« Daddy Love » Joyce Carol OATES

Oates daddy loveIl faut toujours un certain courage pour se lancer dans un roman de Oates, accepter le choc à venir, accepter d’être tiré de notre confort de lecteur. Lire Oates n’est pas confortable, elle entraîne le lecteur dans les noirceurs de l’âme humaine sans même nous offrir une identification possible à tel ou tel personnage, sans même nous laisser un petit espoir.

Dans Daddy Love, l’auteure américaine nous entraîne dans la pire noirceur où l’innocence d’un enfant n’est pas même épargnée. Robbie, cinq ans, est enlevé sur le parking d’un centre commercial. Arraché à sa mère qui tente tout pour arrêter le kidnappeur, l’enfant va vivre l’enfer pendant six ans aux côtés de Chet Cash, pasteur itinérant, intégré et reconnu au sein de sa communauté. Oates s’attaque aux fausses apparences. Tous les personnages de ce roman sont des Janus : ils ont deux visages, voire deux noms, comme Robbie qui deviendra Gideon Cash durant sa captivité.

Lors de la lecture de chaque roman de Oates, je suis fascinée par les trouvailles narratives de l’auteure. Dans Daddy Love, les premiers chapitres sont en cela fascinants. Le premier chapitre raconte le kidnapping de Robbie, les circonstances. Jusque là rien de novateur, mais le film se répète au chapitre 2, puis au chapitre 3 et au chapitre 4. Comme un ressassement, le récit du kidnapping en quatre chapitres de Robbie tourne en boucle, comme il a tourné en boucle dans la tête de Dinah Whitcomb, la mère de Robbie. Les quatre chapitres ne sont pourtant pas totalement identiques. Oates y insère des éléments nouveaux, change de point de vue. Cette entrée en matière, qui insiste sur les circonstances atroces de l’enlèvement, marque le lecteur au seuil du roman.

Durant deux cents pages, le lecteur va suivre l’aveulissement de Robbie et sa transformation en Gideon, l’endoctrinement, le conditionnement et l’effacement de tout souvenir. Daddy Love est un monstre de perversion et d’une intelligence diabolique. Oates divise son roman en plusieurs parties : l’enlèvement, la vie de Gideon auprès de Daddy Love et quelques chapitres sur les parents qui vivent l’angoisse prenante de l’attente. Mais, dans les nombreux chapitres sur Gideon et Daddy Love, Oates là encore n’est pas uniforme. Plus les années passent, plus Gideon grandit et plus Oates axe son texte sur le jeune garçon et sur l’émergence d’un autre être, fruit des traitements subis.

Car tout est là ! Robbie, jusqu’à ses cinq ans est élevé par une mère attentive, totalement dévoué à son fils, à son épanouissement, et à son développement, puis le kidnapping, la vie auprès de Daddy Love efface tout souvenir de cette première enfance et imprime à la place une éducation dans la terreur et la maltraitance. Qui de Robbie ou de Gideon va survivre ?

Il faudrait également parler des parents, de leur culpabilité, de leur désarroi et de cette attente insupportable qui emporte tout. Pourtant Oates n’est pas nécessairement dans l’empathie. Je crois d’ailleurs que Oates n’est jamais réellement dans l’empathie, que ce n’est pas le but de ses romans. Car se cache toujours dans son œuvre une certaine dénonciation implicite, ou non, de la société américaine, une critique de l’apparence et en cela Chet Cash en est une illustration extrême. On voit bien comment le personnage tisse des liens partout autour de lui pour se rendre insoupçonnable, comment il prend place dans la communauté et comment tout le monde est bernée. Comment concevoir un tel monstre dans une communauté tranquille et si bien organisée ?

Daddy Love est un roman dont je ne peux pas recommander la lecture à tout le monde. Je crois qu’il faut connaître l’atmosphère des romans de Oates, accepter le choc dont je parlais en commençant. L’auteure ne s’appesantit pas sur l’horreur, mais il suffit d’une phrase, parfois de quelques mots pour y plonger. C’est un roman difficile, noir. Comme à l’entrée de l’enfer dans La Divine Comédie, je vous dirais laissez toute espérance, vous qui entrez dans ce roman.

Roman lu dans le cadre du challenge Joyce Carol Oates et du challenge Femmes de Lettres.

challenge Oatesdames de lettres

Merci aux Editions Philippe Rey et à la super équipe de l’agence Anne et Arnaud.

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21 Commentaires

  1. Cette éternelle crainte de la dureté des mots m’a toujours empêché de passer le pas et de lire un de ses romans. J’en avais lu un petit qui m’avait bien gêné… Et depuis j’en ai trois qui prennent leur mal en patience depuis des années !

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  2. Je tenterai bien l’expérience de cet auteur…

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  3. Je note … bien évidemment

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  4. Tu parles si bien de Oates à chaque fois, il faut absolument que je la lise absolument. Très beau billet en tout cas, comme toujours

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  5. Ce qui m’a gênée dans Oates, ce n’est pas la noirceur, mais les quelques longueurs que j’ai trouvé dans un livre lu

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  6. J’ai lu ses « Chutes » et j’en garde un bon souvenir, même si j’avais un peu de mal au début. C’est sûr que je ne vais pas m’arrêter là et le choix est grand.

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  7. « Lire Oates n’est pas confortable » : c’est tout à fait ça ! Je suis à chaque fois surprise quand je découvre un nouveau roman. Les procédés narratifs changent à chaque fois, elle étonne, elle surprend. Elle met mal à l’aise aussi. Chaque roman est une découverte.

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  8. A lire bientôt. Même si je suis habituée à l’univers de l’auteur, je crains un peu cette lecture.

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  9. Je garde un bon souvenir de ses Chutes, même si au début j’avais un peu de mal. Je ne m’arrêterai pas là et le choix est énorme, elle est tellement prolifique.

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  10. cela fait longtemps que je me dis qu’il faudrait que je découvre cette plume, mais le thème abordé ici me fait un peu peur. Par lequel devrais-je commencer plutôt à ton avis ?

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    • Le premier roman de Oates que j’ai lu et qui m’a fait aimer cette auteure est « Nous étions les Mulvanay ». Mon préféré est « Blonde » un roman sur Marilyn Monroe à tomber par terre mais gros pavé ! Tu peux fouiller sur mon blog, j’en ai chroniqué plusieurs 😉 !

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  11. eimelle

     /  juin 9, 2016

    cela fait un moment que je n’ai rien lu d’elle, je vais sans doute m’y replonger!

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  12. Je ne me l’explique pas mais je n’ai jamais adhéré aux livres de J. Carol Oates…

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  13. Ohlalalala ! Tu ne me fais pas rêver là ! Je n’ai jamais lu Oates mais je ne suis pas sûre que cela me convienne. Je n’ai rien contre les romans durs ou difficiles, mais l’absence d’espoir, le martyre d’un enfant…. Ffffiou trop pour moi je crois ! o_O (je deviens chochotte)

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  14. Il doit falloir avoir le cœur bien accroché !

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à vous....

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