiberon, novembre 20..

Je suis arrivée hier dans l’après-midi. J’ai conduit d’une traite depuis Paris. Les essuie-glace, comme un métronome, rythmaient ma conduite, marquaient le temps, les kilomètres. Je savais qu’au bout de cette route unique et droite entre deux mers, sur cette presqu’île balayée par le vent et les embruns, j’allais le retrouver.

Je suis partie. Je n’ai pas vraiment réfléchi, c’était autre chose en moi qui me faisait agir. Un besoin viscéral. J’ai saisi ma valise, j’y ai glissé quelques affaires, pris mon sac dans l’entrée, et j’ai claqué la porte. J’avais la tête vide, le regard fixe. J’ai tout balancé dans la voiture et je suis partie.

J’entends encore la porte claquer, le bruit qui résonne dans la cage d’escalier, mes pas précipités. Installée au volant, j’ai allumé une cigarette, entrouvert la fenêtre, il a fallu manoeuvrer pour extraire la voiture de sa place, je crois que j’ai un peu tapé dans le pare-choc de la BM rutilante garée derrière moi. Qu’importe.

Il a dit : « Bonjour, je m’appelle Gabriel… ». Il a dit « Gabriel » et plus rien n’a compté que ce prénom. Ce prénom que j’ai tant prononcé silencieusement, en cachette, douloureusement, comme une prière. Il a dit « Gabriel » et tout était dit. Sa voix fut un choc, le prénom prenait corps. Pourtant souvent entendu prononcé par d’autres voix, au détour d’une rue, à la sortie d’une école, j’en connaissais les accents, mais prononcé par lui, c’était bien différent. Le prénom s’incarnait enfin, rendait palpable un corps, un visage, un sourire.

J’ai souvent rêvé de cela. « Comment t’appelles-tu ? » – « Je m’appelle Gabriel », un sourire timide sur les lèvres. Je l’ai imaginé, brun, les yeux marrons, grand, un peu dégingandé comme le sont les jeunes adolescents.

J’ai garé la voiture sur le parking de la plage. La promenade était presque déserte. Les nuages noirs dans le ciel avaient des accents baudelairiens. Contre une balustrade, de dos, j’ai aperçu une silhouette sombre tournée vers la mer. A l’horizon le ciel était plus clair, se déchirait. La silhouette était fragile.

J’ai marché vers lui.

Quand il s’est retourné, je l’ai reconnu, je ne pouvais pas me tromper, c’était Lui, cet enfant que l’on m’avait arraché et que j’ai passé 15 ans à chercher. C’était enfin Mon Gabriel, mon garçon, mon ange.

Il m’a emmenée sur la jetée, nous étions deux silhouettes qui marchaient sur la mer avec l’horizon éclairci devant nous.

©Les Mots de George, 23 Novembre 2012.

Texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture organisés par Leiloona.

« Les Plumes de l’été » by Asphodèle : Lettre G : « La maison sur la plage » Episode 4


Idée initiée par Asphodèle

La maison sur la plage, suite

En début d’après-midi, je regagnais ma chambre. Les volets à l’espagnolette, les fenêtres fermées pour garder la fraîcheur de la matinée, la chambre semblait en apesanteur. Je me suis assise à la petite table rustique, ai allumé l’ordinateur, et ai consulté mes mails d’un œil inattentif. Au milieu de tout ce galimatia, soudain mon regard fut attiré par un intitulé de mail qui, sans que je sache trop pourquoi, suscita mon intérêt : « jouer le gambit« . Ce pouvait être un lien vers un site de jeu d’échecs en ligne, une pub comme tant d’autres, je ne sais donc pas trop pourquoi mais je cliquai ! le message s’ouvrit sur du vide, un intitulé, une adresse mail invalide, et juste cette phrase en objet : « jouer le gambit ». Mes connaissances aux échecs étant minimalistes, je me lançai dans une recherche rapide et trouver enfin la définition de cette technique : « Jouer le gambit, consiste au sacrifice d’une pièce en vue d’obtenir un avantage positionnel ». Cette définition percuta mon esprit… « sacrifice »…. « avantage positionnel »… quel sens donner à ce mail ?

