« La Femme gelée » Annie ERNAUX

ernaux femme geléeAprès mon coup de cœur pour L’autre fille, il y a déjà deux ans, j’ai eu envie de retrouver la plume d’Annie Ernaux avec ce très court roman, La Femme gelée, acquis après en avoir lu un extrait qui avait titillé ma curiosité. Il y avait une justesse dans les réflexions de la narratrice et le thème suggéré ne pouvaient que me donner envie d’en savoir plus sur ce roman.

Annie Ernaux, comme dans tous ses romans, raconte sa vie. On pourrait penser qu’elle écrit toujours le même roman et pourtant…

Dans La Femme gelée, Annie Ernaux centre sa narration sur les femmes : les femmes de son enfance comme sa mère qui tenait un commerce, mais également ses tantes ou sa grand-mère, des femmes fortes, travailleuses, peu soucieuses de leur apparence, négligeant le ménage du foyer. Partant de son enfance, elle raconte son apprentissage de femme, comment, élevée par des parents qui la laissaient vivre sans contraintes ménagères, l’encourageant dans ses études (elle était une très bonne élève), ayant l’image d’une mère travailleuse et d’un père qui participait à la vie du foyer (il faisait la vaisselle et la cuisine!), elle a grandi en dehors des stéréotypes sexuels. En grandissant et en côtoyant d’autres filles de son âge, la narratrice va petit à petit prendre conscience que sa famille et la façon dont elle a été élevée font figure d’exception. Tout commence par des remarques étonnées de ses camarades : quoi ? c’est ton père qui cuisine ? Il y a de la poussière dans les coins. Puis, en rendant visite à ses amies, elle découvre un modèle maternel différent : les mères de ses amies sont féminines, apprêtées, elles cuisinent et s’occupent de leur maison, pas un gramme de poussière sans les coins.

Tout au long du roman, Annie Ernaux décrit comment elle va renoncer à son éducation, pour tenter de se couler dans le moule sociétal. Sa seule étoile, comme elle l’appelle, est la perspective d’obtenir son CAPES, mais sa rencontre, vers 18/20 ans, avec un jeune homme, va précipiter les choses. Le mariage et la vie en commun vont la faire tomber dans un engrenage sans fin. Elle finit par accepter, malgré elle, le rôle sociétal, et tente de rentrer coûte que coûte dans le moule plus par culpabilité que par conviction, car, au fur et à mesure qu’elle se plie aux exigences de son rôle, elle abandonne ses espérances, se met de côté pour valoriser le travail de son mari qui, lui, réussit ses concours, trouve un métier bien rémunéré et valorisant socialement, alors qu’elle, échoue au CAPES : Mes buts d’avant  se perdent dans un flou étrange. Moins de volonté.  Mais, comme le soulignent ses beaux-parents, le principal est que son mari ait une bonne situation. Elle tente de se convaincre, elle remarque bien que son mari s’intéresse peu à ce qu’elle fait, ne lui pose pas de questions sur son mémoire sur le Surréalisme, mais il y a toujours une bonne âme pour lui dire que c’est normal, que les hommes sont ainsi et pour la faire culpabiliser. Pourtant, elle s’accroche à la préparation de son CAPES, comme si elle ne pouvait totalement renoncer aux principes que lui avaient inculqués ses parents : le travail et la reconnaissance de son intelligence, mais la vie de couple empiète sur son travail : Version anglaise, purée, philosophie de l’histoire, vite le supermarché va fermer, les études par petits bouts c’est distrayant mais ça tourne peu à peu aux arts d’agrément. (p.132).

Annie Ernaux décrit le combat intérieur de toute femme. Le discours est clair, percutant, juste, il révèle les hésitations, les doutes et la culpabilité tellement féminins. On regrette que la narratrice ne soit pas plus assez forte pour rompre le cercle vicieux, pour réagir, mais comme le titre du roman l’indique, toute volonté est gelée, figée, et elle s’enlise de plus en plus. C’est un roman essentiel qui décrit de l’intérieur le travail de sape de la société et des personnes bien pensantes qui savent, grâce à quelques remarques culpabilisantes bien ciblées, ramener les brebis galeuses dans le droit chemin. Mais pas seulement, car Annie Ernaux va plus loin, elle révèle que le travail de sape est niché aussi en chaque femme et cela, comme le montre son expérience, malgré un modèle familial différent. Il y a un côté défaitiste, sans doute lié à l’époque des faits qu’elle raconte, pourtant je ne suis pas certaine que les choses aient vraiment changé.

Oui, Annie Ernaux parle toujours de sa vie dans ses romans, mais elle observe sa vie avec les yeux d’une sociologue, elle décortique ses réactions, ses pensées, ses actions de telle sorte qu’elle nous ramène à notre propre expérience et nous fait réfléchir à nos propres choix. Il n’y a pas de nombrilisme dans les romans d’Annie Ernaux, bien au contraire, son expérience sert une étude précise et juste de la place de la femme dans la société sans complaisance et sans ressentiment. Un roman à lire, surtout en ce moment.

Roman lu dans le cadre du Plan Orsec 2014.

