« La Femme auteur » Madame de Genlis


Voilà pourquoi j’aime les challenges sur les blogs, parce qu’ils nous emmènent vers des livres que, peut-être, nous n’aurions pas lus, à côté desquels nous serions passés, ou qui auraient pris la poussière des mois durant sur nos étagères. En faisant le point sur mes challenges en cours, j’ai rassemblé les romans que je devais lire pour terminer comme il se doit le challenge Dames de Lettres lancé par Céline. J’ai consulté les titres mis en exemple sur la page consacrée au challenge, et j’ai extrait de ma PAL, la nouvelle de Madame de Genlis La Femme auteur. Dès l’introduction rédigée par Martine Reid (sandienne reconnue), j’ai senti que j’allais aimer cette nouvelle.

Madame de Genlis, ou Stéphanie-Félicité du Crest, comtesse de Genlis, vit le jour le 21 janvier 1746 et mourut le 31 décembre 1830. Elle et moi sommes donc nées, jour pour jour, à 226 années d’intervalle. Plus de deux siècles nous séparent, et pourtant, ce qu’elle écrit dans cette nouvelle parvient encore à me parler et à me faire réfléchir. Avoir pour jumelle Madame de Genlis, me plait assez !

Portrait par Jacques-Antoine-Marie Lemoine

Elle meurt donc au moment où George Sand commence sa vie littéraire, un peu moins de deux ans avant la sortie d’Indiana. Si je parle de Sand, c’est qu’elle a lu Mme de Genlis dans sa jeunesse, comme elle le raconte dans Histoire de ma vie :

Quelquefois ma mère nous lisait tout haut des fragments de roman de madame de Genlis, cette bonne dame qu’on a trop oubliée, et qui avait un talent réel. (p.627, Ed. de La Pléiade, T.1)

Elle se souvient notamment d’un roman Les Battuécas qui l’avait fortement marquée. Mais, comme ce sera aussi le cas pour Sand avec La Petite Fadette ou La Mare au diable, il semble, à travers les écrits de Sand, que Mme de Genlis était lue dans les familles essentiellement comme une auteure pour enfant. Or Mme de Genlis a écrit des ouvrages plus sérieux notamment sur l’éducation, sur l’influence des femmes en littérature, ainsi que ses mémoires, qu’il me tente bien de découvrir !

La femme auteur est une nouvelle inscrite dans le recueil intitulé Nouvelles Contes moraux et nouvelles historiques qui paraît à Paris en 1825.

Dans cette nouvelle, Madame de Genlis met en scène deux sœurs : Dorothée et Natalie au caractère différent, montrant ainsi les deux rôles de la femme : l’un consacré à la famille, et à son rôle en société, l’autre animé par l’amour de la science, de l’étude et de l’écriture. La première respectueuse du rôle traditionnel de la bonne épouse, consolation du mari, l’autre aimant la liberté, annonçant déjà, à sa façon l’émancipation féminine.

La première partie de la nouvelle présente un dialogue intéressant entre les deux soeurs. Natalie veut écrire et pourquoi pas être publiée, ce qui offusque sa sœur Dorothée et fait réagir Natalie :

– Je vous entends : vous pensez qu’une femme, en devenant auteur, se travestit aussi, et s’enrôle parmi des hommes. (p.25)

Ecrire oui, se faire publier, non, car cela montrerait une prétention indigne d’une femme. Dorothée ne peut être plus précise sur le rôle de la femme en ce milieu du XIXème siècle :

La gloire pour nous, c’est le bonheur; les épouses et les mères heureuses, voilà les véritables héroïnes. (p.28).

Pas de bonheur de femme en tant que telle, d’épanouissement personnel, tout toujours est tourné vers l’homme et les enfants, dans une abnégation qui va jusqu’à l’oubli de soi. Le savoir, la science résolument réservés à l’homme, ne peuvent intéresser la femme que dans le silence et le secret de son secrétaire intime.

Par la suite la nouvelle s’oriente vers une intrigue sentimentale, dans laquelle un certain Germeuil, amoureux de la belle Comtesse de Nangis, jalousement mariée, subit une certaine attirance, ou une attirance certaine pour la belle et piquante Natalie, qui va, à plusieurs reprises, sortir les amants des griffes soupçonneuses du mari jaloux.

J’arrête là le résumé de l’intrigue, même si, ce qui m’a surtout intéressée dans cette nouvelle est la réflexion, à travers le personnage de Natalie, des méfaits que peut entraîner la publication d’oeuvres écrites par une femme. Car Natalie va finalement publier, un peu malgré elle, et va, par voie de conséquence, perdre son honorabilité de femme. Finalement ce que décrit ici Mme de Genlis est la déliquescence d’une relation de couple dans lequel, la femme tient un rôle intellectuel, et sort donc du rôle soumis de la bonne épouse  respectueuse et respectée. En cela le personnage de Germeuil est un modèle du genre :

il lui semblait qu’en s’élevant elle s’était éloignée de lui, car il était toujours à la même place, et elle avait abandonné la sienne par un essor rapide. (p.78)

Quoi ! ces sentiments si tendres, si délicats, dont l’expression faisait mon bonheur dans vos lettres, je les retrouve dans vos ouvrages ! ces phrases touchantes, inspirées par l’amour, m’appartenaient ; vous me les reprenez pour les publier et pour en faire des fictions!… », dira Germeuil à Natalie (p.78).

Ces deux phrases montrent bien à quel point, la femme est d’abord assujettie à un rôle familial, mais surtout à une domination masculine, qui fait d’elle la propriété de l’homme. Le charme, la douceur féminine semblent être incompatibles avec la fonction intellectuelle, c’est se travestir en homme, comme Dorothée le faisait remarquer à sa sœur au début de la nouvelle, et c’est devenir la proie des attaques, et de la méchanceté :

Ne pouvant à leur gré déprécier l’ouvrage, ils tâchèrent d’en noircir l’auteur, et ils remplirent leurs extraits de personnalités injurieuses et de traits calomnieux dirigés contre elle. (p.83)

Or une femme se doit de rester discrète.

Cette nouvelle semble donc un conte moral pour mettre en garde les femmes, les prémunir de la publication, mais, je reste songeuse. Car même si la nouvelle finit par ce paragraphe :

Dorothée fut toujours, dans tous les temps, plus heureuse que sa sœur, parce qu’elle eut une prudence parfaite et une raison supérieure ; elle n’eut point de renommée ; ses aventures ne furent point romanesques ; elle n’inspira point de grandes passions, on l’aima sans emportement, mais avec constance ; son nom, inconnu dans les pays étrangers, ne fut jamais prononcé dans le sien qu’avec estime et vénération ; elle fut utile à ses amis, elle fit le bonheur de sa famille ; tout cela vaut bien un roman : et cette félicité si pure vaut bien la célébrité d’une femme auteur. (p.99)

Je ne suis pas convaincue par la démonstration de Mme de Genlis. Car, bien sûr, mon amitié va vers Natalie, comment cela pourrait-il être autrement ? J’aime ces Bradamante de la littérature qui, comme George Sand, prennent la plume puisqu’elles ne peuvent prendre l’épée.

Je poursuivrai avec calme, persévérance et fermeté, ce que j’ai commencé. L’injustice et la calomnie ne pourront ni m’abattre ni me décourager (pp.86/87)

Challenge Dames de Lettres

Challenge Folio 2€

Challenge La Nouvelle

Challenge Le Nez dans les livres

Oups j’avais oublié :

Challenge ABC Babelio : G comme Genlis

Défi Mia: 6/8