« Le Vrai lieu » Annie ERNAUX – Entretiens avec Michelle PORTE.

 

 

Ecrire, je le vois comme sortir des pierres du fond de la rivière » (p.72)

Ce petit livre d’entretiens est d’une grande richesse. Pour qui est sensible, comme moi, à l’oeuvre et à l’écriture d’Annie Ernaux, il est une vraie mine. J’ai noirci trois pages de citations, tant ce qu’elle nous livre de son écriture, de la conception de son oeuvre est passionnant. Elle éclaire sa démarche littéraire, la source de son intérêt pour la littérature, revient sur cet entre-deux social qui est à l’origine de ses romans.

Au départ il y a une maison, seul endroit où elle peut écrire. Une maison comme un cocon voué à l’écriture, maison dans laquelle elle vit depuis 1977, à Cergy, ville nouvelle, en constante construction et renouvellement.

En 10 courts chapitres, Annie Ernaux revient sur ses parents, la Normandie, son adolescence : L’influence de sa mère pour la lecture, de son père pour les études. Des études et des réussites scolaires qui vont petit à petit l’éloigner d’eux, et créer ce qu’elle appelle le « transfuge de classe ». La faille d’Annie Ernaux est là. L’empreinte sociale, voire sociologique, est justement un élément de ses romans que j’apprécie, cette écriture factuelle dont je parle toujours dans mes chroniques sur ses romans, et j’ai été ravie de trouver l’expression telle quelle dans ce livre.

Toute cette réflexion sur son écriture et son oeuvre est passionnante. Elle explique comment son écriture a évolué, s’est forgée, comme le « style » est essentiel :

C’est quoi, le style ? C’est un accord entre sa voix à soi la plus profonde, indicible, et la langue, les ressources de la langue. C’est réussir à introduire dans la langue cette voix, faite de son enfance, de son histoire (p.76/77)

Elle revient aussi sur l’assimilation de son oeuvre à l’auto-fiction. Le reproche que l’on fait souvent à son oeuvre est de toujours parler d’elle-même. J’ai toujours trouvé au contraire que ses livres sont bien plus universels, elle le dit d’ailleurs beaucoup mieux que moi :

ce n’est pas la particularité d’une expérience que j’ai voulu saisir mais sa généralité indicible. (p.106)

Enfin (ou presque), Annie Ernaux, par petites touches, signale cette défiance envers les auteures. Il y a notamment cette réflexion :

Aujourd’hui encore il y a des matières d’écriture ressortissant à l’expérience virile, telles que la guerre, les voyages, qui sont valorisées à l’extrême, tandis que celles plus spécifiquement féminines, comme la maternité, ne le sont jamais (…) comme si l’écriture, les moyens d’écriture mis en oeuvre dans ces textes étaient nuls et non avenus en raison du sujet. Que celui-ci entachait ma démarche littéraire. (p.57)

Peut-être un peu trop radicale, cette remarque cependant met pourtant bien en relief le fait que l’écriture féminine reste toujours secondaire. Or, à la lecture de ce livre, on découvre comment Annie Ernaux travaille son style et fait réellement de la littérature car elle invente quelque chose et ne fait pas que raconter une histoire. C’est ce que j’aime en elle, cette fameuse écriture « plate » (terme qu’elle emploie elle-même) qui est dénuée de tout jugement, qui saisit la réalité tout en nous ramenant à nous.

Il y aurait tant encore à évoquer, tant de citations à livrer et sur lesquelles il faudrait réfléchir : ce qu’elle dit des maisons, des photos, comment tous les livres lus peuvent nous résumer, nous dire ce que nous sommes… Une vraie mine, vous dis-je !

Dire ce qu’est pour moi l’écriture, j’y arrive un peu plus. Parce que, si on me pousse dans mes derniers retranchements, c’est tout de même là où j’ai l’impression d’être le plus. Mon vrai lieu. (p.109)

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10 Commentaires

  1. tu sais que je n’ai encore jamais lu Annie Ernaux ?!? Cet ouvrage semble vraiment intéressant par son contenu et les réflexions de l’auteur. Que me conseillerais-tu pour la découvrir ?

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  2. Celui que je préfère, jusqu’à présent parce que je n’ai pas tout lu d’elle, est « Le femme gelée » !

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  3. aifelle

     /  avril 29, 2019

    J’avais prévu de l’acheter et j’ai oublié. Je m’en occupe aujourd’hui ! J’aime trop tout ce qu’elle écrit. Ce n’est pas comparable avec l’auto-fiction telle qu’on la conçoit aujourd’hui, je suis d’accord sur le fait que son propos est nettement plus large (et je vais tirer les oreilles de Valou, honte à elle de ne pas avoir lu cette quasi-voisine normande !!).

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  4. Tu me donnes très envie de le lire ! J’aime beaucoup Annie Ernaux et je n’ai jamais pensé que ses livres ne parlaient que d’elle. Au contraire c’est une forme d’autobiographie qui réussit à réunir l’intime et le collectif. Si j’osais je conseillerais à Valou Les années, parce qu’il englobe tous ses autres livres…

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  5. Elle est au programme de 2019 dans ma bibliothèque. Je viens de me procurer La femme gelée…..Elle correspond je pense à ce que j’attends d’une lecture. Je l’ai vraiment découverte grâce à 21 cm d’Augustin Trappenard sur My Canal (je pense que l’émission est toujours visible sur le site…..) 🙂

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