J’ai toujours cru aux signes, aux hasards, aux coïncidences, et encore plus après avoir lu Le Carnet rouge de Paul Auster et vu Le Rayon vert de Éric Rohmer, film dans lequel l’héroïne lit son avenir dans des cartes à jouer trouvées dans la rue. Il n’y a pas vraiment de hasard, et si chacun voit ce qu’il a envie de voir, je reste persuadée que certains évènements anodins de notre vie peut nous orienter, nous aider à faire des choix. Cela peut paraître grotesque, et j’ai souvent été moquée par des amis dont l’esprit cartésien ne pouvait admettre de telles superstitions. Mais voilà, j’avais reçu ce mail venu de nulle part, et cette simple phrase entraînait mon esprit au grand galop. Que devais-je sacrifier, ou qui ? pour obtenir quelle position ? quel avantage ? Est-ce que le fait d’avoir jeté à la poubelle mon nouveau roman constituait déjà le dit sacrifice ? et à quelle nouvelle position ce geste me donnait-il accès, si ce n’est au point mort ?

Finalement je me dis que j’y réfléchirai demain, suivant ainsi le bon conseil de Scarlett O’Hara : « demain est un autre jour ». Puisque l’ordinateur était allumé, je me rendis sur la blogosphère littéraire pour consulter les derniers billets parus sur mes livres. J’ai de fidèles lectrices-blogueuses qui ne tarissent pas d’éloges sur mes romans, d’autres, plus réfractaires me classent dans les romans « faciles ». Le blog, « Gambader dans les livres », est tenu par une jeune femme, lectrice passionnée dont l’avis est souvent peu conciliant. Elle n’hésite pas à passer sur le grille des auteurs qui la déçoivent, et aujourd’hui c’est mon tour :

« Alors que l’on annonce en vain le nouveau best-seller de Pauline M., je me suis lancée dans la lecture de son roman Le Prince du Tonnerre paru au printemps dernier. Dans un pays envahi par le givre, le Prince du Tonnerre doit livrer bataille pour sauver son pays d’une invasion ennemie. Je vous passe les différentes péripéties, le gabarit d’Apollon du héros, les galipettes avec la belle princesse des Terres D’Hiver… Ce roman est d’une platitude désespérante, ressassant les sempiternels clichés du genre (batailles, noirs stratagèmes, érotisme torride…). Le style plonge dans les abysses, à se demander si la romancière inspirée du sublime Un matin dans la brume et celle de ce roman météorologique sont la même personne. Pourquoi s’entêter dans un genre dont Pauline M. semble avoir fait le tour ? Il semble que cette auteure s’oriente sur une voie de garage. Livre après livre, le fond comme la forme s’étiolent, les meilleurs procédés stylistiques que Pauline M. maniait avec art dans son premier roman sont parodiés ici, et sonnent creux. On passe et on relit Tolkien » .

Les commentaires affluaient : 87, alors même que le billet n’était en ligne que depuis une paire d’heures. Une ribambelle de « je l’ai dans ma PAL, mais je ne l’ai pas encore lu » ; « j’ai lu le précédent et j’avais bien aimé » ;  » Tout pareil » etc… mais aussi des commentaires me défendant bec et ongle : « peut-être est-ce ce blog qui est sur une voie de garage » ; « apprenez à lire » ; « j’adore Pauline M., son univers, sa sensibilité, ton billet est méchant » ; « Après quelle gloriole courrez-vous ? », et j’en passe. Malgré les critiques du billet, finalement, j’étais entièrement d’accord avec elle, et ma poubelle en était le symbole. Oui, j’avais fait le tour des histoires de chevaliers de mondes imaginaires, je ne savais plus quoi raconter, c’était la panne sèche. J’ai donc décidé de laisser un commentaire : « Chère Grillon (c’est son pseudo), que vous dire sinon que j’adhère totalement à votre analyse de mon roman. Effectivement peut-être est-ce temps pour moi de passer à autre chose, j’y réfléchis. Merci pour votre franchise. Pauline M. ». Quelques minutes plus tard, d’autres commentaires s’affichèrent… mais je n’ai pas eu envie de les lire… Comment expliquer que, soudain, tout ce succès me semblait usurpé, que cette Grillon avait su formuler l’évidence, et que j’étais indéfendable. Car oui, j’avais choisi la facilité et oui les ventes de livres records me confortaient dans cette facilité, puisque ça marchait, pourquoi changer ?

