« La Colonie » MARIVAUX (1750) – Théâtre


La Colonie fait partie des pièces utopiques de Marivaux, avec L’Île des esclaves et L’Île de la raison. Dans les trois cas, l’intrigue de la pièce se situe sur une… île. Les personnages y ont abordé soit après un naufrage, soit pour fuir, comme c’est le cas dans La Colonie, des ennemis envahisseurs. L’île permet de créer l’utopie : loin du monde réel, il faut donc reconstruire une société et, si possible, en créer une meilleure que celle qu’on a quittée. Les naufragés de La Colonie, hommes et femmes, issus du peuple, bourgeois et nobles, travaillent donc à l’établissement de lois. Enfin surtout les hommes, et c’est bien ce que leur reprochent Arthénice et Mme Sorbin. Et si les femmes avaient enfin droit au chapitre ?

Nous voici […] dans la conjoncture du monde la plus favorable pour discuter notre droit vis-à-vis les hommes.

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« Edmond » Alexis MICHALIK – Rentrée Littéraire 2016 #7 – Théâtre


michalik-edmondCyrano et moi, c’est une longue histoire d’amour. J’ai vu la représentation de la pièce avec Weber, j’ai vu le film de Rappeneau plusieurs fois, j’ai étudié la pièce quand j’étais en 3ème (j’en avais appris la fameuse tirade du nez); je l’ai fait en classe avec ma classe de 4ème l’an dernier et je la refais cette année. Bref, je connais la pièce presque sur le bout des doigts, alors quand une attachée de presse m’a proposé de lire la pièce d’Alexis Michalik, vous pensez bien que je n’ai pas résisté très longtemps.

Edmond Rostand vient de faire un four avec sa pièce La princesse lointaine. Endetté, il cherche à convaincre Coquelin, le plus grand acteur de l’époque de jouer dans sa prochaine pièce, qu’il n’a non seulement pas écrite mais dont il ignore encore le sujet. Or pour convaincre Coquelin, il faut avoir un sujet et un rôle à sa hauteur. Sauf que l’inspiration semble s’être envolée ainsi que sa confiance en lui. Et puis, voilà que son ami Léo tombe amoureux d’une petite costumière très jolie, Jeanne, qui a les yeux qui brillent quand on lui parle des vers d’Edmond. Au fil des rencontres, des situations, notre dramaturge va écrire sa pièce : Cyrano de Bergerac.

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Bilan de lecture mensuel : Septembre – Octobre 2016.


logo-bilan-mensuel1Vous aurez droit ce matin à deux bilans mensuels pour le prix d’un. Septembre m’a emportée dans son flot de la rentrée, des premiers cours, des réunions, des premières copies, à tel point que j’ai réalisé il y a quelques jours que j’en avais oublié mon bilan de septembre. Je profite donc de ces derniers jours de vacances pour rattraper mon retard, même si je n’ai pas encore pu chroniquer toutes mes lectures.

Comme souvent en cette période de l’année, mes lectures ont essentiellement été orientées par la Rentrée Littéraire. Mon double bilan est donc marqué par la lecture des nombreux SP que je reçois toujours avec envie et plaisir. Seuls deux livres de ma PAL sont sortis de mes étagères durant ces deux mois.

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« Moins 2 » de Samuel BENCHETRIT, avec Guy BEDOS et Philippe MAGNAN – Théâtre.


MOINS 2Le rideau rouge cramoisi s’ouvre sur un décor sombre, plateau noir, fond noir, et au centre, deux lits d’hôpitaux sur lesquels dorment deux hommes aux cheveux blancs. Deux hommes en pyjama et charentaises aux pieds, le bras relié par un cathéter à une perfusion. L’un est atteint d’un cancer aux poumons, l’autre d’un cancer du rein, les deux sont condamnés, la fin est programmée : une semaine, pour l’un, deux semaines, pour l’autre.

