« Carthage » Joyce Carol OATES – Rentrée Littéraire 2015 #9

oates carthageIl est étrange comme j’appréhende toujours un peu de me lancer dans un roman de Oates. C’est sans doute que je sais à quel point ses romans me bousculent.

Celui-ci se déroule à Carthage, petite ville de l’état de New-York, bien loin de la Carthage tunisienne. Au centre de cette ville, la famille Mayfield, dont le père fut maire. Ils vivent dans une grande maison : la mère, Arlette, la jolie et raisonnable Juliet, et l’autre fille, l’intelligente au nom étrange, Cressida. Juliet est fiancée à Brett Kincaid, beau jeune homme, qui s’engage comme volontaire dans la guerre en Irak. Tout semble aller bien, si ce n’est le caractère trempé de Cressida, en marge de sa famille, brillante, mais souvent acerbe. Puis tout bascule, d’abord par le retour de Brett, meurtrie physiquement et moralement par la guerre, ensuite par la disparition de Cressida.

La nouveau roman de Oates fait quasi 600 pages, il est compact, lourd, il pèse, physiquement, on a du mal à le tenir, et pourtant on ne peut s’en détacher. Comme pour paraphraser un autre roman de Oates, l’un des premiers que j’ai lu d’elle, Carthage pourrait aussi s’appeler Nous étions les Mayfield. Une famille en apparence unie, heureuse et qui va exploser.

Oates renoue avec le drame familial en inspectant chacun des membres de la famille après la disparition de Cressida. Evidement et essentiellement psychologique, ce roman fouille les pensées des personnages, déconstruit leur carapace, laisse voir les failles, révèle les non-dits, comme ce demi-dialogue fascinant en italique entre Juliet et Brett. Seules les paroles de Juliet sont rapportées et nous permet de comprendre les raisons qui ont poussé la jeune fille à rompre ses fiançailles. Il y a toujours dans l’écriture de Oates des trouvailles, une façon de transmettre les pensées pour saisir la complexité des personnages sans être totalement explicite, en laissant au lecteur le soin de se faire sa propre idée, en suivant les indices, en se débrouillant avec analepses.

Le personnage de Cressida rappelle de nombreux personnages de Oates : borderline, à la limite de l’autisme, ayant un irrépressible besoin d’être aimée alors qu’elle se sent justement mal aimée. Là est le premier drame. Brillante, mais associable, Cressida est en marge, ne rentre pas dans le moule, mais voudrait être aimée, malgré son physique, malgré son repli sur elle.

Les deux drames de ce roman, la disparition de Cressida et le retour de la guerre de Brett touché physiquement mais aussi psychologiquement, font de ce livre un roman dense. Les deux sœurs Mayfield sortent des sentiers battus, repoussent les lignes et font tomber avec elle, le père et la mère. Comme dans Nous étions les Mulvaney, Oates s’intéresse à chacun des membres de la famille : si le père sombre, la mère semble se révéler, le drame n’est pas vécu de la même façon, et c’est cette façon d’en traiter les répercussions qui est passionnante.

Mais Oates poursuit également sa critique des Etats-Unis, revient sur la guerre en Irak et ses ravages, dénonce un patriotisme aveugle, fustige la peine de mort et l’univers carcéral… Comme dans ses autres romans, elle mène un combat en toile de fond, mais une toile bien tendue. Dans la deuxième partie du roman, Exil, elle plonge son lecteur dans la visite angoissante d’une prison qui le mène jusqu’à la chambre de la mort. Comme souvent, elle ne ménage ni son personnage ni son lecteur, ne demande aucune identification, mais joue sur tous les fronts : celui du ressenti, de la psychologie et de l’intellect.

On ne ressort jamais totalement indemne d’un roman de Oates. Une fois le livre achevé, la sensation d’avoir vécu une expérience étrange, bouleversante reste ancrée en nous et c’est sans doute pourquoi elle est pour moi une auteure majeure de notre époque.

Lu dans le cadre du Challenge 1% Rentrée Littéraire 2015, et du Challenge Oates.

challenge 1% 2015challenge Oates

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20 Commentaires

  1. Toujours pas lu cet auteur… Je crois qu’il va falloir que je m’y mette !

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  2. Jamais lu cet auteur… Tu m’as donné sacrément envie….

