« Le Hussard noir » Marie PELLAN et William LAFLEUR

J’ai reçu ce roman lors d’une journée de grève des professeurs contre la réforme du lycée, il ne pouvait pas mieux tomber. Ecrit à quatre mains, ce roman situe son intrigue dans un lycée classé ZEP (zone d’éducation prioritaire) à Cloîtry, en banlieue parisienne. Thomas Debord, professeur de lettres, est au bord de la rupture : marre de n’être pas écouté par les gouvernements successifs qui ont un évident mépris de son métier. Les grèves, les manifestations ont montré leurs limites, il faut choisir un nouveau mode de pression. Un matin, il décide de prendre en otage une partie de sa classe de première ES, flingue à la main.

Le hussard noir, c’est le nom du blog de Thomas Debord, mais c’est aussi le nom que l’on donnait aux instituteurs sous la IIIe République. L’un des auteurs est plus connu sous le pseudo : Msieur Le Prof. Il tient un compte twitter dans lequel il parle fréquemment et avec humour de son quotidien de prof… d’anglais. Mais la matière n’a guère d’importance en fait. Thomas, son personnage, c’est le prof qui craque, qui n’en peut plus de se battre dans l’indifférence, qui s’élève même contre la raison de son métier (J’ai compris que j’étais là pour dresser des moutons.), le système… C’est un ras le bol général, mais dans ce ras le bol, les élèves sont exclus. Car le souci premier du prof, c’est ses élèves. Il espère que son action sera comprise, il a choisi son jour et donc son demi-groupe, celui dans lequel est Bessam, un garçon avec lequel « ça passe bien ». Commence alors une longue journée, cloîtrés à Cloîtry (tout un symbole) dans une salle de classe.

Plusieurs choses sont dénoncées dans ce roman :

  1. La grosse machine de l’éducation nationale, le mépris pour les ZEP et les élèves qui y sont, d’abord. Pas de misérabilisme, pas de démagogie non plus dans le portrait qu’ils dressent des élèves pris en otage. On sent qu’ils les connaissent ces élèves, qu’ils les fréquentent quotidiennement. Ils les montrent tels qu’ils sont avec leurs défauts et leurs qualités. Thomas cherche, par son action extrême, à les pousser à prendre à leur tour la parole, à sortir de leur téléphone portable, à avoir une pensée critique (Alors réveillez-vous! Dites ! Parlez !). On y croise aussi le proviseur qui doit faire passer les réformes successives, l’infirmière qui ne sait plus comment répondre à la détresse des élèves, les profs indifférents…
  2. Les médias ensuite. Notamment à travers le portrait d’une journaliste éducation qui rêve enfin d’un scoop qui la propulserait au premier plan. Mais aussi la façon dont les événements sont relatés, tronqués, centrés sur le sensationnel.
  3. Internet. Les réseaux sociaux et notamment twitter que William Lafleur connait bien. Plusieurs pages sont dédiées à une série de tweets, qui mêlent les avis les plus divers jusqu’aux théories du complot. Là encore on sent l’expérience et on a véritablement l’impression d’être sur ledit réseau social.
  4. Les politiques enfin qui arrivent sur le terrain le lendemain, après la bataille et balancent un communiqué standard. Qui ne se mouillent pas et se drapent dans l’indifférence.

Et au milieu de cela, il y a Thomas, ses convictions, ses doutes, de plus en plus prégnants au fur et à mesure que la journée s’écoule.

Le vrai plus de ce roman repose sur le fait que l’on sente l’expérience des auteurs, cela transpire, ça fait vrai et c’est très important. Ce sont des profs qui parlent de l’intérieur et qui savent de quoi ils parlent. Je suis moins convaincue par les revendications de Thomas Debord. Lorsqu’il les expose au début du roman, on s’y perd car tout y passe, ce qui me rassure c’est que l’infirmière a le même avis que moi. Mais le point sur lequel je ne suis pas d’accord c’est sa vision, celle de Thomas, sur l’enseignement : J’en ai plus qu’assez d’avoir le sentiment d’être obligé de vous enseigner des conneries que vous font rester dans le rang (p.59) car pour moi, enseigner la littérature c’est au contraire développer chez mes élèves l’esprit critique. Nous avons, enfin avant la réforme du lycée qui va nous imposer des œuvres au programme en première, la liberté de choisir nos œuvres, nos textes, ce choix donc nous permet de faire de nos élèves autre chose que des moutons. Bien sûr tous n’entendront pas ce message, mais même si seulement un le retient, ce sera bien.

Quoiqu’il en soit ce roman vaut le détour et parlera sans doute plus fortement aux profs, mais aussi aux élèves des ZEP. Bien évidemment on ne peut cautionner la solution choisie par Thomas, mais il pose la question : comment agir ? Aujourd’hui, dans plusieurs établissements la question se pose alors que le discours du ministre de l’éducation est tellement en inadéquation avec la réalité du terrain, où l’on voit se déconstruire son système éducatif, où le métier de prof est si déconsidéré, si taxé de clichés éculés véhiculés par des gens qui ne connaissent pas la réalité du métier et qui pensent encore que les profs ne bossent que 18h par semaine et ont trop vacances. Alors ce roman sert à remettre un peu de vérité dans tous ces discours hypocrites et fallacieux.

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