Best Of de l’été 2012 : « Toute passion abolie » de Vita Sackville-West


Voici un roman au thème un peu moins léger que les précédents romans proposés dans ce Best Of, mais vous verrez que le traitement de Vita Sackville-West le rend léger, et cette vieille femme se révèle un modèle à suivre. Un roman que vous pouvez inclure dans le challenge Ô vieillesse ennemie !

Le roman s’ouvre sur l’annonce du décès de Henry Holland, comte de Slane, qui fut, entre autre, vice-roi aux Indes. Tous ses enfants sont réunis dans le salon, et discutent de l’avenir de leur mère, lady Slane, belle octogénaire, qui a dévoué sa vie à la carrière de son mari et à ses enfants. Que va devenir cette femme ? comment va-t-elle vivre avec le maigre héritage laissé par son mari ? Mais ce que ne savent pas ses enfants, est que lady Slane a bien l’intention de finir sa vie au calme, de ne penser qu’à elle.

Lady Slane est-elle une vieille femme indigne ? En prenant en main son destin à l’âge de 80 ans, elle rompt avec son rôle d’épouse et de mère modèles. A l’âge où toutes les passions sont abolies, elle veut vivre pour elle, s’entourer de gens qu’elle aura choisis, s’éloigner de ses enfants, petits-enfants et arrières-petits-enfants, trop turbulents et fatigants.

Ce roman est à la fois une réflexion sur la vieillesse, mais plus encore sur la vie que l’on ne s’est pas vraiment choisie, et qui nous a emmené dans une spirale de laquelle on n’a pas su s’extirper.

Divisé en 3 parties, ce roman revient sur le passé de lady Slane, sur ses aspirations artistiques qu’elle a dues mettre au placard, et sur ce constat paradoxal d’avoir vécu une vie faite de voyages, de rencontres, et la déception de n’avoir pas été celle qu’elle aurait aimé être. Durant cette retraite, lady Slane fera la connaissance de trois hommes : son propriétaire, un ouvrier et un collectionneur atypique, Mr. FitzGeorge. Partageant sa vie depuis son mariage avec Genoux, sa gouvernante française, lady Slane goûte un peu de paix avant le grand saut.

Qu’ils semblaient loin, ces jours autrefois vécus dans la violence des passions excessives et brûlantes, où le cœur semblait prêt à se briser sous l’assaut de désirs complexes et contradictoires ! Le paysage était désormais monochrone, les traits identiques, les couleurs effacées, les paroles toutes abolies. (p.86)

La plume ironique de Vita Sackville-West évite tout pathos inutile, et crée un rythme de lecture joyeux malgré le sujet qui peut paraître sombre. Dans sa petite maison, lady Slane boit le thé, lit, se promène, et laisse venir la mort avec une certaine sérénité. Mais peut-on vraiment s’isoler du monde, quand on a eu, toute sa vie, une position sociale de premier plan ?

Lady Slane incarne sans doute la fin d’un monde, celui des colonies anglaises. Peu conciliante envers ses enfants qui apparaissent tous sous un jour peu flatteur, lady Slane fait le deuil de sa vie passée. Seule la toute nouvelle génération, moins engluée dans les convenances, parviendra-t-elle peut-être à vivre la vie qu’elle aura souhaitée.

J’ai accompagné avec plaisir cette vieille femme, encore belle, mince et distinguée dans la dernière année de sa vie, j’ai aimé son ironie, sa vie lovée dans une campagne anglaise au cœur d’une petite maison pleine de charme et de raffinement. Ce fut donc une belle découverte, qui m’a fait commencer l’année agréablement.

Ce roman a éveillé aussi mon intérêt pour l’auteure, et il est fort possible que je lise d’autres de ses romans, et pourquoi pas une biographie.

Roman proposé dans le cadre du Best Of de l’été 2012

Best Of de l’été 2012 : « L’étrangleur de Cater street » d’Anne Perry


Comme Agatha Christie, Anne Perry est une auteure incontournable. Dans ce premier tome de la série Charlotte et Thomas Pitt, vous serez plongés dans l’époque victorienne, dans le crachin et le froid londoniens, un petit coup de frais salutaire dans la chaleur estivale.

