« 22 ! » de Marie-Aude Murail


Depuis que nous sommes inscrits à la Bibliothèque Municipale, mes enfants et moi y allons régulièrement. Si j’incite Antoine à choisir des romans qu’il pourra lire tout seul, j’emprunte aussi de petits romans pour Eliot qui rentre en CP cette année. J’essaie de l’intéresser aux histoires un peu plus longues et avec moins d’images que les traditionnels albums qu’il a toujours « lus » jusqu’à présent. J’ai donc emprunté dans ce but un roman de Marie-Aude Murail, car je sais à quel point cette auteure est une valeur sûre.

Hier soir, avant qu’ils n’aillent se coucher, nous nous sommes donc installés dans mon lit pour une lecture à haute voix.

L’intrigue se situe au début du XVIIIème siècle, peut-être en la Russie. Dans ce pays vient de naître le petit duc Ivan. Vladimir, un jeune écrivain, écrit une petite chanson en son honneur, mais sur un ton humoristique, jouant sur la sonorité du V. Cette chanson remporte alors un grand succès, et le Grand Duc, père du petit Ivan, tyran en puissance et manquant sensiblement d’humour s’en offusque et décide de supprimer la lettre V. Dorénavant plus personne ne doit prononcer cette lettre sous peine d’amende voire de langue coupée. Ce qui entraîne plusieurs bouleversements.

A travers ce roman très drôle, Marie-Aude Murail touche à la dictature, à la censure artistique mais aussi à la langue. Car si l’on ne peut plus prononcer certains mots, la chose qu’ils désignaient disparait avec eux : adieu le vent, l’avenir… J’ai trouvé d’ailleurs cette réflexion très intéressante : ne pas être nommé, c’est ne pas exister. Mais cette impossibilité de prononcer des mots comportant la lettre V, entraîne plusieurs moments très drôles, car la narratrice ou le narrateur se trouve bien embêté(e) à son tour : Apprenant l’interdiction, les gens commencèrent par se révol… s’indigner. (…) C’était tout le sens de la v… heu, de l’existence qui en serait changé. (p.15).

Bien qu’évoquant une dictature, Marie-Aude Murail a su intéresser mes loulous (6 et 9 ans). En posant la question de la langue, l’auteure pose aussi la question de la communication et de l’art poétique, met l’accent sur la beauté de la langue, sur la difficulté d’exprimer ses émotions par des mots précis. Perdre une lettre sur les 26 de l’alphabet peut paraître dérisoire, mais c’est finalement tout un monde qui disparaît. Le duc Ivan, renommé Ian, élevé ou plutôt éduqué sans avoir jamais entendu le V, ignore ainsi jusqu’au son du bruit des abeilles, et quand il rencontre Viviane, la fille de Vladimir, il ne la comprend pas, comme si elle parlait une langue étrangère.

Murail fait également du Grand-Duc un personnage ridicule, bien embêté par sa propre décision, luttant sans cesse pour éviter de prononcer des mots comportant un V, et révélant ainsi un manque certain de vocabulaire qui lui fait prononcer des phrases ayant perdu tout sens :

– Dans ce cas, si nous allions le…

Le Grand-Duc pensa : « Le voir ? Non. Lui rendre visite ? Non. Le retrouver ? »

Le contempler ! s’écria-t-il, à bout de nerfs.

Car on peut être tyran et pas très fort en synonymes. (p.46)

Bref, un petit roman réjouissant et intelligent.

Roman lu grâce à Bibliothèque Municipale