« Le banc » Sandrine KAO


Kao le bancAlex est collégien et déjeune tous les midis sur un banc dans le parc à côté du collège. Mais ces derniers temps, il découvre, écrit au Tipp-Ex sur son banc, des insultes racistes qui lui sont clairement destinées : Alex tronche de nem.

Alex est Taïwanais, il vit avec sa mère dans un petit appartement. Son père est retourné à Taïwan pour travailler, mais ne donne plus beaucoup de nouvelles.

pour eux ce sont tous des « chinetoques ». Ou des niakoués, des noiches, des bridés, des bols de riz, des bouffeurs de chiens… Alors, moi qui suis originaire de Taïwan, n’en parlons pas ! Personne n’est capable de dire où ça se trouve ni ce que c’est. (p.16)

Ce roman jeunesse aborde le thème du racisme contre la communauté asiatique, peu évoqué dans les romans et abordé de façon sensible sans tomber dans le manichéisme. Car Alex et sa mère souffrent également d’être reliés à cette communauté que l’auteur décrit intrusive et cancanière. Alex souhaite juste être un garçon comme un autre et non un étranger aux yeux bridés, mais voilà, les autres élèves, et notamment une clique de trois élèves qui font la pluie et le beau temps ne l’entendent pas comme ça. Comment se faire accepter, quand on appartient au clan des exclus ? Heureusement Sybille viendra à son aide pour découvrir le raciste au Tipp-Ex. Alex finira pas comprendre que tous les moyens ne sont pas bons pour parvenir à ses fins.

Sandrine Kao traite du racisme tout en évoquant le thème difficile de l’adolescence et de l’acception de soi par les autres quand on est un peu différent. Elle parle des amours adolescentes, de la méconnaissance des autres cultures et des préjugés. Un roman sensible pour de jeunes lecteurs à partir de 10 ans qui permet de connaître ses camarades de classe autrement qu’en se basant sur l’apparence physique.

Roman lu dans le cadre du Challenge Cartable et tableau noir et du Challenge Amoureux saison 3 (cat. Amours Adolescentes).

challenge cartable et tableau noirChallenge Amoureux saison 3

Merci aux Éditions Syros.

« Je vous emmène » de Joyce Carol OATES


oates je vous emmèneJe vous emmène ou I’ll take you there est paru en 2004 en France, en 2002 aux Etats-Unis. Joyce Carol Oates reprend des thèmes souvent présents dans ses romans : la vie sur les campus américains, la ségrégation et la névrose.

L’intrigue se situe au début des années 60 et s’étend sur environ 5 ans. La narratrice qui se fait appeler Anellia, et dont nous ne saurons jamais le vrai prénom, est en première année de Philosophie à Syracuse, campus de l’état de New-York. Jeune fille maigre, souvent mal fagotée par manque d’argent, très intelligente, elle est fascinée par les jeunes filles qui ont intégré la sororité Kappa et notamment par l’une d’elle qui va la pousser à présenter sa candidature. Contre toute attente, Anellia devient une Kappa et découvre alors l’envers du décor. Boursière, elle n’a que peu de moyens et doit travailler pour payer les multiples frais et amendes qu’elle contracte pour ne pas participer aux réunions de la sororité. Très vite sa vie chez les Kappa devient infernale, d’autant que la mère, responsable de la maison, Mme Thayer, est légèrement despotique.

Comme souvent chez Oates, le passé a un poids et définit le comportement et la personnalité de ses héroïnes. Dans sa famille, Anellia est la cadette. Sa mère est morte 18 mois après sa naissance, et la petite fille, rendue responsable de la mort de leur mère, est alors rejetée par ses frères plus âgés et son père, alcoolique. Sa grand-mère, bien peu maternelle, n’arrange rien à l’affaire. Dénigrée par sa famille, la jeune fille a un besoin d’amour et de reconnaissance. N’ayant aucune estime d’elle-même, elle a toujours tendance à se rabaisser et ses actions pour obtenir l’estime des autres sont souvent désespérées et ne font qu’être contreproductives.

