« La Liseuse » de Paul FOURNEL


Fournel la liseuseGrâce aux livres prêtés par Charlotte, je suis plongée dans la vie des éditeurs depuis plusieurs jours. Après le très réjouissant Petits bonheurs de l’édition de Bruno Migdal, j’ai lu ce week-end La Liseuse de Paul Fournel, roman sorti en janvier 2012 chez P.O.L.

Si le premier donnait le point de vue du stagiaire, dans ce roman-ci, nous avons le point de vue de l’éditeur. Robert Dubois a créé sa maison d’édition il y a bien des années, il approche même de la retraite et son « entreprise » est gérée par un personnage qui n’a pas tout à fait la même vision que lui du métier, il est avant tout un gestionnaire d’entreprise.

Robert Dubois, surnommé ironiquement Gaston (réf. à Gaston Gallimard, sans doute!), est l’éditeur ancienne génération. Il connait le milieu comme sa poche, a mille anecdotes à raconter, cultive ses habitudes, passe son temps à lire des manuscrits, constate la difficulté de son métier… Quand un jour, une stagiaire lui apporte une liseuse avec, à l’intérieur, les nouveaux manuscrits à lire et trier. Robert Dubois va alors faire l’expérience de cette nouvelle façon de lire, délaissant le papier pour une tablette froide et impersonnelle qui va l’amener à revoir ses habitudes.

Cette lecture fut moins joyeuse que les Petits bonheurs. Il faut dire que je n’ai pas été très séduite par cette figure de l’éditeur. Non que les valeurs qu’il représente ne me correspondent pas, bien au contraire, je suis comme lui (du moins au début du roman) fidèle au papier et la liseuse ne me fait pas fantasmer, mais il y a dans ce livre quelque chose qui me dérange, comme un goût de capitulation, de « tombé de rideau » qui teinte le livre d’une certaine tristesse. Alors oui, c’est vrai, les petits stagiaires sont bien sympathiques, leur jeunesse, leur enthousiasme pour les nouvelles technologies sonnent le renouveau, mais c’est un renouveau que je trouve dérisoire. En lisant ce livre, j’ai eu le sentiment de lire un testament. Oui, il y a ce passage de relai, cette intrusion de la modernité dans l’univers séculier de l’éditeur, avec sa vieille sacoche, son stylo fixé sur l’oreille, ses manuscrits papier qu’il trimballe un peu partout, mais cette dichotomie entre les anciens encore attachés au papier et les modernes rivés à leur tablette, m’a semblé un peu caricaturale. Un vieux dinosaure qui s’éteint, voilà à quoi m’a fait penser cet éditeur. Or si le renouveau de l’édition consiste à reprendre les jeux littéraires de l’Oulipo pour les adapter aux tablettes et ainsi conquérir un nouveau public, j’ai bien peur que ce soit un peu court. Mais sans doute cela vient-il du fait que les jeux littéraires, aussi géniaux soient-ils ne m’ont jamais vraiment convaincue. Je dois être un dinosaure d’une génération encore plus ancienne que celle de l’éditeur. Car, finalement, la littérature du XXIème semble être réduite à : des devinettes ou des feuilletons (comme au XIXè) sur tablette et les succès en librairie sont des romans écrits par des gamines qui passent bien à la télé. Je sais que je réduis un peu le propos, mais l’éditeur réduit également la littérature moderne à l’histoire d’un garçon qui rencontre une fille. Je sais qu’en même temps il n’a pas vraiment tort puisque le roman raconte toujours cette même histoire, que le romanesque devient de plus en plus synonyme de romance et perd son sens premier. Mais, non, je ne peux me résoudre à cet abandon, à cette capitulation.

Je préfère de bien loin la réflexion de Hubert Nyssen dans Lira bien qui lira le dernier, je préfère la lutte à la capitulation, je préfère un éditeur qui lutte qu’un éditeur qui s’enferme chez lui. Je pense à cette citation tirée du livre de Nyssen :

Pour les affairistes qui, petit à petit, mettent la main sur l’industrie de l’édition, et pour les négociants qui la gouvernent, la question de la création littéraire compte moins que celle d’un lectorat considéré comme un marché qu’il importe d’affourcher et d’exploiter.

Je suis sans doute utopiste ou naïve, mais Robert Dubois fait ce que Nyssen déplore dans la citation ci-dessus, et moi ça me dérange. Et finalement il en a bien  conscience car ne revient-il pas, à la fin, aux livres et aux auteurs, n’en revient-il pas à Cohen, à Rabelais ? Oui, la lecture est un divertissement, mais la littérature est aussi autre chose qu’un petit jeu en application sur une tablette ou une jolie romance.

