« Les Sœurs Brontë : La force d’exister » Laura EL MAKKI

On connaît tous le destin tragique de Charlotte, Emily et Anne Brontë. Une vie passée au presbytère de leur père, à écrire ensemble autour d’une table, les promenades dans la lande, les espoirs souvent déçus. Pourtant Laura El Makki, dès l’ouverture de cette triple biographie, veut conjurer ce malheur, montrer au contraire, et comme le sous-titre le révèle, cette force d’exister, cette volonté à toute épreuve dont elles ont fait preuve, cette capacité toujours à se remettre au travail, à concevoir des projets. Elle veut casser le mythe du malheur qui a été créé au départ par Elizabeth Gaskell et sa biographie de Charlotte. Elizabeth est passablement malmenée par Laura :

Elizabeth Gaskell, première biographe attitrée de Charlotte, première faiseuse de mythes (p.13)

Casser le mythe du malheur n’est pas minimiser le malheur et les drames qu’elles ont subis, c’est redonner sa place à des moments de bonheur pour mieux montrer ce qui les caractérisait, leur ardeur à vivre. Ce premier postulat de départ, cette sorte de pacte biographique, n’est pas le seul.

Laura El Makki veut redonner sa place à Anne, la petite dernière, la secrète, la timide, celle dont l’oeuvre est restée plus longtemps méconnue et que souvent on oublie. Et ça tombe bien parce que j’aime beaucoup Anne, peut-être parce que son prénom est une partie du mien, mais surtout parce que La Recluse de Wildfell Hall est le roman que je préfère, oui même au-delà de Jane Eyre. Laure El Makki cherche à la réhabiliter, car pour elle :

c’est celle qui s’est le plus risquée dans l’écriture en y modelant une féminité nouvelle, loin des clichés romantiques(p.14)

Et c’est précisément ce que je pense aussi.

Après ce préambule qui pose les différents postulats, la biographe commence par dresser le portrait du père, Patrick, d’origine irlandaise. Il quitte son pays pour entrer à Cambridge à l’âge de 25 ans. Il se fait pasteur en 1807 et arrive à Haworth dans le Yorkshire. Ville ouvrière où la tuberculose sévit, et où l’eau n’est pas très saine, Patrick se battra d’ailleurs toute sa vie pour le traitement de l’eau. Marié en 1812 avec Marie, il devient rapidement père de 6 enfants : Maria (1815) – Elizabeth (1815) – Charlotte (1816) – Branwell (1817) – Emily (1818) et Anne (1820). Laura El Makki revient donc à la source, au père (leur mère meurt peut de temps après la naissance d’Anne) et en montre son influence démontant au passage les allégations d’Elizabeth Gaskell sur son rigorisme et son manque d’amour pour ses enfants.

Ce n’est pas une biographie « psychologisante », mais il est évident que ce père érudit, travailleur acharné et écrivant lui-même eut une influence décisive sur ses enfants.

Même si on connaît les grandes lignes de leur vie : la mort des deux aînées envoyées à Cowan Bridge où elles connaissent la rigueur de l’enseignement, les conditions de vie déplorables et où Charlotte et Emily iront aussi à leur tour ; l’écriture de leur monde imaginaire ; plus tard le voyage à Bruxelles, etc. J’ai appris beaucoup en lisant cette biographie. Laura El Makki montre notamment très bien cette fusion entre les trois sœurs, cette sorte d’être tripartite qui écrit, se lit mutuellement, mais aussi la déchéance de Branwell, celui qui portait tous les espoirs, parce que de sexe masculin et qui échoua lamentablement.

Bien que fusionnelles, les trois sœurs sont aussi saisies dans leur spécificité : Charlotte, sûre de son talent ; Emily parcourant la lande et Anne, plus en retrait et souvent mise à part pour sa timidité. J’ai été marquée par la façon dont celle-ci et ses écrits étaient traités, notamment par Charlotte.