Ainsi tout semblait concourir à me faire évoluer, à laisser derrière moi ce que j’étais avant de revenir dans cette maison : la découverte de mon grand-père souriant, le mail, ce billet et ces commentaires… autant de signes d’une nécessité de passer à autre chose, mais à quoi ? D’un geste un peu vif, je refermai l’ordi. Et maintenant ? et si je m’installais ici, j’élèverais des gallimacés, je ferais pousser des giraumons, des pois gourmands, j’irais chercher des girofles dans les bois, chaussée de gros godillots informes, j’admirerais les gargouilles des églises bretonnes… il fallait juste arrêter de gémir, se reprendre en main. Je rouvris l’ordi, cliquai sur l’onglet de ma boîte mail et envoyai ces mots à Jean-Pierre : « L’heure est grave ! j’ai jeté mon manuscrit à la poubelle, je recommence tout, je ne sais pas vraiment où je vais, mais tant pis. »

©Les Livres de George

à suivre…

Episode 1 Episode 2 Episode 3

« Les Plumes de l’été » by Asphodèle : Lettre F : « La maison sur la plage » suite


Idée initiée par Asphodèle

La maison sur la plage, suite

Françoise rentra du marché, écrasée littéralement par le poids de ses paniers. Elle déballa les commissions sur la table. Les fruits et les légumes se mêlaient en une belle farandole colorée. Puis elle alluma le feu sous une grande poêle :

J’ai trouvé des fricadelles, je vais les accompagner de quelques frites, ce sera parfait…me dit-elle tout en s’affairant dans la cuisine.

Je l’ai laissée à ses fourneaux et ai gravi le grand escalier en pierre qui mène à ma chambre. Après les découvertes du matin, mon esprit était peu disposé à se concentrer sur mon roman. Soudain je me trouvais désœuvrée, sans envie véritable. Je me suis allongée sur mon lit qui portait encore les traces de ma nuit tourmentée, et me mis à contempler la photo. Elle opérait comme une fascination sur moi. J’avais l’impression de saisir en elle un passé que l’on m’avait tu, un pan de mon histoire qui, si je l’avais connu avant, du vivant de mon grand-père, aurait pu changer bien des choses. Je tentais de retrouver dans une foule de souvenirs, celui qui me permettrait de faire le lien entre cette photo et mon passé. Avais-je seulement un tout petit souvenir de mon grand-père souriant ? Et à quand remontait ce masque sévère de vieux fakir, qu’il avait endossé et qui restait gravé profondément dans ma mémoire ? Après une demi-heure de recherches vaines, de tentatives infructueuses, je réussis à me sortir de toute cette folie, et les cris de Françoise en cuisine me ramenèrent à la réalité. Je sortis enfin de ma mallette les quelques pages manuscrites de mon nouveau roman, et entrepris de les relire.

« Au cœur de l’hiver, Jérémie et Cara partirent affronter les frimas des grandes montagnes de l’Est. Le vieux Roi Dimitri régnait sur son royaume en maître absolu. Eux seuls pouvaient vaincre la folie  de ce despote. Ils s’étaient équipés de leurs meilleures armes. Le peuple des plaines avait mis tous leurs espoirs en eux, et pourtant ils n’étaient que des enfants. Au fond d’eux, ils savaient que les risques étaient grands, que la bataille serait rude. Leur ombre sous le firmament, semblait si petite et il y avait tant à faire. Au milieu des bois, ils aperçurent un faon fauve s’enfuir. Cette présence les rassura, comme un heureux présage… »

J’étais désemparée devant tant de fariboles. Où étais-je allée chercher tout ça ? pourquoi cet univers fantasque ? Soudain tout cela me semblait futile, dérisoire, inintéressant. Avec une frénésie insoupçonnée, je me mis à froisser les pages les unes après les autres, et à les jeter dans la poubelle. Très vite ma pochette fut vidée de son contenu et ma poubelle débordait de feuilles chiffonnées. Quelque chose avait eu lieu ce matin dans le bureau de mon grand-père, quelque chose qui allait changer ma façon de vivre mais aussi ma façon d’écrire. Je sentais monter en moi comme une fièvre, j’en avais des sueurs froides, une certaine angoisse, car, dans une certaine mesure je repartais de zéro, tout était à faire, à reconstruire. Mais avant il fallait que je sache.