Moins 2, pièce tragi-comique, écrite par Samuel Benchetrit en 2005, fut créée alors avec Jean-Louis Trintignant. Dix ans plus tard, le théâtre Hébertot accueille à nouveau cette pièce et voit le retour au théâtre de Guy Bedos. Un Guy Bedos, fringant, au regard toujours aussi à la fois malicieux et tendre. Il y a dans cette pièce, dans ce duo de vieux messieurs à qui il ne reste que quelques semaines à vivre, quelque chose de Vladémir et Estragon d’En attendant Godot de Beckett.

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« L’Avare » MOLIERE


Molière l'avareL’Avare fut créée pour la première fois en 1668 et ne rencontra pas un franc succès puisqu’elle ne fut jouée que neuf fois du vivant de Molière. En 1668, Molière a 46 ans et a déjà écrit ses grandes comédies : Tartuffe et Dom Juan. Avec L’Avare, il revient à des comédies plus divertissantes et à la prose, pour autant certains aspects de L’Avare me paraissent assez sombres.

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« Andromaque » Jean Racine – Théâtre


Racine AndromaqueUn petit retour aux classiques ne fait jamais de mal, et revenir à Racine reste toujours pour moi un plaisir particulier. Mes études de Lettres m’ont amenée à lire, voire relire plusieurs de ses pièces (Phèdre, Iphigénie, Britannicus, Mithridate, Bérénice). Il me semble avoir déjà lu Andromaque, mais mes souvenirs étaient assez flous et une circonstance pro m’a poussée hier soir à me replonger dans le théâtre classique. Lire des alexandrins, et surtout ceux de Racine fut donc un réel délice et, si ce n’était l’heure tardive, je les aurais bien lus à haute voix tant la musicalité de ces vers est forte.

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« Un homme trop facile » Eric-Emmanuel SCHMITT


schmitt un homme trop facileOn ne présente plus Éric-Emmanuel Schmitt, ses romans comme ses pièces sont souvent plébiscités. J’avais lu avec plaisir une précédente pièce sur Diderot : Le Libertin, qui avait été créée en son temps avec le regretté Bernard Giraudeau dans le rôle titre. Dans cette pièce publiée chez Albin Michel et actuellement à l’affiche du théâtre de la Gaité Montparnasse, Schmitt s’intéresse au Misanthrope de Molière.

Alex, acteur aimé et aimable, se prépare, dans sa loge à interpréter le rôle d’Alceste, quand apparaît dans son miroir un Inconnu. S’engage alors un dialogue, très souvent entrecoupé, entre l’acteur et le personnage désigné pendant toute la pièce par la périphrase : l’inconnu dans le miroir. A cette rencontre entre réalité et fiction, viennent s’adjoindre toute une série de péripéties : menace de mort sur Alex, tentative de séduction sur l’actrice incarnant Célimène, etc.

Si l’idée de départ est très alléchante et m’a donné envie de découvrir cette nouvelle pièce, je dois dire que tout l’à côté, les intrigues secondaires m’ont semblé du remplissage sans guère d’intérêt, notamment cette histoire de menace de mort qui n’apporte rien et entraîne la pièce dans des digressions qui frôlent l’absurde dans le mauvais sens du terme.

Je trouvais intéressant le sujet de la mise en abyme théâtrale, mais Schmitt la traite d’une façon simpliste, sans guère de profondeur et notamment en évoquant certaines habitudes liées au genre comme s’il nous apprenait des choses que, je pense, tout le monde connait : le fameux « merde » que l’on lance aux acteurs et auquel ils ne doivent pas répondre, les 3 coups du brigadier, et, comme si nous ne l’avions pas compris, cette réplique qui, je crois, a fini de me désespérer : Oh j’y pense, ce nom, il existe, c’est le vôtre : misanthrope (p.131) ! Mais c’est bien sûr, Alceste est le personnage du Misanthrope !!!! merci M. Schmitt nous ne l’avions pas compris. Mais il y a pire ! si si ! Grâce à Eric-Emmanuel Schmitt nous apprenons que le vrai nom de Molière était en fait Jean-Baptiste Poquelin : ben ça alors !!