PAL Orsec 2014

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34 Commentaires

  1. Lu en 2011 mais j’en garde un souvenir fort (comme souvent avec Annie Ernaux), une écriture qui va à l’essentiel et qui fait réfléchir ! Je trouve que Pia Petersen lui ressemble un peu dans les idées (pas le style bien sûr)…

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    • Oui un texte essentiel et d’une intelligence… !!! C’est vrai qu’elle décrit une femme qui s’enferme dans le mariage et dans la maternité malgré elle et cela a des rapports avec la lettre de Pia Petersen, par contre au point du vue du ton et, comme tu le dis, du style c’est assez différent et je préfère Annie Ernaux parce qu’elle est sans agressivité et pas en confrontation et puis elle a un recul sur elle, une façon de s’analyser qui montre, je trouve, une intelligence rare.

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      • Tu as tout à fait raison, c’est l’intelligence de sa plume qui me plaît, malgré le côté scalpel ! Et oui, elle a beau écrire avec les mêmes personnes, sur sa vie, elle réussit toujours la prouesse de nous étonner et d’en faire une nouvelle réflexion…

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  2. Je n’ai lu qu’un livre d’elle (La Place) mais il m’avait marquée. Quelle force ! Quelle vérité ! Je suis sûre que ça n’a pas tellement vieilli malheureusement.
    Quand je pense qu’il y a tant de critiques qui se plaignent que les écrivains français sont incapables de  » se saisir du contemporain » et de « dire la société » alors qu’elle fournit ce travail avec lucidité, justesse et élégance depuis des années. Serait-ce une femme parlant de petites choses du quotidien ? Ah oui, oui, oui…
    (c’était l’instant coup de gueule du soir)

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  3. Ce roman est d’actualité, ta présentation me donne envie de le découvrir au plus vite. Merci.

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  4. Ah mais tu m’as accrochée… Je vais me le procurer, et le lire ! Merci George 🙂

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  5. Pour ma part, j’avais également été très intéressée par le sujet… mais déçue par le traitement.

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  6. J’ai lu Passion Simple d’elle il y a quelques mois, livre trouvé par hasard à la bibliothèque et qui tombait au bon moment dans ma vie. j’avais beaucoup aimé sa plume, n’arrivant d’ailleurs pas à en faire une chronique, tellement faisait écho avec ma vie personnelle.
    Tu me donnes envie de replonger dans ses écrits, et de la découvrir sur un autre texte. Je note celui-ci dans mon carnet.
    merci pour la découverte

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    • Ce roman-ci m’a aussi beaucoup touchée et a beaucoup résonné en moi notamment certaines pages que je cite dans le billet.
      J’espère qu’il te plaira.

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  7. Une auteure de référence sur la condition féminine. J’ai aussi un titre dans ma PAL. Je ne connaissais ce titre et ta chronique me séduit. Je note pour une prochaine visite en bibliothèque ou librairie.

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  8. Je n’ai jamais lu cette auteure (ou alors une tentative avortée ?) Le thème de ce livre m’intéresse mais il faudrait que j’accroche avec le style…

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  9. CARCAJOU

     /  mars 6, 2014

    Votre analyse très fouillée de ce livre m’incite à le relire. Merci

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  10. Je n’ai rien lu de cette auteure, peut être devrai-je commencer par celui-ci !

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    • Pourquoi pas ! C’est vrai qu’Annie Ernaux a écrit des romans qui sont beaucoup plus connus comme Les armoires vides ou La Place, mais j’ai tendance à aller au hasard et en fonction des thèmes plus qu’en fonction de la notoriété de tel ou tel bouquin.

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  11. je note. J’ai « écouté » l’autre fille et j’ai beaucoup aimé la plume et la sincérité d’Annie Ernaux

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  12. J’adore Annie Ernaux, je les lis petit à petit, pour faire durer le plaisir. Elle me passionne et son intelligence m’éblouit!

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    • Comme toi ! Ce que j’aime c’est qu’elle ne tombe jamais dans le pathos ou la sensiblerie facile, il y a un regard et une intelligence qui a comme « digéré » les choses. Je sais que c’est justement cela que certains lui reprochent en disant que son écriture est froide, mais je ne trouve pas.

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  13. Aille ! on me l’a offert et je n’ai pas eu la correction de le lire. Il va falloir…

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  14. Virgule

     /  mars 6, 2014

    Comme toi j’aime tout Annie Ernaux. Ton billet me fait un peu penser aux thématiques de Rachel Cusk et me rappelle qu’il faut absolument que je lise Arlington Park que je n’ai fait que voir au cinéma.

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    • J’ai lu « Arlington Park » de Cusk mais je t’avoue que je n’ai pas trop accroché, trop noir et pessimiste, ça finit par faire too much, mais je serais curieuse de savoir ce que tu en penseras

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  15. J’aime beaucoup Annie Ernaux et je suis en train de relire la femme gelée. Son écriture sans chichi ne peut que nous toucher, elle est moderne et tellement d’actualité. Elle est honnête, ne cache pas ce qui dérange, c’est une lecture indispensable.

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  16. Merci pour cette note ! Oui ce livre est un bon exemple de l’intériorisation du rôle genré et il a autant, sinon plus, d’impact qu’un manuel de théorie féministe. Je m’y étais pas mal reconnue aussi, avec ce décalage entre l’enfance relativement protégée des injonctions à la féminité et la surprise de découvrir, jeune adulte, que ce qu’on attendait de moi était bien différent. J’ai aussi vu la vie des femmes de mon âge…

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  17. A lire aussi « L’événement », sur l’avortement qu’elle a vécu pendant ses études.

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