« Instinct Primaire » Pia PETERSEN – Rentrée Littéraire 2013.


petersen instinct primairePia Petersen adresse une lettre à l’homme qu’elle aime encore mais qu’elle a refusé d’épouser. Ce refus du mariage est un choix profond, consubstantiel quitte à renoncer à cet homme dont elle pensait cependant qu’il la comprenait. Dans cette longue lettre d’un peu plus de cent pages, elle livre à la fois sa conception du mariage, de la maternité, de l’adultère et du féminisme. Une lettre qui tente d’expliquer l’amour, le vrai, et qui ne peut être que libre, pour l’homme comme pour la femme. Ici, en l’occurrence, l’homme est marié et la femme est donc la maîtresse. Il s’agit d’une lettre à l’homme qu’elle aime encore, et avec lequel elle avait de longs débats.

(suite…)

« Tyrannicide » Giulio MINGHINI – Rentrée Littéraire 2013.


minghini tyrannicideLes Éditions NiL ont une collection que j’apprécie beaucoup : Les affranchis. Cette collection publie des textes souvent assez courts sous la forme de lettre dédiée. J’avais lu celle d’Annie Ernaux à sa sœur disparue : L’autre fille. Dans Tyrannicide, l’expéditeur destine sa lettre à Philippe Sollers, directeur de la collection « Blanche » chez Gallimard, mais en s’adressant à Sollers, il s’adresse aussi à l’auteur. Dans cette lettre, l’expéditeur répond à une lettre de refus de son manuscrit.

(suite…)

« Inconnu à cette adresse » de Katherine Kressman Taylor


C’est en rangeant les piles de livres qui s’accumulaient sur mon bureau que je suis retombée sur ce petit livre acheté récemment. Je me suis mise à lire la première lettre… et puis de lettre en lettre…

Max, de religion juive, vit à San Francisco. Martin, son ami, de nationalité allemande retourne dans son pays natal en 1932. Tous les deux associés dans une galerie d’art américaine, ils commencent logiquement une correspondance. Riche de ses revenus américains, que Max lui fait parvenir des États-Unis, Martin s’installe très confortablement à Munich, dans une Allemagne très appauvrie depuis la fin de la première mondiale. Max, à San Francisco, vit seul, n’étant, quant à lui ni marié ni père, mais très attentif au début de la carrière de comédienne de sa sœur, Griselle. Au fil des lettres, les inquiétudes se manifestent envers l’arrivée au pouvoir d’un certain Hitler et des effractions commises envers les juifs. Socialement bien installé, Martin entre comme fonctionnaire de l’administration et fréquente les dignitaires du National-Socialisme.

Ce roman fut publié aux Etats-Unis en 1938. L’intrigue couvre la période allant de 1932 à 1934, quatre ans donc avant le déclenchement de la Seconde guerre mondiale. Katherine Kressman Taylor, par ce bref roman épistolaire, parvient à saisir la montée du nazisme et de l’antisémitisme. Elle montre l’endoctrinement patriotique de Martin, ses espoirs, ses réticences aussi, du moins au début, puis petit à petit ses convictions très appuyées envers une politique active menée par homme charismatique (selon lui). L’auteure restitue, à travers les lettres de Martin, un discours certainement tenu par beaucoup d’Allemands à l’époque, cette nécessité d’un bouc émissaire, les Juifs, responsables selon eux de tous les maux et de cette nécessité d’en sacrifier certains pour sauver la plupart. C’est un discours qui fait froid dans le dos, un discours où se mêle également la volonté de tenir un rang, une position sociale. Mais le tour de force de Kressman est sans doute de n’avoir pas voulu faire des portraits en noir et blanc : le gentil Juif et le méchant Allemand. Et à la fin de l’ouvrage, je me suis demandé qui était le plus diabolique des deux ? C’est une histoire individuelle au sein de l’Histoire. Et le plus vulnérable n’est pas nécessaire celui que l’on croit.

Ce qui est assez fascinant c’est comment, en 1938, Kressman a déjà tout compris du drame qui se prépare. Elle montre par ce roman, par ce qu’elle dit déjà des traitements faits aux Juifs en 1933 et 1934, les germes des horreurs que la guerre va révéler. Elle suggère déjà, les lâchetés, les compromis avec sa conscience, la peur.

Mon seul petit bémol serait que le changement opéré chez Martin m’apparaît comme un peu rapide et extrême. Peut-être que deux ou trois lettres de plus montrant son évolution idéologique auraient rendu, selon moi, cette « conversion » plus vraisemblable. Reste que le renversement final est terrible, surprenant et, je le redis, diabolique.

