« Un intérêt particulier pour les morts » Ann GRANGER – Le Mois Anglais 2015 #2


granger intérêt particulierLizzie Martin, après la mort de son père, médecin humaniste, arrive à Londres en 1864. Orpheline, elle est accueillie par une tante par alliance. Elle vient prendre la place de la dame de compagnie qui a justement faussé compagnie à Mrs Parry. Seule au monde, Lizzie n’a trouvé que cet emploi pour subvenir. La capitale anglaise est en plein travaux : plusieurs quartiers insalubres sont détruits pour laisser place à la nouvelle gare moderne. Sur le chemin qui la mène au quartier chic de Marylebone, le fiacre de Lizzie croise un sinistre équipage : une jeune femme a été retrouvée morte sur le chantier de la gare. Pourquoi la dame de compagnie a-t-elle pris la poudre d’escampette ? Et qui est cette jeune femme assassinée, dont les vêtements de qualité sont peu en accord avec le lieu où son corps a été retrouvé ?

(suite…)

« Du bout des doigts » de Sarah Waters


Par où commencer ? Du bout des doigts est un roman d’une telle envergure qu’au moment d’écrire ce billet, mille idées me viennent, mille envies de parler de telle chose et de telle autre se bousculent.

Nous sommes à Londres, au XIXe siècle, époque victorienne. Londres est sombre, la suie tache les vêtements et les mains, les rues sont étroites, mal famées. Nous sommes dans le quartier de Lant Street, le quartier des voleurs et des receleurs. Susan, orpheline, est élevée par une certaine Mme Sucksby et M. Ibbs. La première s’occupe d’enfants nouveaux-nés en attente d’adoption, le second est un receleur peu scrupuleux. Un jour Mr Rivers, surnommé Gentleman leur propose une arnaque à l’héritage, pour mettre son plan à exécution, il a besoin de Sue. Commence alors une intrigue faite de rebondissements qui vous surprennent et vous entraînent dans des aventures que vous étiez bien loin de soupçonner.

Divisée en trois parties, ce roman est rétrospectif. La première et la troisième partie sont narrées par Sue, la deuxième par Maud, le jeune femme piégée. Mais qui est vraiment la plus piégée des deux, vous le saurez en lisant le roman. Ces deux voix narratives sont importantes, elles ont la naïveté de la lectrice qui découvre en même temps, ou presque, les dessous de l’intrigue.

Pour ceux qui n’ont pas encore lu ce roman et qui souhaitent le lire, peut-être serait-il bon que vous arrêtiez ici la lecture de ce billet. Je risque d’évoquer quelques faits qui pourraient dévoiler certains éléments du roman.

Maud Lilly est la nièce de M. Lilly, vieil homme très strict, occupé à dresser une bibliographie de la littérature érotique. Maud, qu’il a sortie, encore enfant, d’un asile d’aliénées où sa mère est morte en accouchant, lui sert à la fois de lectrice et de scribe.

Pour lui, je ne suis qu’une machine à lire et à copier des livres (p.366)

La jeune fille n’a connu que les murs humides du manoir et la sombre bibliothèque dans laquelle elle passe plusieurs heures par jour. Élevée à la dure, elle est pâle, s’ennuie et a pris en horreur les livres de son oncle qu’il couve comme le plus précieux des trésors.

En dehors de l’intrigue en elle-même, Sarah Waters parvient à construire un roman qui va bien au-delà d’un simple roman à rebondissements. Bien que contemporaine, Sarah Waters parvient à créer un style digne de Dickens. Les personnages parlent l’argot londonien et ont des accents du peuple. Mais elle mène une réflexion que j’ai trouvé très intéressante sur la lecture, les livres et l’écriture. Si Maud sait parfaitement écrire ou lire, Sue, quant à elle, est analphabète, mais rusée et débrouillarde. La littérature interdite que Maud doit lire depuis sa jeunesse la révulse et les livres sont pour elle des objets détestables et pervers. Pour Sue, ils ne représentent rien.

Là où Sarah Waters parvient à réaliser un tour de force, est de reprendre un poncif de l’époque (mais je me demande si certains messieurs aujourd’hui n’ont pas encore de tel poncif en tête) : la lecture des romans nuit aux femmes. Or, là précisément, Maud est plongée dans la pire des littératures pour l’époque, la littérature érotique. Les références aux risques liés à la lecture pour les femmes sont nombreuses, poussées même à leur paroxysme, comme le montrent les remarques du médecin aliéniste :

Trop encourager chez les jeunes filles la pratique de la littérature, voire proposer aux femmes des études universitaires […] Nous élevons une nation de femmes cérébrales. Hélas ! Le malheur de votre épouse relève d’un malaise plus vaste. (p.411)

Vous vous êtes trop occupée de littérature (p.590)

Bien évidemment de telles remarques ne peuvent que nous faire bondir. Sarah Waters pousse la lecture et la littérature dans les extrêmes à une époque où le sexe, la sensualité étaient sujets tabou pour les jeunes filles. Car ce que l’on redoutait à l’époque en Angleterre comme en France d’ailleurs (le fameux Bovarysme !!!) était de développer chez les jeunes filles une âme trop romanesque :

Est-ce qu’elles ne rêvent pas toutes d’être des héroïnes de roman ? (p.466)

Et précisément Sarah Waters crée ici un roman romanesque par excellence mais en en accentuant les éléments : l’amour est saphique ou homosexuel, les romans sont des romans érotiques. Autant de transgressions impossibles à l’époque, puisque rappelons que l’homosexualité était un crime en Angleterre au XIXe siècle. L’auteure prend donc un contre-pied : en faisant du romanesque un extrême licencieux, elle montre que les lectrices aspirent alors à des amours, certes saphiques, mais pures, loin des perversités dont les livres lus par Maud étaient emprunts.

Enfin, et pour finir, Sarah Waters dresse aussi un portrait sociétal de l’Angleterre mettant la femme au centre. Elle montre comment elles pouvaient être manipulées par les hommes, la violence aussi qu’elles pouvaient subir, et les passages dans l’asile d’aliénées sont en cela terribles. Si les femmes ne sont plus enfermées au couvent, elles sont placées dans des asiles dès qu’elles deviennent gênantes ou présentent des troubles mélancoliques. Et soudain j’ai pensé à Camille Claudel internée par son frère d’écrivain début XXème.

Je crois qu’il n’est guère besoin de rajouter que j’ai adoré ce roman à la fois pour sa valeur romanesque voire feuilletonnesque, mais aussi pour cette réflexion à la fois sur la condition féminine et sur la lecture. Un grand roman donc, qui me donne très envie de découvrir d’autres romans de cette auteure.

Roman lu dans le cadre du Challenge Victorien, du Challenge I Love London, du Challenge Petit Bac cat. Corps et du Challenge God save the livre.

Sans oublier :

l’Objectif PAL Noire : 102 – 5 = 97

Ce roman faisait l’objet d’une LCA