« Fluctuat nec mergitur ! »

peace-paris

Dessin de Jean Jullien

L’horreur a surgi vendredi soir : un sms posté par un ami de mon mari, alors que, l’un contre l’autre nous regardions un téléfilm en différé : « Mets les infos, c’est la merde ! ». Et je sens déjà les mains qui deviennent moites, le cœur qui s’accélère, le temps de trouver la chaîne des infos en continu. Les bandeaux rouges en bas de l’écran apparaissent, les mots surgissent : « attaques » – « morts » – « blessés » – « Paris ». On parle d’attentats au Stade de France. On zappe sur TF1, le match est toujours en cours, on ne comprend pas. On parle de terrasses, de gens « arrosés à la kalachnikov ». Mon esprit bloque sur « arrosés », quel mot étrange ! Soudain, le besoin impérieux de savoir où est ma sœur. Elle va bien, elle me parle du Petit Cambodge, ce petit restau découvert cet été avec tant de plaisir. En fond, pendant que je lui parle, les journalistes expliquent, montrent des images de corps à terre, je reconnais la terrasses du Petit Cambodge, ces chaises multicolores, je reconnais le quartier, je me souviens des visages des serveurs et serveuses, du chat tigré qui passait entre les chaises… et puis le Bataclan. Je pense à tous ces gens enfermés, pris au piège dans cette salle, je n’ose imaginer. Sur l’écran le nombre des morts et des blessés augmentent, de plus en plus.

Sidération, impression d’irréalité, comme une envie de vomir, une angoisse qui opprime. L’impression que tout ce à quoi je crois est bafoué : la vie, la liberté, la musique, le plaisir d’un verre bu en terrasse, de partager un moment simple de bonheur entre amis. Je réalise comme nous sommes fragiles, démunis, impuissants face à ces hommes en noir.

Samedi. Dès mon réveil, je veux savoir. Je passe la journée à suivre l’info. La télé d’abord, puis la radio et Facebook. J’entends les témoignages, je vois des vidéos, je lis des messages, des avis de recherche. Je vois le visage de ces gens que l’on cherche partout. Ces photos diffusées où les sourires s’affichent, des sourires qui ont disparu, qui ne reviendront plus. La détresse de ces pères, de ces mères, de ces frères et sœurs, de ces amis, qui cherchent partout. Ces regards perdus au sortir du Bataclan, ces gens qui courent. Comment fait-on pour se remettre de ça ?

A 17h, avec Antoine et Eliot, on allume des bougies à la fenêtre. Les flammes sont frêles, elles vacillent, s’éteignent, on les rallument, elles bruleront toute la nuit.

Et au milieu de ce marasme, je veux croire encore à la beauté, à la littérature, à la joie de vivre. J’entends rire mes enfants. Même si l’angoisse, plus que la peur, pèse au fond de moi, je ne peux pas croire que tout ce à quoi je crois s’effondre. Je sens la solidarité : les files interminables de parisiens pour donner leur sang ; les témoignages des gens qui ont ouvert leur porte pour accueillir ceux qui ont fui l’horreur ; les monuments du monde entier aux couleurs de la France… j’y crois. Parce que ne plus y croire, c’est ne plus croire en rien et je m’y refuse.

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20 Commentaires

  1. missmymoo

     /  novembre 15, 2015

    C’est magnifique. Bravo, tu as tout bien résumé.

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  2. Tu bien raison d’y croire encore, la pulsion de mort de ces fous ne doit pas détruire notre envie de rire, de boire, d’écouter de la musique, de lire, de partager, d’être léger. La solidarité est notre force, toujours.

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  3. Nous devons continuer à y croire : c’est notre force. Merci pour ce texte 🙂

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  4. Oui, il faut y croire. Pour qu’ils ne gagnent pas.

    Répondre
  5. Nous avons tous vécu à peu près la même soirée. C’est sobrement raconté. (y)
    Oui, ne nous laissons pas abattre et espérons en l’homme malgré tout.

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  6. Je suis en larmes en lisant ton texte. Mille mercis pour tes mots. C’est ce que je ressens aussi. Je me sens si triste et vide… Je pense avec grande émotion à tous ces hommes et toutes ces femmes tombés sous les balles de ces barbares, je pense à leurs familles. Personne ne devrait mourir ainsi….
    Soyons forts et unis ! Et gardons notre liberté !!

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  7. Merci de cet article… Il faut rester unis…

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  8. estellecalim

     /  novembre 15, 2015

    Il le faut, tu as raison. Mais là, je crois qu’il va me falloir quelques jours pour pouvoir le dire avec conviction.

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  9. au delà du choc et de l’horreur, la compassion et le cœur serré pour les victimes et leurs familles.
    Et maintenant que faire?
    En tout cas continuer à vivre, lire, rêver, aimer, dire à nos proches combien ils nous sont précieux
    et serrer les coudes face à la barbarie, au culte de la peur…
    ne pas sombrer dans la psychose et vivre pour tous ceux qui ne peuvent plus le faire

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  10. Tres bel article. Et tu as tout a fait raison. S’arreter pour render hommage, oui mais s’arreter de vivre, non, car ils auront gagnes.

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  11. Quinze jours après , toujours la gorge serrée …

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à vous....

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