Samedi sandien #36 : « Histoire de ma vie » de George Sand (citation)


Aujourd’hui, je n’ai pas beaucoup le temps de vous préparer un billet sur une lecture sandienne, alors je vous offre un passage de l’autobiographie de Sand, Histoire de ma vie, dans lequel Sand parle des contes de fées :

Pourtant les princesse et les rois des contes de fées firent longtemps mes délices. C’est que, dans mes rêves d’enfant, ces personnages étaient le type de l’aménité, de la bienfaisance et de la beauté. J’aimais leur luxe et leurs parures, mais tout cela leur venait des fées, et ces rois-là n’ont rien de commun avec les rois véritables. Ils sont traités d’ailleurs fort cavalièrement par les génies, quand ils se conduisent mal, et à cet égard ils sont soumis à une justice plus sévère que celle des peuples.

Les fées et les génies ! Où étaient-ils, ces êtres qui pouvaient tout, et qui, d’un coup de baguette, vous faisaient entrer dans un monde de merveilles? Ma mère ne voulut jamais me dire qu’ils n’existaient pas, et je lui en sais maintenant un gré infini. Ma grand-mère n’y eût pas été par quatre chemins si j’avais osé lui faire les mêmes questions. Toute pleine de Jean-Jacques et de Voltaire, elle eût démoli sans remords et sans pitié tout l’édifice enchanté de mon imagination. Ma mère procédait autrement. Elle n’affirmait rien, elle ne niait rien non plus. La raison venait bien assez vite à son gré, et déjà je pensais bien par moi-même que mes chimères ne se réaliseraient pas ; mais si la porte de l’espérance n’était plus toute grande ouverte comme dans les premiers jours, elle n’était pas encore fermée à clef, il m’était permis de fureter autour et de tâcher d’y trouver une petite fente pour regarder à travers. Enfin je pouvais encore rêver tout éveillée, et je ne m’en faisais pas faute.

Histoire de ma vie, George Sand, Ed. La Pléiade, tome 1, pp.629/630

J’aime beaucoup ce passage parce qu’il définit un peu la poétique sandienne : l’imagination, des personnages idéalisés qui œuvrent pour le bien, et toujours une condamnation de la monarchie. Ce passage n’est pas innocent, les lectures d’enfance, pour les écrivains ont sans doute quelque peu conditionné leur oeuvre. Et quand Sand écrira ses contes d’une grand-mère, à la fin de sa vie, elle reviendra à ses contes de fées.

En 2012, George lit Sand

Samedi Sandien #28 : « Histoire de ma vie » (1855)


Samedi Sandien un dimanche, certes mais tant pis! Cette semaine je m’attaque à un gros morceau, puisqu’il s’agit de l’autobiographie de George Sand. Il existe plusieurs éditions : deux éditions intégrales chez La Pléiade par George Lubin, l’autre chez Quarto par Martine Reid, et deux expurgées, l’une éditée par Damien Zanone chez GF (voir ci-dessus), la seconde au Livre de poche par Brigitte Diaz. Toutes ces éditions ont été établies par des professeurs d’université spécialistes de George Sand. L’édition établie par Georges Lubin dans La Pléiade est celle qui fait référence, notamment grâce à l’appareil critique très dense et précis du plus grand spécialiste sandien. Toutefois la particularité de l’autobiographie de George Sand réside dans une première partie consacrée à son père et au Maréchal de Saxe (son ancêtre, puisque sa grand-mère est une fille naturelle du célèbre maréchal). Cette première partie dans laquelle Sand a inséré les lettres de son père à sa grand-mère est assez longue et peut paraître un peu rédhibitoire quand on souhaite aborder la vie de Sand. C’est pourquoi je vous conseille d’opter pour une version en poche qui vous donnera un accès au récit de la vie de George Sand de façon plus directe, même si cela contredit un peu la démarche de George Sand qui n’envisageait pas de raconter sa vie sans raconter au préalable la vie de ses ancêtres.

George Sand commence la rédaction de son autobiographie en 1847 et la poursuit jusqu’en 1855, date de publication. La rédaction s’étale donc sur presque 10 ans, l’interrompant, la reprenant, la corrigeant.

Sand écrit sous le patronage de Rousseau, tout en s’en détachant, voire tout en critiquant son manque d’humilité. Mais au XIXè, écrire son autobiographie c’est forcément se placer sous l’égide de Rousseau et de ses Confessions. Contrairement à Rousseau, Sand ne cherche pas à se justifier, ni à répondre à ses détracteurs :

Qu’aucun de ceux qui m’ont fait du mal ne s’effraie, je ne me souviens pas d’eux ; qu’aucun amateur de scandale ne se réjouisse, je n’écris pas pour lui.

Non, George Sand s’inscrit dans un pacte autobiographique qui dépasse le personnel pour atteindre la majorité. Pour elle, toute expérience humaine, celle des nobles mais aussi des paysans, doit être racontée car peut permettre à ceux qui la lise de s’instruire et surtout de mieux comprendre sa propre vie :

je me suis toujours promis de ne pas mourir sans avoir fait ce que j’ai toujours conseillé aux autres de faire pour eux-mêmes  : une étude sincère de ma propre nature et un examen attentif de ma propre existence. (p.45)

Le projet de son autobiographie s’inscrit donc assez bien dans une conception romantique, puisqu’il s’agit avant tout du récit d’une conscience, mais aussi de la naissance d’un écrivain. Vous ne trouverez donc pas dans les pages de cette autobiographie de détails croustillants sur ses liaisons avec Musset ou Chopin, mais vous aurez l’occasion de découvrir le destin d’une femme au XIXè, une femme qui côtoya le monde artistique et intellectuel, qui croisa Stendhal en voyage, ou Balzac, Liszt et tant d’autres. Qui vous plongera dans la vie théâtrale de l’époque, dans les combats politiques et littéraires.Vous assisterez à la naissance d’un écrivain.

Si j’ai aimé cette œuvre c’est pour la proximité qu’elle nous offre avec son auteur. Sand se livre sans tomber dans la basse confession, rend compte de ses lectures, de ses souffrances d’enfant délaissée par sa mère, de ses interrogations sur la religion, sur l’éducation des filles, sur la place de la femme dans le monde intellectuel régit par les hommes.

Histoire de ma vie est donc une œuvre sans doute essentielle pour mieux comprendre qui fut George Sand, mais aussi pour comprendre une époque. Sa particularité réside notamment dans le fait que Sand se raconte à partir de sa famille, affirmant que l’on s’inscrit toujours dans une histoire familiale précise et que c’est à partir d’elle que l’on se crée. Histoire de ma vie est donc sans doute la première autobiographie moderne écrite par une femme alors même que, pendant sa rédaction, Mémoires d’Outre-tombe de Chateaubriand commence à paraître en feuilletons.

Roman chroniqué dans le cadre du Challenge Romantique, du Challenge Biographie, du Challenge George Sand et de Samedi Sandien : “En 2012 : George lit Sand.