« Un livre de martyrs américains » Joyce Carol OATES.

Dans une petite ville de l’Ohio, se trouve le Centre des femmes, hôpital dans lequel Dr Augustus Woorhees pratique des avortements. Devant le centre, un groupe d’anti-IVG constitué d’hommes et de femmes brandit des pancartes, dénonce et harcèle les médecins et les femmes qui s’y rendent. Un jour l’un d’entre eux s’avance arme à la main et tue froidement Dr Woorhees. Oates se propose alors de raconter, en alternant les chapitres, le parcours des deux hommes, mais aussi les conséquences de cet assassinat sur leur famille.

Tous les deux pères de famille, Luther et Augustus sont des hommes de convictions, des convictions totalement opposées. Oates ne prend pas parti, elle présente sans jugement leur cheminement. Après avoir dénoncé les conditions carcérales dans Carthage, ou le racisme dans plusieurs de ses romans comme Fille noire, fille blanche, l’auteure américaine traite du sujet brûlant de l’avortement. Bien que ce sujet soit largement polémique aux Etats-Unis, encore plus depuis l’arrivée de Donald Trump à la tête des USA, Oates situe son roman de la fin des années 90 à février 2012. Une fois encore, Oates montre les revers de la médaille, la face sombre de l’Amérique.

Comme dans plusieurs de ses romans, Oates se focalise sur les figures paternelles. La place du père au sein de la famille, son influence sur ses enfants se retrouvent dans les deux romans cités plus haut mais on pourrait en citer d’autres encore. Ici, donc, les pères et leurs convictions ont façonné leur vie de famille.

Luther, profondément croyant, se croit désigné d’une mission divine en tuant Augustus. Ce dernier au contraire, a toujours œuvré pour la défense des droits des femmes dont le droit à l’avortement est sans doute l’un des plus importants. Mais bien qu’opposées voire ennemis, leurs convictions les poussent tous les deux à des actions qui les mettent en danger, eux, mais aussi leur famille, elles priment sur tout. Oates ne condamne ni l’un ni l’autre, elle montre, me semble-t-il, l’absolutisme des convictions et leur danger. Les pères se découvrent progressivement tout au long du roman. Des analepses fréquentes permettent de mieux comprendre (finalement plus Luther qu’Augustus je trouve) qui ils sont et comment un jour ils se sont retrouvés face à face.

Dans la même veine, un autre grand attrait de ce roman est le parcours des enfants et notamment celui des filles : Naomie Voorhees et Dawn Dunphy. Naomie va, par exemple, tenter d’écrire un livre sur son père en rassemblant des tonnes de documents, lettres, articles. Dawn, jeune fille trapue et hommasse, un peu simplette, va trouver une autre voie, peu conventionnelle. Mais toutes les deux vont entreprendre un long cheminement pour comprendre ou du moins pour se définir autrement que par rapport à l’image paternelle.

Mais le sujet central, à travers ses deux familles, est bien évidemment l’avortement aux Etats-Unis. Oates montre l’emprise de certaines églises qui font du prosélytisme anti-avortement, leur emprise sur des gens fragiles (et les Dunphy le sont suite à un drame), mais aussi le soutien souterrain qu’elles accordent aux tueurs de « médecins avorteurs ». D’un autre côté, Voorhees, médecin humaniste certes, mais qui délaisse sa famille, les contraint à déménager souvent, à vivre dans des maisons de fortune. A travers le meurtre d’Augustus et l’arrestation de Luther, Oates aborde également la justice, la peine de mort (déjà traité aussi dans Carthage) mais aussi l’emballement médiatique.

Dans ce roman, j’ai la sensation qu’Oates a rassemblé tous les grands thèmes qui lui sont chers et qu’elle a traités dans son oeuvre (même la boxe est présente, grande passion d’Oates sur laquelle elle a consacré un ouvrage).

Un livre des martyrs américains est un roman global qui rassemblent toute l’oeuvre d’Oates tout en étant un roman à part. Ce n’est pas un roman facile, non par son écriture, mais le thème de l’avortement conduit à la description de scènes parfois difficiles à supporter. Comme toujours avec Oates, on sort de ce roman essoufflé et changé.

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11 Commentaires

  1. Quel plaisir de te retrouver !

    Je suis d’accord avec toi, ce n’est pas un roman facile mais qu’il faut absolument lire.

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  2. Je n’arrive pas à aimer Oates. Ce n’est pas faute d’avoir essayé !

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  3. Oui un roman qui fera date dans la littérature américaine pour moi, qui passe au crible les grands thèmes de l’avortement, des armes etc…. en ne prenant jamais position, en décortiquant les personnalités, leurs motivations et surtout les dégâts collatéraux engendrés. Les premiers livres que j’ai lus d’elle ne m’avaient pas emballée mais désormais, maintenant que je me suis habituée à son style je suis conquise. Je vais bientôt lire Nous étions les Mulvaney 🙂

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  4. Je n’ai tenté que « Valet de pique » de l’auteur et je n’ai pas été pleinement convaincue. Du coup, j’avoue ne pas trop savoir vers quel autre roman me tourner. Celui-ci me fait de l’oeil, les thématiques me parlent…

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  5. Oates sait décidément se saisir de sujets profonds ! Je note…

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