L’Etrangleur de Cater Street est le premier tome des aventures de Charlotte et Thomas Pitt. Il m’importait de commencer par le premier pour être à la source, même si, chaque roman de la série peut se lire indépendamment. Ainsi donc, dans ce tome Charlotte porte encore le nom de son père : Ellison. Dans cette Angleterre victorienne, Charlotte, si franche et libre, a du mal à se plier aux règles du savoir-vivre féminin. Elle lit en cachette les journaux, curieuse de ce qui se trame dans Londres, et cela, malgré l’interdiction paternelle.

Sa vie va être bouleversée par plusieurs assassinats commis dans la même rue (Carter Street), et par l’arrivée de l’inspecteur Thomas Pitt de Scotland Yard. Plus qu’un polar historique, ce roman est une réelle plongée dans l’Angleterre Victorienne, et Anne Perry montre aussi bien le rigorisme appliqué à la condition féminine, à travers la grand-mère de Charlotte, vieille femme à cheval sur les principes et particulièrement désagréable, que l’émergence d’une certaine revendication à travers le personnage-même de Charlotte. Les femmes de la bonne société, en cette fin du XIXème siècle, passent leur temps en bonnes œuvres, et occupations domestiques, mais Charlotte rêve d’autre chose, et se sent une âme aventureuse.

L’intrigue policière avance doucement, et n’est pas bien compliquée à résoudre.Toutefois certaines réflexions sont intéressantes, notamment le fait que les gentlemen n’envisagent qu’un assassin issu des bas fonds, et ne peuvent concevoir que le criminel fasse partie de leur monde. Les femmes apparaissent comme sur protégées par les hommes, comme des enfants auxquels on cache la réalité du monde et que l’on maintient dans un statut puéril et superficiel. De leur côté, les hommes bénéficient d’une grande liberté, et se rendent régulièrement à leur Club pour fuir le foyer et les conflits conjugaux.

Anne Perry nous intéresse également au sort de ces hommes et ces femmes au service des bonnes familles. Ces servantes et serviteurs qui sont comme transparents, auxquels personne ne s’intéresse, et dont l’histoire de leur vie reste inconnue. Ils apparaissent comme des êtres interchangeables alors même que les familles les côtoient tous les jours.

J’ai donc été essentiellement intéressée par cette description de la bonne société victorienne, sans toutefois me désintéresser de l’intrigue policière. Chaque visite de Thomas Pitt est là pour raviver l’intérêt, et l’on suit, avec tendresse, les sentiments qui naissent entre Charlotte et Thomas, qui, pourtant, appartiennent à deux classes sociales opposées.

Roman présenté dans le cadre du Best Of de l’été 2012

Best Of de l’été 2012 : « L’Ingénue Libertine » de Colette


L’été, nous retrouvons notre âme de jeune fille : souvenons-nous de nos amours de vacance. Dans ce roman, Colette explore le mystère du désir féminin, un roman qui vous fera les joues toutes roses.

Le roman est composé de deux parties : la jeunesse de Minne, puis sa vie de femme mariée. Ce roman était, à l’origine, deux romans écrits alors que Colette était encore sous l’emprise de Willy : Minne et Les Egarements de Minne. Après la restitution et la reconnaissance de son œuvre propre, Colette a supprimé les passages écrits par son ex-mari, puis a pris la décision de rassembler les deux romans en un seul, sous le titre actuel.