©Les Livres de George

à suivre…

Episode 1

Episode 2

« Une photo, quelques mots » by Leiloona


Leiloona veut retrouver le temps d’écrire, pour cela elle a lancé un petit jeu d’écriture, dans un premier temps destiné à elle seule, mais, vous savez bien comme nous sommes, dès qu’une bonne idée surgit nous avons envie d’y participer. Le principe est simple : Une photo proposée par Leiloona chaque lundi, et un texte à écrire pour le dimanche suivant, publié le lundi. Vous voulez plus d’infos ? je vous laisse aller chez Leiloona.

La photo de cette semaine était la suivante :

Elle m’avait dit qu’on irait au parc, qu’elle m’offrirait une glace à trois boules, que je pourrais faire de la balançoire, et donner du pain aux canards. J’avais mis Madame Mo, ma poupée, dans mon panier, lui recommandant de ne pas se salir au parc. Maman a préparé le grand sac fourre-tout, elle y a glissé le quatre-heure, une gilet pour elle, un autre pour moi, et enfin un gros livre. Elle m’a coiffée, s’est maquillée, elle est belle ma maman quand elle se maquille, on dirait une actrice. Dans l’escalier nous avons croisé Mme Henri, la vieille dame du premier étage. Comme toujours maman m’a dit : 

– Dis bonjour, Clémentine.

Alors j’ai dit :

Bonjour, madame.

Maman ne veut jamais prendre le vieil ascenseur, elle dit qu’il tombe toujours en panne, alors on emprunte l’escalier qui grince, et je ne l’aime pas beaucoup cet escalier, les marches sont tellement usées et déformées, que je dois bien regarder où je mets les pieds. Lorsque la lourde porte de l’immeuble s’est ouverte, et que l’on est sorties en plein soleil, j’ai eu du mal à garder les yeux ouverts. Maman a mis ses lunettes de soleil de star, j’ai serré bien fort ma main dans la sienne. Le parc n’est pas très loin de la maison, mais il y a quelques boulevards à traverser, et je dois bien donner la main… Le soleil a tout à coup disparu, maman a retiré ses lunettes et a levé la tête vers le ciel.

– J’ai bien peur, ma chérie, que nous n’ayons la pluie. Tu as vu les gros nuages noirs ?

Mais nous étions déjà presque rendues au parc, plus que deux rues à traverser. Le vent s’est levé, il faisait tourbillonner les quelques feuilles mortes sur le trottoir, et tout à coup de grosses gouttes ont fait comme des confettis par terre, un peu, puis beaucoup… maman a sorti les gilets de son sac, et nous avons couru, couru très vite.

– Viens vite, Clémentine, sinon nous serons trempées.

La porte du libraire a fait gling gling… nous étions à l’abri. Maman m’a dit :

– Nous allons attendre ici que l’averse cesse. Reste bien tranquille.

Elle m’avait dit qu’on irait au parc, qu’elle m’achèterai une glace à trois boules, que je pourrais faire de la balançoire, et donner du pain aux canards.

« Les Plumes de l’été » by Asphodèle : Lettre E : « La maison sur la plage » suite…


Idée initiée par Asphodèle

La maison sur la plage, suite

Cette première nuit fut agitée. Plusieurs fois mon sommeil fut interrompu. J’entendais les lattes de l’escalier craquer, ma fenêtre ouverte laissait entrer les fluctuations des remous marins… il va me falloir me réapproprier les bruits de la maison. J’ai toujours eu peur des maisons la nuit. Mes pensées prennent alors le dessus et vagabondent, m’empêchant de retrouver le sommeil. Le roman de Pierre Jourde m’est alors revenu en mémoire, et cette présence, dont il parle si bien s’est emparée de mon esprit. Je repensais à mon grand-père, je le revoyais dans le bureau du bas, dans ce bureau sombre, dont les murs sont recouverts de livres, ce bureau qui m’était interdit enfant, et que, même aujourd’hui, alors que j’ai atteint l’âge adulte, j’ai un peu peur d’enfreindre. C’était son antre. Était-ce mon grand-père qui montait l’escalier ? était-ce lui qui allait pénétrer dans ma chambre, se poster au chevet de mon lit, poser, sur moi, ses yeux perçants qui lançaient parfois des étincelles quand il était très en colère ? J’ai fixé, à m’en faire mal aux yeux, la poignée de la porte, attendant qu’elle s’abaisse. C’est aux premières lueurs du jour, que j’ai finalement retrouvé un peu de paix et me suis rendormie.

