« Mudwoman » Joyce Carol OATES – Rentrée Littéraire 2013.

oates Mudwoman post-itMeredith Ruth Neukirchen vient d’être élue première femme Présidente d’une grande université américaine. Professeur de philosophie, M.R, comme elle se fait appeler, fut une élève et une étudiante brillante. Pourtant, sa petite enfance fut un cauchemar. A l’âge de 3 ou 4 ans, elle fut jetée dans un marais boueux, à proximité d’une rivière au nom symbolique, Black Snake, par sa mère illuminée qui voulait la sacrifier au nom de Dieu. Sauvée in extremis par un trappeur qui passait par là, elle fut tirée de la boue. Le roman s’ouvre sur cette scène des origines, et sur cet affreux paradoxe d’une mère infanticide. C’est  delà aussi que la petite fille fut surnommée Mudgirl, la fille de la boue.

Oates plante son intrigue principale dans l’Amérique du post-11 septembre et de la guerre en Irak. Comme la plupart du temps dans son œuvre, elle jette un regard critique sur son pays et prend clairement parti contre le gouvernement Bush, aux côtés de son personnage principal. M.R est libérale, adoptée par des quakers, elle fut élevée dans le respect de chacun, l’idée de l’entre-aide. Son poste éminent qui la place en première ligne la contraint à un position neutre qui, au fil du temps va de plus en plus lui peser d’autant qu’elle doit sans cesse décrocher des subventions de donateurs dont les idées politiques sont radicalement opposées aux siennes. Entièrement dévouée à l’Université qu’elle représente, elle ne vit que pour l’honneur et la réputation de l’établissement.

Un évènement dramatique va cependant faire osciller le précaire équilibre de M.R et va faire ressurgir les noirceurs de son passé. Un jeune étudiant pro-Bush, mais aussi radicalement raciste et misogyne, est agressé sur le campus. L’entretien entre lui et M.R se passe mal. Elle soupçonne qu’il ment, qu’il a inventé cette histoire et s’est fait mal volontairement. Je ne peux vous dévoiler les suites si vous avez envie de lire ce roman, il faut donc juste savoir que le destin de cet étudiant va être l’élément déclencheur, son premier échec. Déstabilisée, fragilisée, M.R va développer une sorte de paranoïa l’entraînant dans un état qui oscille entre rêve et réalité. La femme, sûre d’elle, forte de sa réussite, respectée voire honorée et reconnue, va petit à petit sombrer.

Le métaphore de la boue est filée tout au long du roman. La boue matérielle dont elle fut extraite et qui avait failli l’étouffer va devenir une boue métaphorique qui lui obstrue le cerveau, l’empêche de parler, mais aussi une boue originelle dans laquelle, inconsciemment, elle tend à revenir. Elle est issue de la boue, elle est née de la fange, et malgré l’accession à ce poste imminent de première femme Présidente d’une grande université, elle se sent toujours appartenir à cet élément sale et immonde. Ses rêves ou ses hallucinations la révèlent souvent dans des actes abominables.

Dans ce roman donc profondément psychologique, Joyce Carol Oates explore l’inconscient d’une femme qui pourtant professeur de philosophie, ne parvient pas à résoudre les affres de son passé. Elle met en parallèle deux périodes de la vie de son personnage: 2003, le présent, et 1965/68 l’enfance de M.R, le second venant, petit à petit éclairer le premier. Roman psychologique donc qui traite également, forcément, de l’identité : qui est réellement M.R ? Ces initiales révèlent bien l’impossibilité de se nommer : se prénomme-t-elle Jedina, son nom de naissance, ou Jewell, prénom de sa grande soeur qu’elle se donna une fois recueillie, ou Meredith-Ruth, prénom que ses parents adoptifs avaient donné à leur fille morte à l’âge de 4 ans et dont elle a pris la place ? M.R est le prénom qu’elle se donne, qu’elle s’est forgée, mais il ne veut rien dire, et son non sens sera révélé par un professeur de l’université ironisant sur le fait qu’il peut être compris comme l’abréviation de mister, Mr. Non seulement ce n’est pas un prénom, mais en plus il peut révéler une incertitude sexuelle.

Car un autre thème est sous-jacent dans ce roman. Celui de la femme. Oates le répète plusieurs fois : M.R est la première femme à accéder à une poste de haute responsabilité au sein d’une Université de prestige.

Que l’Université eût choisi sa première présidente au bout de près de deux cent cinquante ans d’existence était un étendard glorieux, déployé et brandi aux yeux de tous. (p.128)

Sa qualité de femme a forcément pesé dans la balance, comme un rachat des erreurs passées et une volonté de montrer que les Universités ne sont plus sectaires (thème souvent présent chez Oates).

Par cette fonction, elle va entraîner l’aversion de certains hommes dès que vont commencer à poindre ses premiers écarts : elle n’a pas la stature, les épaules, développe une neurasthénie féminine et fait preuve de faiblesse féminine (p.413). Oates revient également sur un thème qui lui est cher : la sexualité féminine ou plutôt l’absence de sexualité, la peur du contact des corps.