Minne donc, dans la première partie, est une jeune fille en herbe, couvée par sa maman, mais dont l’esprit vagabonde au gré des aventures d’une bande de bandits de Levallois-Perret qu’elle lit en cachette dans le journal. Fascinée par les mauvais garçons que l’on croise dans le Paris nocturne des faubourgs, elle s’imagine vivre un amour dangereux avec Le Frisé, sorte de bandit assassin. L’imagination de cette petite fille élevée dans le coton bat le pavé parisien, rêvant d’être la nouvelle Reine de la nuit, chef d’une bande de voyous qui défie la police toutes les nuits. Mais Minne est aussi la cousine d’Antoine, jeune homme un peu plus âgé, totalement sous le charme étrange de cette belle cousine avec qui il partage ses vacances estivales, et qui parfois, professe des horreurs. Minne fait ses armes de séductrice sur ce pauvre garçon. Dans la deuxième partie, nous retrouvons Minne mariée à Antoine, et toujours en quête de ce qui fera d’elle une vraie femme !

Ce petit roman est une gourmandise défendue sur le désir féminin et sa revendication. La quête de Minne est une quête du plaisir sexuel. Le ton de Colette est à la fois léger et quelque peu grivois, de quoi ravir les sens. On sourit à l’envie aux élucubrations de la petite fille bourgeoise rêvant de s’encanailler dans des bras masculins robustes et quelques peu violents. Idole qui rêve d’être renversée, Minne ne se sent pas une femme accomplie, il lui manque LA connaissance. Tout comme elle s’ennuyait dans l’intérieur trop régulier de sa mère, une fois mariée, elle s’ennuie dans sa vie de couple. Pour tromper son ennui et tenter de trouver enfin l’objet de sa quête, Minne passe de bras en bras, sans pour autant trouver ce qu’elle recherche.

J’ai passé un dimanche sous la couette avec Minne, à la fois attendrie par sa naïveté et énervée par son comportement de peste envers ce pauvre Antoine, bien maladroitement amoureux. Colette use d’une douce ironie, écorchant au passage la bourgeoisie qui nourrit dans son sein des petites filles perverses, mais à qui on donnerait le bon dieu sans confession.

Roman présenté dans le cadre du Best Of de l’été 2012 :

Best Of de l’été 2012 : « Le Grimoire au Rubis » de Béatrice Bottet


Béatrice Bottet est une auteure jeunesse de qualité. Dans ce premier cycle du fameux Grimoire au rubis, vous allez être plongée dans le Moyen-Âge au moment de la construction de Notre-Dame. Un roman d’aventure bien mené qui vous donnera envie de poursuivre avec les tomes suivants.

J’ai littéralement avalé ce premier livre, j’ai retrouvé tout ce qui m’avait plu dans Le Grimoire Maléfique. Béatrice Bottet est une conteuse magnifique et une historienne qui m’a passionnée. Grâce à deux jours de travail qui m’a demandé 2h de trajet RATP par jour, j’ai lu ce roman en trois jours.

Bertoul, ménestrel, se voit confier par Dame Hermelinde, sur son lit de mort, une mission bien étrange. Il est chargé d’amener un grimoire magique à un mage vivant à Paris. Parallèlement, Damoiselle Blanche,sous la tutelle de ses quatre demi-frères, doit se plier à un mariage organisé avec un homme plus âgé de 27 ans, veuf trois fois, et à la bedaine rebondie. Ne pouvant s’y résoudre, la jeune demoiselle s’enfuit et croise le chemin de Bertoul, lui-même fuyant la colère et la jalousie du fils du neveu d’Hermelinde, nouveau propriétaire du château de la vieille dame.

Nos deux jeunes gens vont donc vivre plusieurs péripéties, vont connaître le danger, l’errance à travers bois, et la protection des hiboux, considérés par tous comme les oiseaux du Diable, car nocturnes.

Bien que n’ayant plus douze ans (que c’est triste!), j’ai plongé dans ce livre avec bonheur ! Béatrice Bottet utilise le vocabulaire du Moyen-Âge expliqué en note de bas de page, nous plonge dans les coutumes (repas, croyance, rapport entre Noble et manant, superstitions etc.), crée un suspens et une intrigue qui nous poussent à lire encore et toujours. Et quel bonheur en refermant le Livre 1, de savoir qu’il me reste encore d’autres à découvrir !

