« Paysage perdu » Joyce Carol OATES – Rentrée Littéraire 2017

Il me fallait bien un livre de Joyce Carol Oates pour rompre le silence de ce blog. Pourtant durant ce mois et demi d’absence, j’ai lu de bons romans dont je vous parlerai sans doute dans les jours à venir car ce serait dommage de n’en pas parler, mais pour Paysage perdu en parler est un besoin.

Joyce Carol Oates est l’écrivain contemporain qui tient une place centrale dans mon musée personnel. Je l’ai découverte à peu près en même temps que j’ai ouvert ce blog et c’est d’ailleurs grâce aux blogs que j’ai commencé à la lire avec le roman Nous étions les Mulvaney qui fut un réel choc littéraire. Depuis j’ai lu plus d’une dizaine de ses œuvres (romans et nouvelles) et il m’en reste sans doute plus du triple à lire tant elle est prolixe. Paysage perdu n’est pas un roman, mais n’est pas non plus réellement une autobiographie comme elle s’en explique dans la postface :

« Le premier principe pour écrire des souvenirs est la « synecdoque ». Une partie symbolique est choisie pour représenter le tout. » (p.413) ; « nos vie ne sont pas des romans, et les raconter comme des récits revient à les déformer. » (p.411).

Cet ouvrage est donc composé de plusieurs publications parues entre 1986 et 2016, parfois remaniées, et organisé chronologiquement en une petite trentaine de chapitres autour de deux grandes parties. La première (la plus importante) regroupe des souvenirs liés au pays de l’enfance : Millersport près de Buffalo dans l’Etat de New-York, la seconde aux autres lieux qu’elle a pu connaître étudiante ou dans sa vie adulte (Détroit, par exemple). Mais cette répartition est quelque peu trompeuse même si les lieux semblent, et expliquent le titre, un ancrage important dans son évolution autant de femme que d’auteur. Elle tisse d’ailleurs des liens étroits entre ses lieux, les gens qu’elle y a rencontrés et ses romans. Cet ouvrage est aussi, me semble-t-il, un merveilleux hommage à sa famille, et notamment à ses parents, Carolina et Frederic Oates. Elle leur consacre d’ailleurs les deux derniers chapitres.

Mais cette autobiographie est aussi, comme toute autobiographie d’auteur, une réflexion sur « Comment suis-je devenue écrivain ? », comme le souligne parfaitement le sous-titre : « De l’enfance à l’écrivain ». Vient alors se tisser un lien étroit entre la vie et l’œuvre, non que ses romans soient autobiographiques ni qu’il faille sans cesse chercher l’auteur derrière les personnages, mais quand, comme moi on a un peu lu son œuvre, on perçoit alors les influences, on comprend certaines choses, on est confirmée sur certaines impressions ressenties comme pour Je vous emmène où j’avais senti une similitude entre le personnage d’Annelia et l’auteur elle-même. On comprend mieux aussi cette atmosphère si particulière des romans de Oates quand on connaît un peu ce qu’elle a pu vivre ou les drames qu’elle a côtoyés (comme l’histoire de sa propre mère, de sa petite voisine Helen Judd ou celle de son amie Cynthia). C’est juste un éclairage sur l’œuvre, ce n’est pas l’essentiel d’une œuvre avant tout littéraire.

Outre les références à l’œuvre, Oates évoque la lecture décisive, la venue à l’écriture les deux ayant été visiblement fortement motivées par sa grand-mère paternelle Blanche. Ce devenir de l’écrivain et toutes ces phrases sur la lecture, l’écriture, les études, je les ai soulignées avec la ferme intension de les recopier dans l’un de mes mille carnets en attente. J’ai particulièrement aimé le chapitre retraçant sa vie d’étudiante, tout comme j’aime d’ailleurs ses romans qui évoquent la vie universitaire, et il y en a plusieurs.

Mais Paysage perdu, avec ce titre si nostalgique, c’est aussi une façon de dire, comme l’écrivait Hugo : quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Au-delà de sa propre histoire, si particulière, comme le sont toutes les histoires des individus, c’est une façon de parler de nos parents : « Nos parents sont après tous les géants du paysage dans lequel nous sommes nés; nous levions les yeux vers eux quand nous étions dans nos berceaux ou chancelions sur nos petites jambes. Le plus grand des mystères de la petite enfance doit avoir été l’apparition soudaine de ces géants : Mère et Père. » (p.370).

Même si, comme je le disais, on retrouve dans cet ouvrage l’univers de ses romans, j’ai cependant le sentiment d’avoir découvert une autre facette de Joyce Carol Oates car même si comme je l’ai souvent écrit pour ses personnages de romans elle ne cherche jamais à ce que le lecteur s’identifie à ses personnages, il y a cependant, et je l’ai compris grâce aux dernières lignes de cet ouvrage, toujours en elle un sentiment d’empathie.

Pour corriger Henry James : Trois choses sont importantes dans la vie humaine. La première est d’avoir de l’empathie ; la seconde, d’avoir de l’empathie ; et la troisième, d’avoir de l’empathie.

Il y aurait encore mille choses à dire sur ce magnifique livre, mais le mieux est de le lire.

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10 Commentaires

  1. Je n’ai fait qu’une tentative, que j’ai arrêté en cours de lecture. ¨Peut-être faudrait-il réitérer avec un autre livre, un de ceux qui sont sur mes étagères, peut-être

    Réponse
    • Avec Oates ce n’est pas simple. J’ai beaucoup d’amies qui ne peuvent pas la lire, l’univers de ses romans est souvent noir et je comprends que son écriture puisse angoisser. Mais je trouve qu’elle a une écriture, un style fascinant.

      Réponse
  2. A chacun de tes articles sur l’auteur j’ai envie de me plonger dans son oeuvre =)

    Réponse
  3. estellecalim

     /  octobre 30, 2017

    C’est marrant qu’elle insiste autant sur l’empathie parce que quand on lit ses romans, on a plutôt l’impression qu’elle est très cruelle avec ses personnages XD

    Réponse
    • Disons qu’elle les met dans des situations cruelles, mais il y a, me semble-t-il assez peu de jugement de sa part, c’est d’ailleurs ce qui fait que ses romans peuvent mettre mal à l’aise. Elle est empathique dans ce sens-là, je trouve, car même si ses personnages sont sombres on s’intéresse à eux, on les suit malgré tout, on cherche à les comprendre d’où l’empathie, même si dans empathie il y a une forme d’indentification qui, d’après moi, est absente par contre des romans de Oates.

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  4. « Nous étions les Mulvaney » j’y pense depuis un moment déjà. Là, tu nous parles de « Paysage perdu »… Je vais donc lire cet auteur…

    Réponse

à vous....

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