Qu’en est-il du réinvestissement de la pièce de Molière ?

Pour coller à la pièce de Molière, Schmitt fait parler Alceste en alexandrins, mais, comment dire, n’est pas Molière qui veut, et du coup les vers manquent souvent de légèreté et les rimes sont parfois un peu tirées par les cheveux. (On peut être honnête homme, et faire mal des vers. Philinte, acte IV, scène I, vers 1144)

Cela dit (oui on va tenter de trouver quelques points positifs), l’intérêt que l’on peut trouver dans cette pièce réside dans le fait qu’Alex (vous remarquerez la proximité sonore entre Alex et Alceste !) n’est absolument pas un misanthrope et qu’en ce sens il serait plus proche d’un autre personnage de la pièce de Molière : Philinte. Devant cette opposition de caractère, l’inconnu assure qu’Alex n’est pas apte à incarner le rôle. Si Molière dénonçait l’hypocrisie de la Cour, Schmitt semble ici dénoncer (oui, si on veut!) l’hypocrisie du milieu des acteurs. Alex ainsi ne rabat pas le caquet d’un auteur présomptueux, par exemple, ce qui entraîne la colère d’Alceste, ou encore complimente à l’excès l’actrice principale de la pièce pour ne pas la contrarier avant de monter en scène.

Les échanges entre Alceste et Alex vont entraîner quelques reconsidérations. Sans aucun doute si Alex, finalement, interprète magistralement son rôle, c’est qu’il a, au préalable, pu converser avec l’Inconnu. Alex prend alors conscience de ses contradictions. Et cet inconnu dans le miroir que, nous tous, nous percevons lorsque nous nous observons, quand nous nous interrogeons sur notre paraître et notre être, n’est autre qu’une autre face de nous-même : ALEX : Je vous portais en moi, monsieur le Misanthrope, comme l’un de mes possibles que je n’ai pas choisi. (p.150). Le miroir nous reflète mais à « l’envers », face à nous, comme face à un autre, et cet autre, pour Alex est précisément son opposé et en même temps le personnage qu’il doit incarner sur scène. Voilà sans doute ce qui m’a le plus intéressée dans cette pièce, même si j’ai regretté que Schmitt n’aille pas plus au fond de son sujet, que les dialogues entre Alex et l’Inconnu ne soient pas plus nombreux. Il aurait sans doute fallu épurer la pièce de tous les à côté, pour se concentrer davantage sur la relation entre Alex et l’Inconnu. De même, comme je le disais plus haut, j’aurais aimé des réflexions plus intéressantes sur le théâtre, les acteurs et non ces clichés sans intérêt.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas retrouvé le charme du Libertin, les répliques bien senties, les réflexions intéressantes. Jusqu’au titre, cette pièce me semble bâclée et c’est bien dommage. Je vous conseille donc plutôt de lire ou relire Le Misanthrope de Molière.

Merci aux Editions Albin Michel.

« Les Femmes savantes » de MOLIERE


Molière les femmes savantes oeuvre complète 4Je poursuis mon envie de lectures classiques avec cette comédie de Molière que je n’avais encore jamais lue. Voilà bien l’étrangeté des études de lettres qui m’ont fait étudier parfois plusieurs fois la même pièce et jamais certaines autres, mais il n’est jamais trop tard pour combler nos lacunes.

Molière a 50 ans quand il écrit cette pièce, on y voit souvent le signe d’une maturité et l’on sent en effet une pleine maîtrise du genre, avec un retour aux alexandrins et aux 5 actes qui lui donnent une allure classique quelque peu démentie par des registres qui se succèdent : comique, dans toute sa diversité, et élans tragiques. C’est donc une comédie, certes, mais sérieuse et qui aborde des thèmes que Molière avait déjà soulevés dans L’Ecole des femmes ou Les Précieuses ridicules, par exemple, mais ici ces thèmes prennent une nouvelle ampleur.