Chaque chapitre est précédé d’une formule magique, d’authentiques formules magiques glanées, comme l’explique l’auteur, dans d’authentiques grimoires ou ouvrages de magie. Des recettes de magie pour prédire l’avenir, pour fabriquer des lettres d’amour, pour ne pas être blessé à la guerre,pour réussir une fête ou pour devenir invisible etc. Je vous avoue que la tentation fut vive de me transformer en magicienne, mais certains ingrédients risquent de ne pas être évidents à trouver, ou demandent des actes impossibles à réaliser pour moi, comme tuer un chat noir et le faire cuire dans un chaudron ou tuer un jeune loup et récupérer son cuir… pauvres bêtes ! Au-delà de ces recettes, le roman évoque donc des croyances liés aux animaux et notamment aux animaux nocturnes. Heureusement grâce à Harry Potter, le hibou ou la chouette ont retrouvé, depuis, leurs lettres de noblesse, même s’ils restent liés aux magiciens.

Vous l’aurez compris c’est une vraie réussite, et Béatrice Bottet sait transmettre ses connaissances d’historienne sans être didactique et professorale, les mots, les coutumes surgissent naturellement, et on referme le roman avec la certitude d’avoir appris beaucoup de choses sur le Moyen-Âge tout en ayant lu une histoire passionnante. Elle nous donne accès à une époque en la dépoussiérant de ses a priori, et ça fait du bien.

Roman présenté dans le cadre du Best Of de l’été 2012

Best Of de l’été : « Les charmes discrets de la vie conjugale » de Douglas Kennedy


Douglas Kennedy est une valeur sûre de l’été, et ce roman est celui qui m’a le plus convaincue cette année.

Troisième roman de Douglas Kennedy en cinq mois, mais dernier dans ma PAL. Après ma déception de Cet instant là, il me fallait vérifier certains points, et comme Marie m’avait proposé cette LC, je me suis dit que cela me permettrait de me réconcilier un peu avec cet auteur. Comme toujours en ce moment, je suis très en retard dans mes LC, je vais finir par accepter des LC sans m’engager sur une date précise mais sur le mois ! Tous les participants ont donc déjà fait paraître leur billet, et j’arrive enfin avec le mien !

Bien que le roman se lise aisément, comme une série télé américaine dont on suit les épisodes avec intérêt et plaisir, j’ai mis plusieurs semaines avant d’en venir à bout, mais cette lenteur a été due davantage à un rythme de vie un peu bousculé pendant deux semaines et non au roman lui-même.

Comme son titre l’indique, Kennedy s’intéresse ici au destin d’une femme mariée, Hannah Buchan. Le roman se divise en deux parties : l’une sur le début de son mariage en 1974, l’autre en 2003, Hannah a alors une cinquantaine d’années.

Comme dans La poursuite du bonheur ou Une relation dangereuse, voire même comme dans L’homme qui voulait vivre sa vie, Douglas Kennedy présente le mariage et la maternité comme un piège qui contraint ses héros à vivre une vie qu’ils n’ont pas forcément choisie, et dont ils doivent s’accommoder. Il livre donc une vision très désenchantée du mariage. Hannah s’est retrouvée mariée et mère trop jeune, enfermée dans une petite ville du Maine, avec un mari médecin, très occupé. Un soir, alors que son mari veille son père mourant loin du foyer, elle accueille un certain Toby  Judson, un anti-guerre du Viet-Nam, hippy, très engagé, et ancien élève de son père, qui partage les mêmes idées. Entre eux se noue une relation essentiellement physique, mais les choses vont se compliquer.