Enfin (mais il y aurait encore tant à dire !), l’originalité de ce roman est l’empreinte du conte qui se lit dès l’ouverture du roman et se poursuit ensuite. Le sauvetage de la petite fille par le trappeur un peu simplet mais bon, guidé par le Roi des Corbeaux, fait de cette scène une scène de conte pour enfants (à la façon de Oates quand même). Et dans le souvenir vague de M.R, cet épisode aura toujours une telle valeur. Le conte vient se mêler au rêve, une boue de rêves, comme l’écrit Oates (p.418). Car, l’inconscient ressurgissant, M.R est de plus en plus en proie à des rêves et des hallucinations qui demandent aux lecteurs une attention particulière pour parvenir à démêler le vrai du faux, mais Oates, jamais, ne nous laisse dans l’interrogation, sauf peut-être à la fin du roman.

Inutile, je pense, de préciser que ce roman est un réel coup de cœur tant par cette densité dont j’ai tenté de rendre compte, que par tous ces thèmes qu’il développe. Décidément Joyce Carol Oates parvient toujours à me surprendre et à me fasciner !

Roman lu dans le cadre du Challenge 1% Rentrée Littéraire 2013, du Challenge Joyce Carol Oates, du Challenge Cartable et Tableau noir saison 2 (fac), du Challenge US et du Challenge Romancières américaines.

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35 Commentaires

  1. patricia SANAOUI

     /  novembre 6, 2013

    Je suis une inconditionnelle de J.C. OATES. Tu m’as donné envie de me précipiter pour obtenir celui-ci.

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  2. Je suis plus nuancée que toi concernant cet auteur… J’ai adoré Blonde mais ai été beaucoup moins séduite par Zombie et Petite soeur mon amour (même si je reconnais de réels talents d’écriture à l’auteur).. Je suis donc plus prudente maintenant dans le choix de mes lectures… Mais celui-ci a quand même l’air d’être un beau coup de coeur… Alors pourquoi pas ?

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    • Je comprends, tous ceux que j’ai lus d’elle ne sont pas toujours des coups de coeur, mais celui-ci en est un comme le furent « les chutes », « Blonde » et « Nous étions les Mulvaney ».

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  3. Je viens de me l’acheter et je suis ravie. Je n’ai fait que survoler ton billet afin de ne pas en savoir de trop mais j’ai lu en entier ta conclusion et je crois savoir qu’il est fait pour moi, ce thème là, de l’enfance désastreuse qui influe sur la vie est un mes thèmes préférés je crois… Bises

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  4. Tu sais donner envie de lire certains romans (surtout ceux de JCO) !
    Merci

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  5. Waouh! Déjà! Il faut absolument que je me lance dans Oates…je n’ai lu d’elle qu’un recueil de nouvelles, ce qui est dommage. J’ai les chutes à la maison, mais avec cette critique, celui-là me tente aussi!

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  6. Je vais me le commander tout bientôt ! Comme toujours, on en revient encore aux marais, aux cauchemars, aux femmes victimes et au fanatisme religieux (sans compter qu’il y a toujours au moins une allusion aux serpents :)) mais rien à faire, je ne m’en lasse pas !

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  7. Je l’avais entendue au Grand Entretien (bon, je sais ce que tu penses de Busnel…) et ça avait l’air effectivement passionnant !

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  8. Heureuse de lire que mon plaisir de lecture a été partagé !!

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  9. Joyce Carol Oates, c’est pour moi la valeur sûre de la littérature contemporaine. A chaque fois je suis sure que je vais plonger dedans et adorer!

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  10. Encore un à lire.

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  11. Chouette, je l’ai dans ma PAL !

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  12. Elle utilise toujours les italiques pour souligner sa pensée ? J’avoue ne pas être rentré dans Les Mulvaney et Petit oiseau du ciel, j’en prendrai des plus courts, je n’ai pas l’intention de baisser les bras ! 🙂

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    • Oui toujours cet italique sur lequel il faudrait d’ailleurs se pencher davantage. Tu n’es pas rentrée dans Le Mulvaney ? essaie de le reprendre parce que c’est vraiment un grand roman je trouve et non ne baisse pas les bras !!!

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      • Du coup je l’ai offert à une amie fan de Oates mais j’ai toujours « petit oiseau du ciel », je reprendrai quand je le sentirai ! 😉

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  13. Gru

     /  novembre 7, 2013

    Pour moi qui suis encore un peu novice en littérature contemporaine, je découvre tout juste JCO par ton post ! Je me suis donc jetée sur tes posts précédents d’elle et en effet, je loupe quelque chose !
    J’ai bien envie de commencer par « Blonde », « Les Chutes » et « Fille Blanche, fille noire »! Merci!!!
    Ton blog est un vraie dictionnaire de la littérature !

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  14. Toujours pas lu JCO pourtant quelque chose me dit qu’elle a tout pour me plaire … Je n’ai qu’à regarder déjà ta façon de la dévorer ! 😉

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  15. Je sens qu’il va me plaire celui-là !

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  16. Voilà, je relis ta critique après avoir lu le livre. Que cette histoire est sombre et désespérante. Ce destin de femme est tellement laid qu’il en est indigeste. Cette lecture est vraiment traumatisante.

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    • Oui l’histoire est sombre mais on est un peu habitué avec Oates. J’ai, comme tu le sais, beaucoup aimé au contraire ce destin de femme brisée dès l’enfance et qui lutte contre ses démons.

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  17. Pour moi aussi un vrai coup de coeur!! Je mets ton lien dans mon billet qui doit paraître demain! et je viendrai te donner mon lien pour le challenge Oates. J e m’interroge, en effet, sur le dénouement!

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à vous....

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