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    • « Carthage » est le 12ème roman de Oates que je lis et je n’ai jamais été déçue. Pour moi c’est LA grande auteure de notre époque, elle réunit à la fois des histoires fascinantes et une écriture personnelle tout aussi fascinante. Elle ne plait pas à tout le monde, il y a toujours une atmosphère un peu étouffante qui peut mettre mal à l’aise, elle joue avec les peurs, les idées reçues, mais il faut tenter de la lire au moins une fois. Je suis ravie de t’avoir donné envie de la découvrir !

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  3. J’ai été touchée par les quelques livres que j’ai lus d’elle. Comme tu dis, « bousculée ». Je note ce nouveau titre car ta chronique me donne très envie de découvrir son nouveau roman.

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  4. Je n’ai pas trop aimé celui que j’ai lu. Je ne me souviens plus du titre. Je sais que cela se passait dans la région des grands lacs.
    Je dois être une des rares personnes ainsi !

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  5. Oui, hein ?
    (il n’y a rien à ajouter :p)

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  6. Je pense la mêle chose que toi d’Oates ! Une grande auteure américaine, tellement prolifique. J’ai lu une dizaine de ses romans, et comme tu le dis si bien, on n’en sort jamais indemne… Je l’ai découverte à l’adolescence avec Nulle et Grande gueule. Bref, il faut absolument que je lise Carthage.

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  7. Ton billet fait très envie même si je n’en avais pas besoin pour savoir que je voulais le lire 😉

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  8. Mimi21

     /  décembre 21, 2015

    Il est sur ma liste au Père Noël …
    Comme toi, je n’ai jamais été par cette auteur dont j’aime tous les livres.

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  9. « la sensation d’avoir vécu une expérience étrange, bouleversante reste ancrée en nous »
    Je n’aurais pas dit mieux. C’est pour cela que, bien que l’ayant repéré en librairie, je ne l’ai pas encore acheté. J’ai peur de ce que je vais découvrir et de ce qui va me déranger tout autant que j’ai envie de le lire.

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  10. Je n’ai jamais lu l’auteur mais ce roman me tente beaucoup ! L’histoire me donne envie de voir comment l’auteur l’a développée =)

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  11. Laure Micmelo

     /  décembre 22, 2015

    Il me fait un peu peur ce livre …

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  12. eimelle

     /  décembre 23, 2015

    une auteure que j’apprécie, je l’ai noté! Bonnes fêtes de fin d’année!

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  13. J’appréhende un peu cette lecture je dois dire mais tu donnes envie !

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  14. Comme tu t’en doutes, il finira dans ma PAL, un jour ou l’autre (mais je vais attendre sa sortie poche. C’est dans ce format là que je possède la plupart de « mes » Oates et comme mes romans Oates sont rangé ensemble, cela fait plus homogène, dans la bibliothèque). Je suis un peu déçu par moi. Un seul Oates lu cette année (pourtant, j’avais prévu de lire « Nous étions les Mulvaney », mais une lecture urgente s’est intercalée. Ce sera donc pour 2016. Et je vais faire mieux l’année prochaine. Bonnes fêtes de fin d’années, ma chère George!

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  15. Joyeux Noël George, passe de belles fêtes de fin d’année et de bonnes vacances, je t’embrasse toi et ta famille.

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  16. fanybej

     /  décembre 25, 2015

    Bonjour George,
    Comme souvent, n’ayant plus rien à lire, je viens faire un tour par ici…. Jamais lu de Oates… je crois que je vais me laisser tenter.
    Très bonnes fêtes de fin d’année à toi et…. BONNES VACANCES !!

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  17. Une très belle chronique. Je vous suggère son fameux « Eux ». Je pense que vous aimeriez.

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  18. C’est toi qui m’a fait découvrir Oates, que j’aime énormément et tu le dis si bien on attend beaucoup de ses romans et on ne ressort pas indemne. Ce sont les rares lectures que je n’oublie pas. Blonde, Petite soeur mon amour, les chutes… Pour Noël j’ai eu Mudwoman. Je ne savais pas que tu continuais le challenge Oates. J’y participais avec mon ancien blog Secrète Louise. je serai contente d’y participer encore.

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