Au-delà de la simple intrigue “amoureuse”, ce roman est aussi un roman qui ménage un certain suspens qui en fait son sel. L’empreinte historique est intéressante et Kennedy est assez critique à la fois envers Nixon puis, dans la partie en 2003, envers George Bush Jr. Il règle ses comptes avec le parti Républicain et l’Amérique puritaine et chrétienne. Hannah incarne au contraire le courant démocrate, l’Amérique du changement, mais engluée dans la bonne morale américaine contre l’avortement, l’adultère et fondamentalement patriote. Ce point de vue historique m’a beaucoup intéressée, tout comme la description assez précise de l’emballement médiatique tel que l’on a pu le vivre avec l’affaire DSK aux Etats-Unis, comment la télévision américaine fait et défait une réputation à coup d’émissions polémiques, et de harcèlements. Kennedy met en place une mécanique implacable qui entraîne son héroïne dans une situation impossible.

J’ai donc retrouvé le Kennedy raconteur d’histoire et metteur en scène diabolique, sachant mettre en place des rebondissements qui relancent la lecture, laissant des pistes ouvertes qui trouveront leur justification plus loin dans le roman. Contrairement à Cet instant là, je n’ai pas été ennuyée par le style, sans que celui-ci sont fondamentalement novateur, il est suffisamment juste pour que la lecture soit agréable et fluide. Pas non plus de clichés remâchés (mais il serait faux de dire que les clichés sont totalement absents), mais une réflexion intéressante sur les relations de couple et les relations parent/enfant, et cela sur deux générations : celle des parents de Hannah, et celle de Hannah vis-à-vis de ses propres enfants.

On peut regretter un certain sensationnel dans la succession des coups du sort qui frappent cette pauvre Hannah, voire certaines longueurs au début de la deuxième partie dans laquelle le récit et l’apparition de certains personnages secondaires ne trouvent pas encore de justification, et qui m’ont un peu désorientée, ne sachant plus vraiment où Kennedy voulait en venir. J’ai aussi noté que Kennedy reprend des mécanismes déjà employés dans les romans cités plus haut, et la présence des cigarettes, voire l’omniprésence, qui m’a immanquablement rappelé Cet instant là.

Sans être un coup de cœur, ou un roman révolutionnaire par son écriture ou son intrigue, il s’agit là d’un Kennedy qui se lit sans déplaisir, qui donne envie d’en savoir plus sur le destin de son héroïne, même si la fin en Happy End est un peu téléphonée.

Roman présenté dans le cadre du Best Of de l’été 2012

Best Of de l’été 2012 : « La Ferme africaine » de Karen Blixen


Quoi de mieux, quand on part en vacances, de s’évader aussi grâce au livre que l’on va glisser dans sa valise. Cette autobiographie de Karen Blixen est un texte fantastique à la fois sensible mais aussi passionnant sur la vie de cette femme qui vécut au Kenya au début du siècle dernier. Si en plus vous allez au Kenya pendant vos vacances se sera encore mieux.

Impossible pour moi de lire La Ferme africaine sans avoir à l’esprit les images du film de Sydney Pollack Out of Africa. Durant toute ma lecture, Karen Blixen et Denys Finch Hatton sont restés dans mon esprit sous les traits de Meryl Streep et de Robert Redford. Mais, contrairement à mes craintes, cela ne m’a pas gênée du tout, au contraire, j’avais l’impression, en lisant les mémoires de Karen Blixen, que j’avais accès au bonus du film ! Mais je crois aussi que la lecture de ce livre m’a révélé encore davantage la beauté du film et cette compréhension du personnage dont a fait preuve Sydney Pollack. Pourtant le lecteur qui souhaiterait retrouver l’histoire du film dans ce livre commettrait une erreur. Les mémoires de Karen Blixen ne sont pas une narration romanesque, mais une succession de souvenirs marquants racontés et mis bout à bout, répartis en cinq grandes parties. Ainsi Karen Blixen s’intéresse-t-elle à plusieurs figures : Farah (bien sûr), son antilope Lullu, le chef des Kikuyu ou encore le jeune Kamante mais aussi d’autres personnages qui n’apparaissent pas dans le film. Beaucoup de pages sont également consacrés à l’Afrique, à ses paysages, aux Somalies, aux Kikuyu ou aux Masais qui vivaient sur les terres de la ferme.