Roman lu dans le cadre du Challenge STAR 5.

Samedi Sandien #35 : Lettre à Jules Janin


Aujourd’hui, j’ai eu envie non pas de vous parler de George Sand, mais de vous la faire lire. Je me suis dit que, finalement, le discours autour des œuvres ou des écrits ne vaut jamais autant que la lecture elle-même. Aussi, en plus des billets sur l’œuvre de George Sand, je ferai parfois, comme ce matin, des billets dans lesquels je recopierai des extraits de son œuvre romanesque, autobiographique ou épistolaire. En souhaitant que ces extraits entraînent des réflexions, des remarques de votre part.

Pour ouvrir le bal, j’ai voulu vous faire partager cette lettre datant, d’après Georges Lubin, de la première quinzaine de janvier 1840, et destinée à Jules Janin. Jules Janin était critique littéraire reconnu au Journal des Débats auquel il fut attaché de 1829 à 1873. Surnommé le « prince des critiques », il a souvent produit des critiques assez dures envers les romantiques, que ce soit Hugo, Balzac et donc aussi George Sand. [Présentation inspirée de la notice de Georges Lubin dans le Tome III de la Correspondance de George Sand, Ed. Garnier]

***

A Jules Janin

Voici votre volume de Valentine qui arrive positivement du fin fond de la vallée noire où il ne s’attendait guère à l’honneur d’en être rappelé par vous. Merci de toutes les choses gracieuses que vous me dites, malgré mes prétendus injures que je renie. Quant à cela si j’avais songé à vous en m’attaquant aux journalistes ce serait un acte de courage dont mon caractère belliqueux tirerait vanité, bien loin de reculer devant si forte partie. Vous me connaissez assez pour savoir que je suis plus portée à l’audace insensée qu’à la diplomatie timide. Et ce n’est pas que je dédaigne la critique. Elle m’a fait du mal et du bien, et je sais même que le blâme aveugle et partial peut nous écraser, pauvres diables d’auteurs que nous sommes ! Mais je hais assez les gens sans conscience pour les braver, et quant à ceux qui me reprennent avec loyauté, je ne les crains pas, je les estime. Ce sont là les critiques qui nous stimulent en nous corrigeant, les autres nous affligent et nous découragent. Ainsi  une fois pour toutes, ne croyez jamais que je veuille rompre indirectement des lances contre vous. C’est un mérite que je n’ai pas et qui serait de ma part pure fanfaronnade. Je vous sais sincère dans vos impressions, et jamais il ne me viendra à l’esprit de me regimber contre un jugement de vous. Vous êtes artiste aussi

E tu anché sei pittore

vous obéissez à un vif sentiment des choses, et vous avez raison encore quand vous vous trompez. Je n’ai jamais compris que l’amitié empêchât la liberté de penser et qu’il fallût faire un tel mélange de la vanité avec l’affection qu’une dissidence littéraire amenât une rupture entre amis. Tout cela, pour vous dire que mes injures ne s’adressent qu’aux pédants stériles qui nous déchirent sans nous connaître, et nous condamnent sans nous lire. Et je sais bien que vous me lisez puisque vous voilà en possession d’un pauvre volume qui vous manquait et que vous avez bien voulu me réclamer – et que voilà.

T[out] à vous de coeur

George

[Source : George Sand : Correspondance, Tome IV, textes réunis, classés et annotés par George Lubin, Edition Classique Garnier, Paris, 1968, pp. 851/852]

Samedi Sandien : « Correspondance » 1812-1876


Pour aborder une telle somme dans un billet il me fallait toute ma tête, c’est pourquoi j’ai repoussé à aujourd’hui, dimanche, ce rendez-vous sandien, la migraine n’étant guère propice à l’écriture.

Mais commençons par rendre à César ce qui appartient à César. Nous devons la publication de la correspondance de George Sand, à un homme (et à sa femme), qui consacra 50 ans de sa vie, à rechercher, recopier, déchiffrer les lettres de George Sand. Cet homme s’appelait Georges Lubin, il est mort en 2000, laissant une bibliothèque sandienne à me damner. Son travail a permis de mettre en lumière l’œuvre et la vie de Sand, il est considéré comme le plus grand sandien, celui qui savait sans doute (presque) tout d’elle.