Ce matin, Carnac a comme un air estival. Septembre est souvent un mois très agréable en Bretagne. Les ombres de la nuit ont laissé place à un doux soleil, et aux cris des mouettes joyeuses. La mer, ce matin, est couleur émeraude. Je me lève un peu groggy, un fond de migraine pointe, et pourtant il va falloir que je me mette au travail. Je compte sur Françoise pour me concocter un élixir capable d’effacer mes affres nocturnes. Je retrouve ma magicienne dans la cuisine, attablée devant un café. Sur la table, un vrai festin m’attend. Elle s’est rappelé que le petit déjeuner est MON moment. A peine ai-je fait un pas dans la cuisine qu’elle a compris quelle nuit difficile fut la mienne. Elle sourit, et vient déposer un baiser sur ma joue.

– Je vois à ta mine que tu vas avoir besoin d’un bon café corsé, me dit-elle en remplissant mon vieux bol d’enfant, ce fameux bol breton, avec ses petites anses bleues, et marqué à mon prénom.

Au fur et à mesure que le café remplit le bol, les petits bretons peints à l’intérieur, disparaissent. Il est presque intact, ce bol, et soudain je me demande si ceux de mes grands-parents sont encore dans les placards. Les objets sont déprimants, ils restent les mêmes, nous donnent l’illusion que rien ne change et pourtant ils sont les vestiges de notre passé en ruine. Françoise parle peu, elle attend, compréhensive, que j’émerge un peu. Le café chaud me fait un bien fou, déjà l’efféralgan pétille dans un verre, mais je sais que le café de Françoise sera mon meilleur médicament. Une petite demi-heure plus tard, mon esprit semble nettoyé et prêt à l’emploi, la migraine s’est évanouie. Nous sommes déjà en train de parler du programme de la journée. Françoise prépare sa liste de courses :

– J’ai prévu des écrevisses pour ce midi, il faut profiter des bienfaits de l’eau, me dit-elle.

Pour finir de chasser les ombres de la nuit, j’ai pris la décision de pousser la porte du bureau de mon grand-père. C’est un besoin, faire table rase du passé, pour me permettre de m’attabler devant mon ordinateur, l’esprit apaisé. Après le départ de Françoise au marché, et une fois douchée et habillée, je prends le couloir sombre qui mène au bureau. Je reconnais cette poignée en porcelaine, je la tourne doucement et pousse la porte. Le bureau est plongé dans la nuit. Le jour tente de percer à travers les volets clos. Sans allumer les lampes, je me dirige vers les fenêtres et ouvre les volets. Depuis combien de temps le soleil n’a-t-il pas pénétré dans cette pièce ? Il semble se précipiter, envahir l’espace, comme tout à coup libéré. Alors tout me revient. Les images du passé me sautent au visage. J’ai l’impression d’avoir à nouveau dix ans. L’éléphant presse-papier trône aux côtés de la lampe verte d’avocat. Le sous-main usé semble attendre la main de son maître. Un vieil éventail japonais est exposé là, et prend la poussière. Je lève les yeux et l’immense bibliothèque surgit. Tous les murs sont recouverts de livres, et m’écrasent un peu de leur présence. Je n’ai jamais eu le droit de les approcher de près, et encore moins de les lire. Pour la première fois, aujourd’hui, je vais les toucher, les feuilleter, les sentir. Ma main caresse délicatement leur tranche. Le nom des auteurs, les titres se laissent lire et je suis comme fascinée : Diderot, Voltaire, Stendhal, Zola, Balzac, Molière, Racine, Sartre, Duras, Camus… tous mes vieux amis sont là, et tant d’autres aussi : Musset et ses élégies à Lucie ; Baudelaire ; Proust…. Je m’étonne de la présence de certaines : Jane Austen, George Sand… je n’aurais jamais pensé que mon grand-père les avait lues, lui si austère, si sombre, si sérieux, j’ai toujours cru qu’il devait lire des livres à son image, et soudain je comprends que je ne l’ai pas vraiment connu. L’une de ces étagères croule sous les dictionnaires et encyclopédies en tout genre, une autre semble constituer d’ouvrages sur la Bretagne : son histoire, ses légendes, ses villes… Je passe deux heures magiques dans ce bureau qui me terrifiait tant enfant. Les livres s’ouvrent presque d’eux-mêmes, comme heureux de pouvoir enfin retrouver des mains aimantes. Certains sont annotés, d’une écriture fine, patte de mouche, l’écriture de mon grand-père. Je découvre, à l’intérieur d’autres, des feuilles noircies de la même écriture, pliées en quatre dans le sens de la longueur, et même quelques fleurs pressées, comme dans un herbier. Soudain l’un d’eux laisse échapper une photo un peu jaunie. En la regardant attentivement, en déchiffrant ces visages, je retrouve le sourire de ma mère, et, chose incroyable, celui évanescent de mon grand-père. Il est assis dans un fauteuil sous un grand eucalyptus avec, sur ses genoux, un bébé. Je retourne la photo : une date, « printemps 1976 », et une phrase que j’ai un peu de mal à décoder : « ma petite Pauline, 4 mois ». J’en reste stupéfaite. Je ne connaissais pas cette photo, ma mère ne me l’a jamais montrée, il faut dire que toutes les photos de mon grand-père étaient proscrites à la maison à partir de mon adolescence. Une querelle, dont je n’ai jamais su l’origine, avait séparé le père et la fille, et c’est suite à cette querelle que nous ne sommes plus venus en vacances à Carnac, il y a quinze ans, j’avais 14 ans. Je serre cette photo sur ma poitrine, comme j’aurais aimé étreindre mon vieux grand-père, et lui demander pardon au nom de ma mère et de ses airs excédés dès qu’on avait le malheur d’évoquer son père. Je sors de ce bureau, emportant avec moi cette photo qui lève un voile sur mon passé.

