« A la recherche de Karl Kleber » Daniel SANGSUE

Karl Klebert, professeur de littérature à l’université de Morat en Suisse, a subitement disparu en 1987. Quinze ans plus tard, le narrateur du roman, lui aussi professeur de littérature, âgé de 60 ans, approximativement l’âge auquel Karl a disparu, se rend chez Georges, le libraire du coin, qui vient de racheter une partie de la bibliothèque de Klebert. Intrigué par cette disparition, le narrateur s’intéresse à l’affaire et tente de comprendre ce qui a pu pousser cet homme à partir sans avertir personne. Il se penche alors sur ses livres et commence à analyser les notes laissées à l’intérieur des pages. Très vite il remarque que ces annotations ont un point commun : « plusieurs de ces livres racontent des fuites, des fugues, des disparitions ou évoquent le désir d’échapper à l’ici et au maintenant » (p.45). Il remonte les pistes, découvrant un professeur investi, mais aussi déçu par les changements engagés dans l’université et notamment la lente disparition de l’italien et du grec. Qu’est-ce qui a poussé Klebert à la fuite ?

Comme moi vous avez dû être interpellés par la couverture et par le titre qui ressemblent curieusement à une autre couverture et à un autre titre : La Vérité sur l’affaire Harry Québert de Joël Dicker. C’est qu’il ne s’agit pas juste d’une coïncidence. Le narrateur y fait d’ailleurs directement référence car si la disparition de Klebert l’intéresse c’est aussi parce que ce sujet est devenu un cliché en littérature. Cette remarque est intéressante sur plusieurs points et notamment sur les raisons qui poussent le narrateur à mener son enquête et à rédiger cet ouvrage qu’il définit comme « un rapport dans lequel l’imagination vient parfois remplir des trous » (p.11).

Daniel Sangsue est professeur de littérature en université, il fut d’ailleurs mon professeur à Grenoble quand je faisais mes études de lettres. J’en garde le souvenir d’un professeur rigoureux. Il fait partie des professeurs qui m’ont marquée. C’était donc un peu étrange de lire son roman, comme s’il y avait un inversement des rôles, même si je ne suis pas là pour mettre une note. Si je précise cependant ce fait, c’est que l’écriture de Daniel Sangsue, le sujet même de son roman, les nombreuses références littéraires explicites ou implicites, traduisent son état. Il y a un regard distancié, un regard d’universitaire qui décortique, qui se joue des références et qui fait de son roman un objet qui va au-delà de la simple histoire. La couverture et le titre si proches de ceux de Dicker le prouvent déjà comme une sorte de mise en abyme, les références littéraires amplifient celle-ci. On peut aussi se demander ce qui pousse le narrateur à entamer ses recherches. A plusieurs reprises, il précise ses rapprochements avec le disparu : même âge, même profession, même amour de la littérature, voire mêmes préférences pour certains auteurs et d’autres choses que je ne peux vous révéler.  Surgit alors l’image du double : le roman de Dicker double de son roman, Karl Klebert double du narrateur.

La réalité et la fiction s’entremêlent, même si l’auteur, au seuil de son roman, affirme : « tout le reste est roman ». Car l’histoire s’appuie sur des faits réels, certains personnages comme Philippe Hamon existent réellement (je sais, je l’ai rencontré lors d’un colloque sur George Sand) et bien sûr le narrateur présente beaucoup de similitudes avec l’auteur. Difficile donc de démêler le vrai du fictionnel, mais c’est bien là le jeu du roman comme ces citations déguisées dans les dialogues ou le corps du texte et que l’on voit ou pas (j’avais bien repéré le fameux « le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable » de Boileau pour l’avoir tant répété à mes propres élèves). J’ai beaucoup aimé ce jeu-là.

C’est un roman court mais dense à l’intrigue bien menée tellement bien que je l’ai lu en une journée. Daniel Sangsue dresse également un portrait assez critique et désabusé de l’université, de son évolution, d’une université qui s’américanise, qui veut former des étudiants rentables pour la société et non plus des êtres pensants. Je crains que les choses n’aient passablement empiré ces dernières années, non seulement à l’université mais aussi dans le second degré où l’on n’évalue plus le savoir, les connaissances, mais les compétences.

Retrouvez aussi mon avis sur ce roman sur mon compte Instagram.

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