Sur cette photo on aperçoit Farah et Kamante aux côtés de Karen Blixen

On découvre également une Karen Blixen encore plus aventurière que dans le film : aimant les safaris, tuant des lions, établissant des bivouacs… Une femme aimant l’Afrique et son peuple avec passion, cherchant à les comprendre et à les respecter, consciente de tout ce qu’ils ont pu lui apporter.

Ma rencontre avec les Noirs fut pour moi ce que la découverte de l’Amérique fut à Christophe Colomb, et, de la même manière, un élargissement de mon monde entier. (p.34)

Si la quatrième partie m’a semblé un peu longue et moins bien organisée que les autres parties, l’ensemble m’a beaucoup plu, comme une succession de portraits sur l’Afrique, et sur une époque révolue, un monde qui change aussi comme en témoigne la toute dernière partie, sans doute la plus belle et la plus sensible. Karen Blixen reste cependant très en retrait sur ses propres sentiments, et notamment concernant Denys, mais cela peut s’expliquer par le fait qu’elle publia ses mémoires sous un pseudo d’emprunt, un pseudo masculin (Isak), difficile donc d’évoquer une liaison amoureuse, et une liaison adultérine d’autant plus ! pourtant, et malgré ce pseudo masculin, il est fait allusion très brièvement de son mari, comme si le masque tombait soudain.

Dans un très beau passage, Karen Blixen évoque ses livres avec tendresse, citant Walter Scott ou Racine qui l’ont accompagnée et ont habité avec elle la ferme africaine :

J’emballais mes livres dans des caisses et je les regardais. Dans une colonie, les livres jouent un rôle tout autre qu’en Europe. Ils prennent seuls en charge un aspect entier de votre vie et, à cause de cela, et en fonction de leur qualité, on ressent à leur égard une gratitude ou un énervement plus intense que dans des pays civilisés.

Mais je crois que ce qui m’a vraiment fait aimer ce livre est la dernière partie “Adieux à la ferme”. Là se lisent la fragilité de cette femme exceptionnelle, sa douleur de laisser ce monde si fascinant dans lequel elle a vécu tant d’années. Les phrases sont belles, prennent aux tripes et deviennent universelles. Elles émeuvent, non pas seulement par ce qu’elles racontent, mais par leur forme, leurs mots et tout ce que l’on devine de cette femme qui les écrit :

Dans ces moments-là, on parvient à saisir ce qui se passe en enregistrant attentivement un instant après l’autre, comme un aveugle qui se laisse conduire et qui, sans comprendre, pose soigneusement un pied devant l’autre. Quelque chose vous arrive, vous le sentez, mais vous ne vous sentez pas concerné, vous n’avez aucune clef pour en comprendre la cause et le sens. […] Les personnes qui ont vécu cela peuvent dire qu’elles ont connu la mort : un épisode qui dépasse les limites de notre imagination, mais qui n’excède pas celles de notre expérience. (pp.502.503).

J’ai aussi été heureuse de lire deux passages que l’on retrouve en voix off dans le film de Pollack, deux passages sublimes :

“Moi, je sais un hymne à l’Afrique, un chant sur les girafes allongées et sur le clair de lune, sur les charrues dans le sol et les visages luisants de sueur des cueilleurs de café. Et l’Afrique, sait-elle un chant sur moi? L’air vibre-t-il jamais d’une couleur que j’ai portée, y a-t-il un jeu d’enfant où mon nom ressurgit, la pleine  lune jette-t-elle sur le gravier de l’allée une ombre qui ressemble à la mienne? Les aigles du Ngong me cherchent-ils parfois du regard?”

“Les Masais ont rapporté au commissaire du district de Ngong qu’ils ont vu plusieurs fois des lions sur la tombe de Finch-Hatton, au lever et au coucher du soleil. C’est un lion et une lionne qui viennent sur sa tombe, et y restent parfois longtemps allongés. […] Depuis votre départ, le terrain a été aplani autour de la tombe, pour faire une sorte de terrasse. Je suppose que c’est un bon endroit pour les lions, de là, ils peuvent surveiller la plaine, guetter le bétail et le gibier.” (p.471)

Livre proposé dans le cadre du Best Of de l’été 2012.