Dans la famille bourgeoise de Chrysale, rien ne va plus. Sa fille Henriette souhaite épouser Clitandre, une jeune homme qui a ses entrées à la Cour, honnête et mesuré, il incarne les valeurs de l’époque. Mais, sa femme, Philaminte, qui se pique de sciences et de littérature, a elle fermément décidé de la marier à Trissotin, poète dont elle ne cesse de vanter la grandeur, tandis qu’il est fortement reconnu comme médiocre à la Cour.

Vont donc s’affronter deux camps : celui du cœur (Chrysale, Henriette, Clitandre) et celui de l’esprit (Philaminte, Armande (sa fille aînée) et Béliste (soeur de Chrysale et légèrement perchée comme on dit aujourd’hui).

Molière critique ici, comme dans la plupart de ses pièces, les familles bourgeoises qui accèdent depuis peu à la science et notamment les femmes qui tiennent salon et se piquent de littérature sans en connaître grand chose.

A travers ses trois femmes savantes que sont Philaminte, Armande et Béliste, il dresse le portrait de trois types d’écueils : l’aveuglement et le manque de jugement de Philaminte ; la pédanterie d’Armande qui dit refuser le mariage mais qui se laisserait bien pliée et Béliste, vieille fille qui devient savante par dépit et pense que tous les hommes sont secrètement amoureux d’elle, elle incarne également ce que pourrait bien devenir Armande si elle s’obstine dans son rôle.

Les Femmes savantes est aussi une pièce à clefs. En effet, le fameux Trissotin, signifiant « trois fois sot » en largement inspiré de l’abbé Cotin qui avait fortement critiqué L’école des femmes. De même, la querelle entre Trissotin et Vadius fait échos à celle engagée entre Cotin et Ménage sur les mêmes motifs : l’un avait critiqué les vers de l’autre sans savoir qu’ils étaient du second.

Le sujet principal de cette pièce est avant tout la pédanterie. Thème encore et toujours d’actualité comme en témoigne ces quelques répliques :

Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau, / que, pour être imprimés, et reliés en veau, / Les voilà dans l’État d’importantes personnes ; / Qu’avec leur plume ils font les destins des couronnes ; / Qu’au moindre petit bruit de leurs productions / Ils doivent voir chez eux voler les pensions ; / Que sur eux l’univers a la vue attachée ; / Que partout de leur nom la gloire est épanchée (Acte IV, Scène III).

Ce n’est pas tant la science et l’étude qui sont reprochées aux femmes, que l’usage et la compréhension qu’elles en font et en ont. Molière s’en prend encore une fois aux bourgeois, et là précisément aux bourgeoises, il se moque de leurs travers et la volonté des femmes de briller en société par leur savoir est finalement un travers comme un autre et rappelle également M. Jourdain.

Il y aurait aussi à dire sur le personnage de Chrysalde, père faible, tétanisé par la volonté implacable de sa femme, écrasé si ce n’est vampirisé par des femmes décidées. Clitandre est l’homme de son siècle. Il ne refuse pas l’étude à sa femme, mais, dans ce siècle qui prône la mesure et la retenue, il préfère que sa future épouse ne fasse pas étalage de son savoir en société.

Il est nécessaire de lire cette pièce dans son contexte historique et social, même si, comme je l’ai dit, la pédanterie est toujours bien présente à notre époque. Les bourgeois voulant imiter les aristocrates est un sujet récurent chez Molière et cette fois ce sont les bourgeoises qui en prennent pour leur grade.

Une lecture qui donne du pepse et qui prouve une fois encore qu’un classique est avant tout une œuvre qui ne se démode pas !

