« Soul Kitchen » de Poppy Z. BRITE


brite soul kitchenSoul Kitchen est le troisième tome d’une série initiée par Alcool sorti en 2008, puis La Belle Rouge en 2009, tous édités au Diable Vauvert. J’avais acheté La Belle Rouge à sa sortie sans savoir qu’il s’agissait d’un tome 2 et j’ai lu le tome 3 sans lire les deux tomes précédents, mais finalement cela n’a aucune importance. Car, ces trois romans racontent trois ouvertures de restaurant et donc peuvent se lire séparément, même si, après la lecture de Soul Kitchen, j’ai très envie de lire les précédents.

Rickey et G-Man sont chefs, deux amis d’enfance devenus amoureux et associés. Dans ce dernier tome, ils dirigent leur restaurant Alcool dont le principe est d’assaisonner chaque plat à … l’alcool, forcément. Ils habitent la Nouvelle-Orléans et leur restaurant est un succès.

Le roman s’ouvre sur l’assassinat d’une restauratrice blanche et l’arrestation, à tord, de son chef, Milford Goodman, un noir, vrai génie des fourneaux. Ellipse de 10 ans. Nous sommes alors dans les cuisines d’Alcool, baignés dans les bonnes odeurs de cuisine, mais aussi dans l’animation de ce lieu et les rapports, parfois de force, entre les membres de la brigade.

Ce roman n’est pas un roman policier, mais bien plutôt une immersion dans la vie d’un restaurant et plus exactement dans la vie des cuisines d’un restaurant. C’est aussi un roman sur la Nouvelle-Orléans, sur les différences et les fortes disparités entre blancs et noirs, sur les magouilles et les entrepreneurs peu scrupuleux voire mafieux, mais bien sûr c’est essentiellement un roman sur la Cuisine.

Bien meilleur que le  En cuisine de Monica Ali, Soul Kitchen relève le double défi de nous faire découvrir la vie des cuisines d’un restaurant, l’élaboration de plats, de menus novateurs, le fonctionnement d’une brigade, tout en nous faisant découvrir la Nouvelle-Orléans de nos jours, ses rites (comme le Carnaval), les rapports entre blancs et noirs ainsi que les pots-de-vin et le système mafieux qui y règne. Mais Poppy Z. Brite va plus loin encore créant un style vif, souvent assez drôle (les pages sur la cuisine moléculaire sont mémorables!), restituant (malgré la traduction) le parlé des habitants de la Nouvelle-Orléans.

Rickey et G-Man forment un couple romanesque parfait, auquel on s’attache. Deux personnalités différentes, deux hommes qui vont évoluer au fil des pages. J’ai aimé la façon dont Poppy Z. Brite fait de ces deux personnages des personnages comme les autres, sans revendications particulières, mais intégrés dans son roman comme ils devraient l’être simplement dans toute société. Qu’ils soient homosexuels n’a aucune importance, c’est un couple avec ses soucis de couple, ses soucis personnels comme professionnels.

Le roman aurait pu s’enliser dans des descriptions sans fin de plats, mais Poppy Z. Brite y insuffle un certain suspens et des lignes fortes sur des faits qui pourtant semblent anecdotiques. Ainsi le mal de dos chronique de Rickey et son addiction à un analgésique va pourtant avoir des conséquences terribles.

Rickey va devenir consultant pour Clancy Fairbairn un de ces magnats de la Nouvelle-Orléans qui semblaient faire leur miel de la moindre entreprise locale juteuse sans être réellement associé stricto sensu à aucune d’elles (p.43). Et c’est là que les emmerdes vont réellement commencer ! Rickey doit monter le projet d’un restaurant sur un des fameux bateaux à roue. Il n’est pas vraiment dupe et sait que cette entreprise servira surtout à blanchir l’argent sale de Fairbairn, mais son idée de créer un restaurant proposant des plats du monde entier (la soul kitchen) le stimule et sera aussi l’occasion de redonner sa chance à Milford qui vient de sortir de prison. Sauf que tout ne va pas forcément se passer comme il le voudrait.

Les évènements se répondent pour tisser un roman passionnant qui nous ouvre l’appétit et titille nos papilles à la description de plats parfois bien étranges comme cette panse de porc farcie spécialité de la cuisine cajun. Grâce à Poppy Z. Brite, le lecteur se dépayse géographiquement et culinairement, que demander de plus ?

Merci aux Éditions du Diable Vauvert.