Best Of de l’été 2012 : « Les Vacances d’Hercule Poirot » d’Agatha Christie


Un été sans Agatha Christie est un été sans soleil. Ce roman au titre évocateur est donc parfait et vous montra qu’un Poirot n’aime pas l’eau.

Hercule Poirot est en vacances sur l’île de la baie de Leathercombe. La bonne société anglaise s’y retrouve en août pour profiter des bains de mer. Arlena Marshall, femme altière et dont la réputation de croqueuse d’hommes va bon train, attire toute l’attention des pensionnaires de l’hôtel. D’autant plus quand on soupçonne une liaison avec le beau Patrick Redfern, qui délaisse sa douce femme, Christine, pour rechercher la présence d’Arlena. La tension monte, dans la petite communauté, on s’interroge sur la position de Mr Marshall, est-il au courant de l’éventuelle liaison ? Un beau matin, Arlena est retrouvée étranglée sur une plage déserte. Les soupçons se dirigent vers le mari : serait-ce un crime passionnel ? Hercule Poirot interrompt ses vacances et se met au travail.

Aussitôt acheté aussitôt lu, tel a été le sort de ce roman d’Agatha Christie. Mais cette lecture a eu lieu après avoir vu l’adaptation de la BBC. Je connaissais donc le meurtrier et comment il avait procédé. Ma lecture a donc été dictée par une volonté de percer les méthodes d’Agatha Christie. Je me suis demandé : “Agatha Christie permet-elle réellement aux lecteurs de deviner le meurtrier et son mode opératoire?”. Et bien, après lecture, je peux vous répondre que si le meurtrier peut être découvert, le mode opératoire est bien difficile à débrouiller, tant Agatha Christie se plaît à créer de fausses pistes et à enfouir certains détails importants dans le flots des informations. Ainsi le don de Poirot à percer le mystère est d’autant plus extraordinaire, et n’est pas Hercule qui veut !

Ce fut une lecture fort agréable pour plusieurs raisons. Tout d’abord par la peinture des différents personnages so british. Chaque personnage secondaire a droit à un traitement particulier qui lui donne une densité et le rend particulièrement vivant. Mais aussi, l’art d’Agatha Christie qui consiste à rendre suspect tous les personnages, ou presque, entraîne des interrogations, et rend le lecteur actif. Enfin l’intrigue est particulièrement bien ficelée et la mise en place du crime tout à fait machiavélique. J’ajouterai que l’ambiance anglaise est un délice, et que, l’espace de cette lecture, je me voyais sur une belle terrasse d’hôtel face à la mer, buvant le thé dans une tasse en porcelaine.

L’adaptation de la BBC est assez fidèle au roman, à quelques détails près. En effet, on ne sait pas vraiment pourquoi le personnage de Linda, fille de Mr Marshall est transformé en fils dans la série. De plus, l’explication dans le roman est beaucoup plus précise que dans le film. En cherchant des images du téléfilm, j’ai également découvert qu’une autre adaptation existait de ce roman sous le titre Meurtre au soleil avec Jane Birkin et Peter Usinov, datant de 1982. Le titre français de cette adaptation est d’ailleurs plus proche du titre original : Evil under the sun, titre qui trouve un écho dans le roman grâce à une réplique de Poirot : Mais vous oubliez, Miss Brewster, que le mal est partout sous le soleil…” (p.19).

Roman proposé dans le cadre du Best Of de l’été 2012

Best Of de l’été 2012 : « Marina » de Carlos Luis Zafon


Le Best Of de l’été 2012 s’ouvre aujourd’hui avec un roman de Zafon sorti en poche récemment et qui vous fera passer quelques heures de lectures frissonnantes et passionnantes.