Cela dit, il y a quand même certaines choses qui m’ont plu et pas des moindres : un style, cela est indéniable, une langue merveilleuse ; une façon de nous faire vivre la vie d’un éditeur, de nous révéler toute la chaîne depuis l’écriture avec la figure de l’écrivain, en passant par la lecture et l’élection des manuscrits, puis la publication (les tirages), la présentation aux représentants, les libraires et les médias avec l’indétrônable Pivot ! Oui, tout cela est savoureux ! Comme l’est également la contrainte que s’est imposée Paul Fournel et que nous découvrons en postface de l’ouvrage.

Je sais que ce billet va à l’encontre de nombreux autres bien plus enthousiastes, je vous livre ici un ressenti peut-être un peu brut et qui cependant ne devrait pas vous dissuader à lire ce roman. C’est bien là tout le paradoxe, mais aussi tout l’intérêt de ce roman. Car, quoiqu’il en soit il questionne sur la lecture et c’est bien la lecture qui triomphe avant tout (même si elle est un peu crépusculaire à la fin du roman).

Roman lu dans le cadre du Challenge Le Nez dans les livres.

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« Lira bien qui lira le dernier : lettre libertine sur la lecture » de Hubert Nyssen


Si indépendante que vous vous montriez, vous n’êtes jamais à l’abri du harcèlement médiatique, de ses caprices et de ses manipulations (p.111/112)

Hubert Nyssen est le créateur des éditions Actes Sud, grand lecteur et écrivain. Ce petit livre, par le nombre de pages, est une lettre à une lectrice imaginaire répondant au doux nom d’Esperluette, dont les sonorités rappellent l’accent du Sud, et qui désigne le signe typographique : & .

Écrite durant quinze jours, cette lettre aborde la lecture sous des aspects différents, mais à la fois du point de vue du lecteur et de l’éditeur, double casquette que revêt Hubert Nyssen : le temps ou non de lire ; le vrai lecteur ; les critiques ; les émissions littéraires ; les prix littéraires ; la quatrième de couverture etc. Mais le thème qui revient le plus fréquemment sur le sujet de la lecture reste l’influence néfaste que prend, de plus en plus, l’aspect publicitaire et mercantile de l’édition :

Pour les affairistes qui, petit à petit, mettent la main sur l’industrie de l’édition, et pour les négociants qui la gouvernent, la question de la création littéraire compte moins que celle d’un lectorat considéré comme un marché qu’il importe d’affourcher et d’exploiter. (p.70)

Hubert Nyssen met en garde sa belle et jeune lectrice contre les pièges susceptibles de l’égarer comme les quatrièmes de couverture qui délaissent la critique pour faire des auteurs et des livres des cyclistes engagés dans un criterium, avec un dossard. (p.72) ou appelle à la prudence concernant les Prix Littéraires qui jugent sur l’état des ventes plutôt que sur le bouleversement que, lecture faite, le livre pourrait avoir apporté à votre vie (p.59). Les critiques et les arguments de Nyssen ne sont pas tendres, et montrent une prise de position claire sur la lecture comme ambition métaphysique, c’est-à-dire comme éveil de la pensée, comme recherche de l’absolu qui nous hante même quand nous ne la cherchons pas (p.117). Mais pour lui, la lecture répond aussi au désir, un désir de vivre intensément qui mêle à la fois les sens et la connaissance.

Ce livre, lu dans le contexte de mon dernier billet, dit sans aucun doute bien mieux que je ne saurais le faire, ce que représente pour moi la lecture, mais a surtout su poser les mots sur mes exaspérations et mes engagements de lectrice. Alors, comme Guillaume Musso me l’a reproché dans un mail reçu hier soir, on peut juger ce comportement sectaire, pourtant je crois profondément qu’il incarne des valeurs fortes et essentielles sur la lecture et sur son importance, non pas seulement comme simple divertissement dans une société qui ne prône plus que cela comme par peur de nous faire réfléchir, mais bien comme une façon philosophique de voir le monde et de se penser. Je me méfie de ses « faux amis » dont parlent Nyssen, qui désigne[nt] une brique de papier comme étant un chef d’oeuvre et qui, dans sa fièvre zélatrice, v[ont] jusqu’à confondre impudiquement oeuvres et bonnes oeuvres (p.55). Je me méfie des mirages du médiatique et de son lot de publicités, et j’aurais bien aimé me prénommer Esperluette.

Livre lu dans le cadre du Challenge Le Nez dans les livres, et du challenge PAL Express.

PAL Express : -4