La correspondance de George Sand est composée de 26 volumes dans cette édition jaune de GF Flammarion. Aujourd’hui non rééditée (encore une aberration de plus!), on parvient à en dénicher des exemplaires chez Gibert, ou sur Internet… Au fil des années, je suis parvenue à rassembler seulement une quinzaine de ces tomes, mais on peut trouver en poche plusieurs éditions rassemblant quelques lettres, qui vous permettront de découvrir le style épistolaire de Sand, son humour, sa vie, ses amis, ses réflexions, ses peines, un monde dans lequel on se glisse avec bonheur car il semble alors que Sand est toute proche.

Les premières lettres datent de 1812 (et sont essentiellement destinées à ses jeunes amies), sa correspondance s’arrête avec elle, en 1876. Ses correspondants étaient ses éditeurs, Buloz, Hetzel, ses amis écrivains, Balzac, Flaubert, Dumas père et fils, Musset, Marie d’Agoult, Sainte-Beuve, ses amis musiciens, Liszt, Chopin, ses amis peintres comme le beau Delacroix, sa famille, son demi-frère Hippolyte, sa mère, Victoire Dupin, son fils, Maurice, sa fille, Solange, ses amis politiques, ses amis d’enfance… mais aussi des admirateurs auxquels elle répondait, à qui elle donnait des conseils, et une multitude d’anonymes qui ne le sont plus vraiment grâce à ces lettres.

Lire cette correspondance c’est entrer de plein pied dans le monde de George Sand, mais c’est aussi pénétrer par la grande porte dans le XIXème siècle : les révolutions qui secouèrent la France, les guerres, les épidémies de choléra, les soubresauts politiques ; c’est vivre la vie culturelle de l’époque : les parutions des romans des plus grands écrivains de l’époque, la vie des théâtres, le monde de l’édition, les premiers feuilletons dans la presse…

Lettre 830
A Sainte-Beuve
Nohant, 24 7bre [1834]
Il y a de tout, et il n’y a rien, dans Jacques, l’amour est placé sur un autel et l’abnégation se prosterne devant lui, mais le sentiment religieux pâlit et s’efface. Qui peindra le juste tel qu’il doit, tel qu’il peut être dans l’état de notre société ? Voilà ma grande préoccupation, voilà ce que je demande aux hommes de génie et aux hommes de bien. (p.711)

Document extraordinaire, cette correspondance nous permet également de comprendre l’éclosion d’un roman, les doutes, la recherche d’un titre, de voir l’écrivain en action, ses nuits d’écriture, ses réflexions sur ses personnages, ses changements de dernières minutes, ses découragements, ses enthousiasmes.

Mais c’est aussi rencontrer la femme, la mère, l’amante que fut Sand. Ses désespérances, ses tentations suicidaires, ses joies de grand-mère, de mère mais aussi ses déceptions, ses colères. C’est comprendre quelle mère elle fut, vigilante, exigeante mais aimante :

lettre 770
A Maurice Dudevant
[Venise, 8 mai 1834]

Tu es trop jeune, mon cher petit, pour comprendre le mal que fait à une mère l’indifférence et l’oubli de son enfant. Plus tard tu le sauras et tu ne me le causeras plus j’en suis sûre. (p.577)

Lettre 796
A Alfred Musset
[Venise, 26 juin 1834]
Ce sont ces choses-là qui me donnent le spleen et qui réveillent mon idée de suicide, la triste compagne cramponnés après moi. (p.644)

C’est à la fois rompre le mythe et comprendre comment il s’est construit. C’est être fascinée.

Mais lire ses lettres, c’est aussi revenir à soi, à nos propres douleurs, à nos deuils (la perte d’un père, d’une petite-fille tant aimée), à nos propres interrogations sur la vie, le bonheur et l’amour.

Lettre 749
A Pietro Pagello
[Venise, fin février 1834]

Pour conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien près de la perfection. Ah ! c’est que l’amour est une chose si grande et si belle ! […] Mais l’amour, selon moi, c’est la vénération, c’est un culte. Et si mon dieu se laisse tomber tout à coup dans la crotte, il m’est impossible de le relever et de l’adorer. (p.509)

Il y aurait encore beaucoup à dire, comment parler de toute une vie de correspondance ? Alors je laisse Sand conclure elle-même ce billet, avec tout l’art qui est le sien :

Lettre 935
A Adolphe Guéroult
[Paris, 6 mai 1835]

Si j’étais garçon, je ferais volontiers le coup d’épée par-ci, par-là, et des lettres le reste du temps. N’étant pas garçon je me passerai de l’épée et garderai la plume, dont je me servirai le plus innocemment du monde. (p.879)

La Photos de la correspondance en GF Flammarion est la propriété de Cécile, qui tient un site que tout bon sandien se doit de visiter…

Challenge George Sand

Récapitulatif des Samedis sandiens

Challenge épistolaire !