Pièce lue dans le cadre du Challenge Molière et du défi

Challenge molièreGeorge relit Molière

« On ne badine pas avec l’amour » d’Alfred de MUSSET


Musset on ne badine pasQuand on prend le pseudo George en référence à George Sand, on a forcément une certaine tendresse pour Alfred de Musset, tendresse qui pousse parfois même à baptiser son chat de ce prénom.

Hier après-midi, j’ai voulu me rafraîchir la mémoire et j’ai repris mon vieil exemplaire rassemblant les pièces les plus célèbres de Musset. Ce pauvre exemplaire présente les défauts des GF Flammarion, la colle sèche et la tranche a lamentablement craqué, du coup les pages se séparent. Le temps a aussi son effet sur les livres.

Alfred de Musset écrit On ne badine pas avec l’amour en 1834, de retour de Venise et après sa rupture avec George Sand. L’écriture de cette pièce est mue par une commande de Buloz, directeur de la célèbre Revue des deux mondes. Musset n’est guère enthousiaste, mais il l’écrit en deux mois avant de se lancer dans la rédaction de La Confession d’un enfant du siècle.

Alfred de Musset appartient à la deuxième génération romantique, celle qui commence vers 1830 et dont George Sand fait également partie. Il est romantique dans l’âme et influencé, pour le théâtre, par les préceptes de Victor Hugo sur le drame romantique.

Pour parler d’une pièce de Musset, il est un peu nécessaire de se replacer dans le contexte. Victor Hugo dans sa préface à Cromwell (1827) et Stendhal, avant lui en 1823, dans Racine et Shakespeare, en avaient posé les principes. Comme à chaque changement d’époque, la littérature évolue. Le drame romantique veut donc rompre essentiellement avec le carcan des règles classiques : volonté de réalisme, personnages ambivalents et originaux, mélange des tons (comique, tragique, drame) et prose. Musset est sans doute celui qui a le plus suivi les préceptes du drame romantique et cette pièce, et plus encore Lorenzaccio écrite en 1833, y répond assez fidèlement. Musset a donc largement contribué à l’éclosion du drame romantique sur la scène du théâtre des années 30.

A une époque indéterminée, Perdican revient dans le domaine de son père après des études de droit qu’il a suivies à Paris. Le voilà érudit. Parallèlement, sa cousine, Camille, vient de sortir du couvent et se rend également chez le baron pour récupérer l’héritage de sa mère. Les deux jeunes gens se revoient donc après avoir été séparés quelques années. Le baron, père de Perdican, est bien décidé à les marier. Depuis leur enfance, Perdican et Camille étaient promis à ce mariage, mais l’attitude froide de Camille, devenue dévote accomplie, semble remettre en question leur union. Si Perdican semble nostalgique de ce temps de l’enfance innocente, Camille donne l’impression de l’avoir oublié. Entre eux va donc s’engager un jeu dangereux dont Rosette, la soeur de lait de Camille, va en être la principale victime.

Sa rupture avec George Sand va fortement marquer l’œuvre d’Alfred de Musset : dans ses poèmes (6 poèmes lui sont explicitement dédiés), dans son œuvre romanesque (La Confession d’un enfant du siècle) et bien sûr dans ses pièces de théâtre. Leur passion alimentée par de nombreuses lettres va donc nourrir l’œuvre, ce qui est aussi le cas pour George Sand, mais sans doute avait-elle une plus forte capacité à se remettre. Je ne reviendrai pas sur les rebondissements divers de cette liaison qui fut bien tumultueuse. Quoiqu’il en soit, dans l’œuvre de Musset, George Sand apparaît souvent comme une femme froide, hautaine, qui a oublié leur amour, comme en témoigne ces vers :

Toi qui me l’as appris, tu ne t’en souviens plus
De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,
Quand, dans nuit profonde, ô ma belle maîtresse,
Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus !

La mémoire en est morte, un jour te l’a ravie
Et cet amour si doux, qui faisait sur la vie
Glisser dans un baiser nos deux cœurs confondus,
Toi qui me l’as appris, tu ne t’en souviens plus.