©Les Livres de George

à suivre…

Episode 1

« Les Plumes de l’été » by Asphodèle : Lettre D : « La maison sur la plage »


Idée initiée par Asphodèle

La Maison sur la plage

La maison sur la plage était restée fermée depuis plus de quinze ans. Il a fallu enlever les draps blancs qui recouvraient les meubles du salon, aérer les pièces, refaire entrer le soleil, remettre les pendules à l’heure, rebrancher le gaz et l’électricité. Comme autrefois je me suis installée dans la chambre bleue, avec vue sur la mer. Les draps sentaient l’humidité, les robinets ont glouglouté, puis une eau jaunâtre s’est mise à couler. Françoise m’avait dit de laisser couler l’eau, le temps de nettoyer les canalisations… après avoir crachoté, fait entendre des bruits bizarres, l’eau est devenue claire et fraîche. J’ai rangé mes affaires dans la grosse armoire bretonne, posé mes livres sur la table de nuit, mon ordinateur portable sur la petite table devant la fenêtre. Il me fallait reprendre mes marques tout en sachant que rien ne serait jamais comme avant ici et plus précisément dans cette chambre, et qu’il me fallait réinventer une façon de vivre en ces murs.

J’entendais Françoise qui s’affairait en cuisine préparant une belle daube pour le repas de ce soir. Chère Françoise, le temps ne semblait pas avoir eu de prise sur elle. Elle avait repris possession de la cuisine, rempli les placards de victuailles, mis en ordre la vaisselles, les ustensiles et autres batteries de casseroles. Elle était bien décidée, pendant ces quelques semaines que je devais passer à Carnac, à faire de moi une oie grasse.


Après avoir tout installé, je me suis mise à la fenêtre. La plage était déserte, le soleil commençait sa descente progressive vers la mer. Il faisait bon et quelques souvenirs me sont revenus en mémoire : nos ballades sur le chemin de bord de mer, nos baignades, nos parties de cartes dans le jardin éclairé seulement de quelques bougies, nos repas bruyants, nos danses improvisées dans le salon… dix ans déjà, et pourtant je me sentais tellement loin de celle que j’étais alors. Un certain désespoir m’envahit, mais je ne voulais pas lui donner prise sur moi, je laissai la fenêtre ouverte et descendis rejoindre Françoise. Elle m’accueillit en souriant tendrement.

