« La Vie, quelque part » Anita BROOKNER – A Year in England #2

brooknerJe ne sais pas si on lit encore beaucoup Anita Brookner aujourd’hui. Je constate que ses romans apparaissent peu sur les blogs et même durant les Mois Anglais, je ne me souviens pas l’avoir vue évoquée. Il s’agit d’une romancière anglaise, née en 1928, très prolifique dans les années 80/90, et que j’ai découverte grâce à ma mère dans mon adolescence. Ses romans sont essentiellement psychologiques et racontent souvent l’évolution d’une femme en prise avec ses aspirations intellectuelles et sentimentales, et la vie sociale. Dans La vie, quelque part, premier roman de l’auteure paru en Angleterre en 1983, Ruth Weiss, professeur de littérature, spécialiste de Balzac, fait ce constat pessimiste au début du roman :

A 40 ans, le professeur Weiss, docteur ès Lettres, savait que la littérature avait gâché sa vie. (p.9)

Tout le roman est une longue analepse expliquant comment Ruth en est venu à un tel constat.

Fille d’une actrice belle ayant eu du succès et d’un père libraire totalement dévoué à sa femme, Ruth s’est très vite réfugiée dans la lecture, n’ayant hérité ni de la beauté ni de l’assurance de sa mère. Elle cherche dans les romans de Balzac un modèle et finit par s’identifier à Eugénie Grandet, pensant comme l’héroïne balzacienne :

Je ne suis pas assez belle pour lui.

Son âme romanesque, développée au contact de sa mère qui, le succès déclinant continue de jouer dans le privé les grands rôles tragiques qu’elle incarnait à l’écran, mais aussi bercée par les contes de fée lus par sa nurse, se trouve très vite rattrapée par la réalité. Au contact de Balzac, sur lequel elle entame une thèse, et portée par une capacité d’introspection développée, Ruth va être confrontée à l’aspect morne de la réalité, bien différente et plus compliquée que dans l’univers romanesque balzacien.

Dans un premier temps, elle tente de supporter la décadence de sa famille : Helen, sa mère, ne quittant plus son lit, buvant et fumant plutôt que de s’alimenter ; son père, homme servile et sans conscience des réalités recherchant ailleurs un peu d’affection ou encore Mrs Luther, employée à domicile mais qui fume autant que Helen et se révèle une bien piètre ménagère.

Par la suite, Ruth va faire plusieurs tentatives pour s’extraire de l’emprise familiale pesante, elle qui est le seul membre de cette famille à se comporter en adulte. Mais elle sera toujours en décalage entre ses aspirations sentimentales et intellectuelles, et la vie et les êtres qu’elle va rencontrer.

Durant tout le roman, on suit Ruth dans cette volonté de briser sa chrysalide.

Bien évidemment, les nombreuses allusions à l’œuvre de Balzac, à l’ambiance anglaise (tea time en toute occasion), les références au milieu universitaire, à la BNF de la rue Richelieu (pendant son séjour à Paris) furent les premiers ingrédients qui m’ont fait apprécier cette lecture. Voire, ceux-ci auraient presque suffi. Mais l’aspect psychologique du roman, l’évolution de Ruth, cette réflexion sur la littérature, l’écriture fine d’Anita Brookner ont fait que la lecture de ce roman fut passionnante, et que j’ai retrouvé le plaisir déjà éprouvé quand je découvrais les romans de cette auteure, il y a plus de vingt ans.

Ruth n’est pourtant pas une héroïne très reluisante. Incarnation de l’intello en lettres, mal dans sa peau, hyper discrète, un peu mal fagotée, elle passe son temps à faire des fiches sur les romans de Balzac pour sa thèse. Et pourtant… Si elle assimile son destin à celui d’Eugénie Grandet, Ruth tente de s’en détacher, lutte, aimerait pourvoir ressemblant à ses héroïnes plus volontaires, plus séduisantes qui captent les regards des hommes.

Mais Ruth n’est pas la seule dans ce roman à se confronter à la dure réalité : Helen, sa mère, est en même temps un pendant physique de Ruth, mais également une autre façon de se heurter à la réalité. Si Ruth est mal dans sa peau, a une vie sentimentale assez grise et n’est guère reconnue pour son travail, sa mère, quant à elle, belle, ayant eu quelques amants et beaucoup de succès, vit également dans l’illusion et se réfugie dans son lit pour se couper de la réalité :

Helen avait été trop belle, trop heureuse, avait connu trop de succès pour éprouver jamais le pressentiment du malheur. (p.212)

Cette mise en parallèle du destin de ces deux femmes ouvre une perspective assez pessimiste : qu’il soit littéraire ou théâtral, l’art, quand on tente de le substituer à la réalité, mène à l’échec. Alors on pense bien sûr à Emma Bovary… Mais Anita Brookner ne prend pas une héroïne écervelée, lectrice de romans sentimentaux, elle crée Ruth, une jeune fille brillante et un auteur classique. Cette réflexion sur la littérature et sur la perception que l’on peut avoir de la réalité quand on lit beaucoup, tout le temps et depuis l’enfance, je la mène aussi. Je suis persuadée que ma perception de la réalité est, si ce n’est faussée, du moins fortement modelée par mes lectures. Il m’arrive parfois, à partir d’un fait du quotidien, de l’imaginer dans un roman, de transposer la réalité dans l’univers romanesque. Je ne crois pas cependant comme le pense Ruth, que la littérature a gâché ma vie, au contraire je crois qu’elle l’a embellie voire parfois qu’elle m’a sauvée dans certains moments particulièrement difficiles tout en me maintenant cependant dans une certaine mélancolie douce.

Si vous ne connaissez pas Anita Brookner, je ne peux que vous encourager à la découvrir, pourquoi dans le cadre de A year in England.

Roman lu dans le cadre de A Year in England et le plan Orsec 2015.

a-year-in-englandplan orsec 2015

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27 Commentaires

  1. keisha41

     /  juillet 31, 2015

    Merci! J’en ai lu pas mal à une époque, j’aimais bien. Pas drôle drôle, mais très fin. Très anglais. Très ‘tout dans l’entre les lignes’. Idéale pour A year in England (mais Pym est plus amusante, c’est sûr)

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  2. Je ne connais pas celui ci mais j’avais lu Hotel du Lac que je n’avais pas vraiment aime. Peut etre si je tombe sur celui ci car ton enthousiasme fait envie.

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  3. en effet, elle est inconnue dans mon bataillon. Une belle lecture manifestement.

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  4. Je ne connais pas mais certains points font écho à une partie de ma vie de façon tellement étrange que j’ai très envie de lire ce roman. Merci

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  5. Je ne connaissais pas du tout, merci pour la découverte 🙂

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  6. ma mère la lisait aussi 😉
    beau billet, bravo

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  7. Les Sorcières

     /  août 1, 2015

    Nous ne connaissions pas. Merci pour cette découverte! 😉 *Anne*

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  8. Je n’ai lu que « Hôtel du lac » d’Anita Brookner et je dois bien t’avouer que je ne m’en souviens plus du tout ! Il faudrait que je retente. Est-ce que tu as un préféré ?

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    • Je me souviens des titres mais je t’avoue pas des intrigues 😦 ! Dans on souvenir j’avis beaucoup aimé « Regardez-moi », mais j’avais une quinzaine d’année lors de la lecture donc… Sinon celui-ci est vraiment bien !

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  9. Totalement inconnue à cette adresse, mais je note ce titre (j’ai quand même lu pas mal Balzac !).

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à vous....

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