Camille, comme George Sand, ne souhaite pas se souvenir du passé. Ayant écouté les récits des amours défuntes de ses consœurs de couvent, Camille craint l’amour sans l’avoir connu. Son âme est déchirée entre sa foi et sa volonté de retourner au couvent, et son désir d’amour pur et réel entaché par les histoires d’abandons et de tromperies qu’on lui a racontées. Perdican se montre plus désinvolte. Il a connu des femmes, mais l’amour, le vrai, semble lui avoir échappé, ce qui ne l’empêche pas de croire à l’amour et préfère souffrir d’amour que de n’aimer jamais. Cette pensée de Perdican est d’ailleurs une pensée de George Sand :

On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de la tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. (Acte II Scène V)

Cette réplique, que l’on associe toujours à Alfred de Musset, est en fait un extrait d’une lettre de George Sand à Musset (12 mai 1834). On voit à quel point Sand le hante. La douleur dans l’amour est bien sûr un trait fortement romantique, mais Musset a le talent de transcender le vécu pour le mettre au service de son art, et sa pièce ne peut être perçue comme autobiographique.

Les éléments du Drame Romantique sont bien présents, avec des personnages, comme le Baron ou le curé, maître Bridaine (surtout porté sur la bouteille) ou l’ancien précepteur de Perdican, maître Bladius. Le Baron ne cesse de s’étonner de tout, ne comprend rien aux comportements de ses enfants. Ces personnages permettent une rupture de ton en provoquant des scènes assez comiques.

L’autre élément romantique est cet anticléricalisme très présent dans cette pièce. Louise l’amie de couvent de Camille apparaît comme une femme aigrie, triste et ayant perdu toute espérance ; la gouvernante de la jeune fille, Madame Pluche est une femme acariâtre et le couvent en lui-même apparaît peuplé de femmes aigries et malheureuses influençant les jeunes novices :

Il y a deux cents femmes dans ton monastère, et la plupart ont au fond du cœur des blessures profondes ; elles te les ont fait toucher, et elles ont coloré ta pensée virginale des gouttes de leur sang. Elles ont vécu, n’est-ce pas ? et elles t’ont montré avec horreur la route de leur vie ; tu t’es signée devant leurs cicatrices, coe devant les plaies de Jésus ; elles t’ont fait une place dans leurs processions lugubres […] O mon enfant ! Sais-tu les rêves de ces femmes, qui te disent de ne pas rêver? Sais-tu quel nom elles murmurent quand les sanglots qui sortent de leur lèvres font trembler l’hostie qu’on leur présente ? (Acte II, scène V).

Enfin, et je n’ai pu m’empêcher de penser à Jane Austen, quand Musset, dans sa pièce, condamne l’orgueil qui aveugle et fait commettre les pires actes : L’orgueil, le plus fatal des conseillers humains […] qu’es-tu venu faire sur nos lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre ? (Acte III, Scène VIII).

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le badinage, hérité du marivaudage, sur l’utilisation des lettres, sur les scènes épiées par un autre personnage, sur les quiproquos, sur l’innocence sacrifiée, mais je vous laisse découvrir ou redécouvrir tout cela.

Pièce lue dans le cadre du Challenge Romantique

challenge romantique

« Les Lumières du théâtre : Corneille, Racine, Molière et les autres » d’Anne-Marie Desplat-Duc


En cette période de rentrée scolaire, où tant de collégiens et lycéens vont aborder le théâtre du XVIIème siècle, voici un livre que tous les parents, si ce n’est les enseignants, devraient placer sur la table de chevet de leurs enfants. Bien que destiné à de jeunes lecteurs à partir de 11 ans, ce livre peut être lu à tous les âges, tant il regorge d’informations, et d’anecdotes sur des auteurs que l’on a trop souvent tendance à ne percevoir que d’un point de vue bêtement scolaire.