Kappa maisonLe roman est composé en trois parties : sa vie chez les Kappa ; sa rencontre avec Vernor Matheus, jeune homme noir, brillant étudiant en philosophie et son voyage final, après ses études, dans l’Utah pour revoir son père. Dans les trois cas, Anellia subit l’influence d’un être dont elle veut être aimée et reconnue. Chez les Kappa, d’abord fascinée par la haute maison de style gréco-latine, trônant au sommet d’un grand escalier, elle l’est ensuite par toutes ces jeunes filles de milieu aisé, très féminines, joyeuses, sortant en compagnie de garçon. Avec Vernor, là encore, Anellia admire son intelligence, sa voix, son allure. Elle fera tout pour être remarquée par lui. Enfin son père dont elle recherche sans cesse la reconnaissance, courant derrière un homme égoïste et si peu paternel.

Anellia suit des études de philosophie et Oates truffe son texte de références. Plusieurs philosophes sont ainsi évoqués : Spinoza ; Nietzsche ; Wittgenstein ; Hume ; Hegel etc. La jeune fille est en quête de sens, de vérité et ce roman est avant tout initiatique.  C’est bien à la construction d’un être à laquelle nous assistons dans ce roman. Comment faire la paix avec son passé, comment s’accepter et se reconnaître soi avant d’être acceptée et reconnue par les autres. Plusieurs chapitres sont précédés d’une citation, le plus souvent de Spinoza, L’éthique, des citations qui non seulement illustrent le propos mais s’incarnent dans le personnage d’Anellia. Pourtant aucune citation ou référence ne nous écrase, au contraire elle s’offre à nous et nous fait réfléchir tout en nous faisons mieux comprendre le personnage. Mais cette omniprésence de la philosophie et les multiples réflexions d’Anellia appuient également le fait que la jeune fille qui n’a connu ni l’amour familiale, ni l’amitié sincère, ni l’amour véritable d’un homme, intellectualise ses relations et s’enfonce dans la névrose. Il faudra un long voyage et un retour aux origines pour qu’Anellia se sauve elle-même, pour qu’elle ne soit plus sur les pas des autres mais qu’elle devienne enfin celle qui emmène à sa suite.

Anellia présente une personnalité contrastée et parfois difficile à cerner. Tout en étant repliée sur elle-même et mal dans sa peau, certaines de ses attitudes montrent cependant une grande détermination, et son attirance pour Vernor Matheus témoigne de cette force. En 1960 aux Etats-Unis, même à New-York, une fille blanche se promenant au bras d’un homme noir était inacceptable. Anellia semble toujours se mettre aux bans de la société. Pour être évincée des Kappa, elle révèle, sans en être certaine, être un quart juive. Oates dénonce le racisme et l’antisémitisme de ces sororités extrêmement conservatrices, et fait de cette héroïne fluette, une battante presque malgré elle.

Durant toute ma lecture, je n’ai pu m’empêcher de voir en Anellia un double de Oates. Par le physique, mais aussi du fait que l’héroïne choisira l’écriture. En faisant quelques recherches sur Syracuse, j’ai découvert que Joyce Carol Oates y fut étudiante boursière et gagna un concours de nouvelles à la fin de ses études tout comme Anellia. Est-ce pour autant un récit autobiographique, je ne le pense pas car Oates n’est jamais si simple à cerner, mais sans doute, cette information permet-elle peut-être de donner un éclaircissement sur la dernière phrase du roman : Si tout se passe bien entre nous, un jour, je vous emmènerai là-bas. (p.350).

Ce qu’il faut surtout en retenir c’est cette quête de soi et, comme souvent dans les romans de Oates, ce portrait d’une Amérique conservatrice.

Roman lu dans le cadre du Challenge Joyce Carol Oates, du Challenge Cartable et Tableau noir.

challenge Oateschallenge cartable et tableau noir