« Les Chutes »Joyce Carol OATES


S’ouvre alors devant moi, la lourde tâche de devoir faire un billet intelligible sur ce roman !

Ariah épouse Gilbert Erskine. Mariage arrangé entre deux familles qui s’apprécient. Les jeunes gens se connaissent à peine. Pour leur voyage de noces, ils s’installent dans un hôtel sur le site des chutes du Niagara. Après une nuit terrible, Gilbert, au petit matin, va se jeter dans les chutes, irrésistiblement attiré. Ariah reste comme hébétée. Elle fait alors la connaissance de Dick Burnaby, avocat charismatique.

Résumer l’intrigue d’un roman de Oates, c’est ne rien en dire. Car tout réside dans la façon dont celle-ci est racontée.

Les Chutes est le sixième roman de Oates que je lis, et c’est encore un choc. L’art d’Oates réside sans doute dans sa capacité à créer une atmosphère, une ambiance où le drame affleure, semble imminent. Les personnages ne sont jamais simples, jamais uniformes, et l’on suit leur évolution à partir d’un évènement clef qui a fait basculer leur vie à la limite de la folie. Mais plus encore, ce qui arrive à un personnage se répercute alors sur une famille, et notamment sur les enfants. Plus que l’évolution du personnage victime du drame initial, c’est celle de l’entourage proche que Oates nous propose de suivre. Et elle s’interroge, et nous interroge, sur comment vivre, grandir avec un secret de famille, un poids familial terrible. Ariah a eu trois enfants avec Dick : Chandler, Royall et Juliet. Chaque naissance est racontée : dans quelles circonstances ils ont été conçus, comment ils ont été accueillis par les parents, quelle place chaque enfant a pris dans la vie d’Ariah, quelles étaient ses aspirations, ses espoirs mis sur ces enfants ? Ensuite Oates nous propose de les suivre, de voir comment ils se sont débrouillés dans la vie, comment ils sont parvenus à s’arranger avec ce que leur a transmis leur mère.

Ce roman est divisé en trois parties : la première est centrée sur Ariah et sa rencontre avec Dick, la seconde sur le combat de Dick contre l’administration de Niagara Falls, et la troisième sur les conséquences des deux premières parties sur les enfants. En fond les chutes, non un simple décor, mais une puissance fascinante, un peu maléfique, un gouffre qui attire, une solution pour en finir. Ces chutes sont bien au centre de tout, tous les personnages en sont hantés : Ariah à cause du suicide de son premier mari ; Dick à cause de son grand-père, funambule qui y tomba ; leurs enfants à cause de « l’accident » de voiture de Dick. La tentation des chutes plane sur les personnages comme une malédiction, qui saura y résister ?

Mais les chutes sont aussi un symbole, une métaphore : la vie est une lutte contre la tentation du suicide, contre la tentation de la mort. Faire le grand saut, se laisser tomber, baisser les bras, pour ne plus avoir à lutter.  Oates raconte aussi la fierté d’une femme, sa croyance en la famille comme un absolu inviolable. Ariah est sans doute un peu folle, trop autoritaire, impulsive, mais forte aussi malgré sa fragilité physique. Mère abusive, parfois mal aimante, cinglante, investissant trop ses enfants de ses propres aspirations, les étouffant, les rabaissant en voulant faire d’eux des êtres forts. Chacun de ses trois enfants réagira différemment, saura s’en sortir, s’échapper et, finalement, se sauver.

Roman psychologique, Les Chutes est aussi un roman sur l’Amérique des années 50-60, sur la puissance de l’argent, sur la corruption et le puritanisme. Oates dresse toujours un état de son pays, regard critique sur un pays dont elle sonde les failles, les parts d’ombre. C’est prodigieux, car à aucun moment Oates se laisse aller à la facilité. Pas de pathos, pas de phrases toutes faites, pas de raccourcis, elle plonge les mains dans le cambouis, montre les entrailles de la douleur, les interrogations de l’être. Les phrases en italique, qui ponctuent le texte (et que l’on retrouve aussi dans Blonde), sont des pensées fulgurantes des personnages, des cris de l’âme qui leur donnent une profondeur.

Dire que ce roman m’a plu est un euphémisme !

Allez lire les avis de Valbouquine (Val bouquine), Valou (Les quotidiennes de Val.

Challenge Joyce Carol Oates

7/102