Le grand mérite d’Anne-Marie Desplat-Duc, que l’on connaît pour sa série Les Colombes du Roi Soleil, fait pénétrer son lecteur dans l’intimité créatrice de Corneille, Molière ou Racine, sans oublier La Fontaine ou Boileau, et c’est un régal. Tout à coup ces auteurs nous apparaissent vivants, dépoussiérés, leurs œuvres prennent une autre signification car sont envisagées du point de vue des auteurs : ils y mettent leurs espérances, leur esprit de vengeance ou leur désir de plaire au Roi, Louis XIV.

Anne-Marie Desplat-Duc se concentre sur une période précise allant de 1637 à 1680, soit de la création du Cid de Corneille, à la création de la Comédie-Française. En alternant les chapitres consacrés chacun, en alternance, aux quatre auteurs pré-cités, Anne-Marie Desplat-Duc nous fait partager leurs joies et leurs déceptions, leur amitié mais aussi leurs rivalités. Soudain, ils ne sont plus de simples noms mais ils prennent vie, ils se rencontrent, notamment dans des cabarets, ils fréquentent les mêmes femmes, essentiellement des actrices belles et infidèles, ils parlent entre eux de leurs œuvres, de leurs difficultés à écrire, à trouver des mécènes, à entrer dans les grâces du Roi. Et c’est un monde que l’on découvre. J’ai fait des études de lettres, et pourtant c’est la première fois que j’entends parler de l’amitié entre Molière et Boileau, par exemple.

Ce livre m’a plu (je pense que vous vous en doutiez un peu déjà!) parce qu’il donne une vision nouvelle de ces auteurs, il les rend accessibles, compréhensibles, il les montre vivants (c’est l’âge je me répète, mais c’est pourtant exactement le terme) et souvent assez différents de ce que l’on pouvait s’imaginer de leur personnalité à la lecture de leurs œuvres. Ainsi Racine m’a toujours semblé assez austère, rigoriste, alors qu’Anne-Marie Desplat-Duc le montre comme un homme aimant la nuit et ses plaisirs, et particulièrement ambitieux pour ne pas dire arriviste. Molière, que je connais un peu mieux, m’a beaucoup touchée dans le portrait qu’en fait l’auteur : ami fidèle, dévoué souvent trahi, il est montré comme un fou de théâtre, à la fois dramaturge, acteur, metteur en scène, chef de troupe, veillant aux moindres détails des mises en scène et du jeu des acteurs, inventif aussi quand il crée les fameuses comédies-ballets avec Lully. Corneille est l’homme du passé, sans cesse en lutte contre le jeune Racine qui n’aspire qu’à prendre sa place et à être reconnu comme le seul auteur de tragédies. Ou encore La Fontaine, le malchanceux.

Parallèlement, et en suivant la création des différentes pièces des uns et des autres, Anne-Marie Desplat-Duc nous explique le théâtre de l’époque, évoque les grands acteurs et actrices de ce XVIIème siècle, montre les rivalités entre l’Hôtel de Bourgogne et le Palais-Royal, le théâtre de Molière. Elle dresse aussi, en filigrane, le portrait d’un Roi friand de divertissements, parfois généreux ou parfois refusant la grâce. La lutte de chaque instant pour produire des pièces somptueuses, l’espoir de plaire au Roi et de pouvoir vivre ainsi de leur métier. Elle dit aussi, ou rappelle, cette sombre condition des dramaturges et des comédiens voués à la fausse commune s’ils ne renoncent, sur leur lit de mort au métier qui fut le leur. Elle nous parle enfin de leur vie d’homme, les mariages, les infidélités, la mort des enfants.

Ce livre est enfin une bonne nouvelle dans ma traversée des lectures bof-bof, une vraie bouffée d’air qui me donne envie de relire toutes ces pièces évoquées au fil de ses pages.

Merci aux Éditions Flammarion Jeunesse et à Brigitte G. pour sa confiance.

Livre lu dans le cadre du Challenge Biographie.