Il est passionnant aussi de voir comment leurs œuvres naissent de leur vie, de leurs expériences de professeur, les souvenirs de leur pension et comment elles parviennent à en faire autre chose, à transcender tout cela dans l’écriture. Passionnant aussi leur audace, pour l’époque, d’envoyer leur manuscrit, d’écrire à des auteurs reconnus pour qu’ils donnent leur avis et, si peu étonnant, la condescendance qu’elles lisent dans leurs réponses. Mais rien ne semble les arrêter et elles finiront pas y parvenir en devenant : Currer, Ellis et Acton Bell. Car ce que l’on lit aussi dans cette biographie, c’est la difficulté à être femme et auteure au XIXe siècle pour celles qui admiraient Jane Austen, George Eliot et lisaient George Sand.

Enfin, dernier point que j’ai apprécié dans cette biographie c’est le fait que l’auteure s’appuie beaucoup sur la correspondance et les écrits intimes, mais surtout qu’elle nous les donne à lire par de larges extraits. Elle nous donne aussi accès à des extraits de leurs poèmes, alors certes en traduction (de toute façon en anglais, je n’aurais rien compris ou presque), mais cela m’a donné envie de découvrir encore un peu plus cette partie de leur oeuvre.

Je pense, après cette longue chronique, que vous aurez compris que cette biographie m’a beaucoup plu et que je vous la recommande.

Lu dans le cadre du Mois Anglais organisé par Titine et Lou. Pour la journée consacrés aux biographies.

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10 Commentaires

  1. ifmariebooks

     /  juin 18, 2020

    J’avais moi aussi adoré cette biographie ! « nous les donne à lire par de larges extraits » Je suis d’accord avec toi. Il se dégage encore plus d’intimité lorsqu’une biographie laisse aussi sa place à de longs extraits de correspondance ou des oeuvres d’un auteur. Ca m’a donnée envie de relire les poèmes d’Emily quand j’ai terminé ce livre.

    Réponse
    • J’aime beaucoup ce genre de biographie qui ne cherche pas à romancer. On sent une vraie imprégnation de la part de l’auteure dont j’avais aussi beaucoup aimé « Un été avec Victor Hugo ».

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  2. J’ai trouvé moi aussi cette biographie particulièrement intéressante. J’ai retenu une phrase de leur père : » Ne laissez jamais l’élégance de la plume avec laquelle un livre est écrit, ni les recommandations licencieuses de gens pourtant érudits, vous persuader de le lire, si vous avez des raisons préalables d’affirmer qu’il ne vous rendra pas plus sage ni meilleur. »

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  3. Je note sans aucun doute au vu de ton avis passionnant et passionné ! Merci =)

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  4. Oh toute une bio a lire….tu donnes vraiment envie

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  5. Oh merci pour cette belle chronique qui me donne vraiment envie de lire cette biographie en attente depuis un an dans ma PAL. En ce moment je lis (parmi d’autres livres…) une biographie de Jane Austen dont j’ai beaucoup aimé l’intro par El Makki. Le postulat de départ de cette biographie des Brontë me plaît beaucoup. Cela fait longtemps que je n’ai rien lu d’elles ou sur elles alors qu’elles occupent une bonne place dans ma bibliothèque. Curieusement, je n’ai pas chroniqué beaucoup de mes lectures (mais il me semble que j’ai chroniqué une lecture d’un roman d’Anne, découverte plus tard que ses soeurs). Je garde un souvenir très ému de ma journée à Haworth, la visite du presbytère, la balade dans le cimetière et la lande autour, la visite de l’apothicaire et du pub où se rendait leur frère. L’an dernier j’ai poursuivi le pèlerinage en me rendant sur la tombe d’Anne, autre moment très émouvant. J’avais lu qu’elle était face à la mer mais ce n’est pas tout à fait vrai dans la configuration du cimetière, où elle a d’ailleurs une tombe très discrète.

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  6. Je viens de lire Agnes Grey d’Anne Brontë que j’ai beaucoup aimé, alors évidemment ton billet me donne très envie de lire cette biographie. Je connais Laura El Makki seulement par ses émissions de radio, qui sont toujours de très bonne qualité.

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  7. Giny

     /  juin 23, 2020

    Il était dans ma liste d’envies. Tu me donnes envie de l’acheter…

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  8. Il est dans ma Pal, je voulais le lire pour ce mois anglais mais trop de livres et trop de nouvelles tentations à chaque fois, dans les billets des participants ^^ Mais ton avis me tente encore plus et il ne restera pas longtemps dans mes étagères !

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à vous....

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