Marina est le deuxième roman de Zafon, mais il paraît en France après L’ombre du vent et Le Jeu de l’ange. L’intrigue se situe à Barcelone à la fin des années 70. Oscar Drai est un jeune garçon de 15 ans, orphelin, interne de son collège. Un soir, il pénètre dans une vieille demeure délabrée, attiré par une musique, et fait ainsi la connaissance de Marina et de son père German, un célèbre peintre oublié. Une forte amitié nait entre les deux jeunes gens. Un jour, leur destin va croiser une étrange femme en noir… et c’est le début d’une histoire envoutante et terrible…

Il ne faut pas raconter les romans de Zafon à moins d’avoir le même talent que lui, car, les éléments s’imbriquent, se multiplient, l’ambiance dans laquelle il plonge le lecteur est celle du pire cauchemar : des ombres fantomatiques, des maisons silencieuses renfermant les histoires les plus dramatiques, des hommes ravagés par les souvenirs, des ruelles luisantes de pluie sous une lune voilée, de longs corridors sans fin, des amours marquées par la malédiction…

Après avoir été un peu déçue par Le Jeu de l’ange cet été, j’ai retrouvé dans Marina ce qui m’a fait adorer L’ombre du vent. Plus simple dans la forme et dans l’intrigue, ce roman m’a envoûtée. Zafon est sans conteste un très bon raconteur d’histoires, et les récits dans le récit le montrent une fois de plus. Chaque personnage raconte sa version de l’histoire, éclairant, par touches successives, l’intrigue principale. L’atmosphère y est lourde, sombre et souvent terrifiante, provoquant un état de frayeur excitant sur le lecteur, et donc sur moi. Le fantastique est, là encore, au rendez-vous, et le doute aussi du personnage principal provoque comme une incertitude, comme l’on peut en avoir après une nuit mouvementée où les cauchemars nous laissent indécis entre imagination et réalité. Alors que Le Jeu de l’ange poussait trop loin et parfois s’embrouillait dans la multitude des récits insérés, et égarait son lecteur, ici tout fonctionne à merveille, et jamais, Zafon ne perd son lecteur en route. Bien au contraire. Si je parlais d’envoutement, c’est bien qu’un étrange phénomène s’est produit à la lecture de ce roman, au point de pénétrer, comme pour L’ombre du vent, mes propres rêves.

Les livres sont moins présents ici, mais on sent déjà, dans ce roman, la fascination qu’ils opèrent sur Zafon, et la référence à Marie Shelley et à son Frankstein est un fil rouge que l’on suit pendant toute la lecture. Bien que se situant à la fin des années 70, ce roman renoue avec les romans gothiques du romantisme noir. Barcelone n’a rien de lumineux, de solaire comme on pourrait s’y attendre, c’est son aspect mystérieux et fantastique que Zafon fait revivre, comme on ressuscite une ville oubliée par le passage du temps.

Les personnages féminins créés par Zafon sont toujours fascinants. Sorte de sylphides, femmes belles, mystérieuses, dévorées par un mal secret, elles portent le roman. Beautés dangereuses, parfois venimeuses, femmes fatales, elles exercent un pouvoir de fascination sur les hommes, provoquant leur chute dans une folie destructrice. Zafon, à travers elles, est le fier descendant de Théophile Gautier (Le Roman de la momie) ou mieux encore de Villiers de l’Isle-Adam avec ses Contes Cruels ou son Eve future.

On pourra regretter une tendance à réutiliser les mêmes ficelles, mais il ne faut pas perdre de vue que ce roman vient avant les deux autres, et qu’il pose finalement, les jalons. L’ombre du vent reste le plus abouti, mais Marina est un roman fascinant, qu’il ne faut pas négliger, et que j’aurais tendance à conseiller plutôt que Le Jeu de l’ange, qui m’a laissé sur ma faim. Même si parfois, on frôle le cliché avec des phrases un peu faciles : Chaque livre était une porte sur de nouveaux mondes et de nouvelles idées (p.78), on sent, chez Zafon, la volonté d’écrire une histoire qui emporte son lecteur.

Roman proposé dans le cadre du Best Of de l’été 2012 :