– Ma chère Pauline, quel bonheur de revoir la maison ouverte et habitée, je ne l’espérais plus.

Je saisis une pomme dans la corbeille à fruits posée sur la table, et mordis dedans à pleines dents, histoire de me donner une contenance. Presque inconsciemment, je retrouvais ma place favorite : un petit recoin entre l’évier et le vieux vaisselier, dos à la petite fenêtre au rideau brise bise. Je savais qu’en revenant ici je serais assaillie par les souvenirs, mais c’était aussi le seul endroit où je pouvais être tranquille pour mettre un point final à ce foutu roman. Jean-Pierre me harcèle depuis des mois pour que je lui envoie enfin mon manuscrit. Il a usé de toutes les méthodes diplomatiques possibles : la douceur, l’amitié, les compliments, et même une avance conséquente… ce fut finalement cette dernière proposition qui me convainquit. Un lieu tranquille, la solitude et de l’argent, toutes les conditions idéales pour espérer venir à bout de mon dernier roman.

Je suis devenue écrivain un peu malgré moi, « sans le faire exprès » comme disent les enfants. Pourtant le démon de l’écriture me hante depuis de longues années. J’en ai noirci, des cahiers et des cahiers, dans lesquels je couchais des historiettes sur l’amour et le désamour, sur le désir et son déclin… Et puis un jour, Jean-Pierre est tombé sur l’un d’eux, l’a lu, m’a demandé de voir les autres cahiers enfermés dans un tiroir, et la machine de l’édition s’est mise en route. Mon premier roman n’eut pas le succès attendu… le second, plus abouti sans doute, plus travaillé, plus difficile à accoucher aussi, a enfin « su trouver son public ». Ma vie a alors changé, tout en douceur dans un premier temps : quelques dates de dédicaces dans l’agenda, quelques déplacements ferroviaires dans des librairies indépendantes, quelques interviews dans la presse locale… Au troisième roman se fut l’emballement. Les pages de l’agenda se sont noircies de rendez-vous, les mails, les contacts. Jean-Pierre a alors passé la troisième :

– Il faut que tu crées une page Facebook. Aujourd’hui beaucoup de choses se passent sur les réseaux sociaux, regarde Tatiana De Rosnay, Jean-Philippe Blondel, Jean d’Aillon, ils sont tous sur Facebook… les auteurs doivent être accessibles à leurs lecteurs. Et puis on va contacter les blogueurs aussi, ça coûte que dalle et c’est de la pub facile.

C’est à la sortie du quatrième roman que les choses sont devenues vraiment sérieuses. J’entrais désormais par la grande porte des auteurs à succès. A moi les têtes de gondole, les émissions de télé et de radio, les plus de 300 000 exemplaires vendus, mais à moi aussi les diatribes acerbes des critiques littéraires qui, tout à coup, trouvaient que mon style ne valait plus un clou, que mes personnages étaient creux et sans consistance, j’étais devenue un auteur populaire, donc médiocre. Voilà, j’en étais là. Le doute désormais me dévore. Quel écrivain suis-je vraiment ? Suis-je toujours cette jeune romancière pleine de promesses ou suis-je devenue une écrivaillone de super-marché ? Se peut-il que mon écriture soit ainsi tombée en déliquescence, ce soit étiolé au point de ne plus valoir un clou ?J’ai beau tenter de faire la sourde oreille, me dire que ces critiques ne sont que la rançon de la gloire, il n’empêche que depuis je bloque. Ce cinquième roman piétine. Je me pose trop de questions, je remets tout en question d’un jour sur l’autre. Donc la solution fut de revenir à la source, de revenir à Carnac, dans cette maison, en espérant que quelque druide, dont l’esprit hante peut-être encore les alignements, viendra m’apporter un philtre d’inspiration.

Une odeur divine avait envahi la cuisine. La daube mijotait dans la marmite en fonte. Il restait deux heures avant de dîner, je décidais de sortir faire une petite promenade sur la plage. Les reflets du soleil semblaient de petits diamants scintillant sur la surface de la mer. En cette fin septembre, l’air sentait encore les parfums de l’été qui s’en va, et je me suis dit que, finalement, j’avais bien fait de revenir ici, que sans doute, il allait se passer quelque chose qui allait me remettre le pied à l’encrier…

©Les Livres de George

à suivre….