« Jeanne » Jacqueline DE ROMILLY

romilly jeanneJacqueline de Romilly livre ici une biographie de sa mère, Jeanne, morte en 1977. Écrite durant l’année qui suivit la mort de sa mère, cette biographie ne sera éditée qu’à la mort de Jacqueline. A partir de souvenirs personnels, de photos, de quelques témoignages, Jacqueline  retrace la vie d’une femme née à la fin du XIXe siècle et qui s’est dévouée autant à sa fille qu’à l’écriture pendant près d’un siècle. Veuve très tôt, Jeanne apparaît comme une femme moderne, intelligente, discrète, mais déterminée.

Jacqueline de Romilly, dont nous connaissons la passion pour la littérature helléniste, dresse un portrait parfois un peu trop idéaliste de celle qui voua sa vie à sa fille. Si Jacqueline est emphatique pour parler de sa mère, elle ne ménage pas la fille qu’elle fut. L’écriture de cette biographie est à la fois l’occasion pour elle de rendre hommage à cette femme de lettres trop méconnue, mais aussi une façon de mieux la connaître. C’est avant tout le destin d’une femme qu’elle nous livre, bien plus que le destin de sa mère, d’où sans doute la quasi absence du mot « mère » ou « maman ».

Et, maintenant que j’y repense avec le recul du temps, je commence à comprendre combien il était difficile, à cette époque-là, d’être un femme seule, travaillant et se défendant (p.95).

A travers quelques remarques, la lectrice des années 2000 que je suis, a souvent senti, dans les premières pages surtout, les critiques de la professeur de grec ancien envers la jeunesse des années 70 : Non, le temps n’était pas venu des mèches en désordre ou des corps affaissés sur les tables : les deux jeunes filles lisent, toutes droites et austères. Elles lisent et sourient. (p.23). Ces remarques ont un petit côté désuet, un regret du temps passé de la part d’une femme qui déjà en 1977 faisait ses premiers pas dans la vieillesse.

Jacqueline de Romilly fait de Jeanne une héroïne tragique, ce qui, pour une intellectuelle comme elle qui a travaillé sur le tragique grec, ne paraît pas incongru. Le terme apparaît à plusieurs reprises dans cette biographie : Le tragique traversa une seconde fois sa vie, comme un éclair. (p.99) ou encore c’était un lieu un peu fictif [la campagne] et clos, comme le monde de la tragédie (p.143). Et en effet la vie de Jeanne fut sans cesse contrôlée par le destin : la mort de son mari ou la deuxième guerre mondiale qui mit fin à ses espoirs littéraires. Car avant d’être mère, Jeanne est une femme de lettres qui écrivit jusqu’à sa mort, sans relâche, noircissant de son écriture des cahiers, écrivant des romans, des pièces de théâtre, des feuilletons radiophoniques. Si ses premières œuvres furent saluées par la critique, elles ne furent jamais reconnues, d’après sa fille, à leur juste valeur. C’est donc aussi le portrait d’une femme auteure que nous donne à lire ici Jacqueline de Romilly.

La biographe tente de saisir ce que fut Jeanne en tant que femme : ses espoirs, ses peines, des déceptions. Elle dit aussi à quel point finalement on ne connaît ses parents que dans leur rôle de parent, ignorant parfois ce qu’ils furent dans leur jeunesse ou leur adolescence, ayant du mal à saisir ce qu’ils furent avant d’être parents. C’est sans doute ce qui m’a le plus touchée dans ce livre, cette capacité à saisir ce que fut cette femme en tant que femme et pas seulement en tant que mère.

L’hommage est donc à deux niveaux et c’est peut-être pour cela qu’il apparaît parfois comme une hagiographie. Hommage à la femme, dont elle reconnaît la modernité, la finesse d’esprit, la culture, la ténacité, et hommage à la mère qui, par certain côté, m’a fait penser à celui d’Albert Cohen pour sa propre mère (Le livre de ma mère).

Ce couple mère/fille, cette fusion qui les unissait est à la fois bénéfique et étouffante, et sans doute que le destin de Jacqueline n’aurait pas été le même sans Jeanne : elle m’avait faite trop bonne élève pour que ma liberté d’esprit fût suffisante (p.139). Je disais plus haut que Jacqueline de Romilly n’est jamais complaisante envers elle-même, au contraire, on sent en la lisant, ses regrets, les déceptions qu’elle a dû provoquer par son manque d’intérêt pour les écrits de Jeanne, elle dit la culpabilité inhérente de l’enfant envers une mère qui a tout donné à sa fille, mais pouvait-elle faire autrement ? Au-delà d’un destin de femme, Jacqueline de Romilly nous dit à quel point les enfants sont égoïstes et à quel point les parents, et ici les mères, font preuve d’abnégation envers leurs enfants, elle nous révèle la beauté de cette abnégation en nous transmettant un peu de sa culpabilité.

Un texte très beau donc, que tout enfant devrait lire.

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14 Commentaires

  1. ce qui est touchant est de penser que les lectrices des années 2050 liront avec un sourire la description que « nous » pourrions faire d’une certaine jeunesse d’aujourd’hui.

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  2. Merci pour ce très joli billet… Je note le titre ! Bon dimanche !

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  3. Quoi qu’il advienne de notre vie, on reste toujours la fille de sa mère…
    J’ai bien aimé ce livre comme un de ses précédents « sous des dehors si calmes »…
    Une belle écriture sensible venant d’une intellectuelle comme elle, cela réconforte !

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  4. merci pour se beau partage ! 🙂

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  5. Les enfants, égoïstes???Jamais!!!😇😉
    Ton billet donne très envie avec ce livre de découvrir un peu plus Jacqueline de Romilly que j’ai souvent lue au cours de mes études

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  6. Une belle idée de cadeau pour ma maman, merci

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  7. un texte qui doit être passionnant ! Jacqueline de Romilly est une femme que je n’ai malheureusement encore jamais lu… ses travaux sont tellement riches !

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  8. Lu lors de sa sortie, j’ai beaucoup aimé, il m’a permis de lire une huitaine de livres de Jacqueline de Romilly.
    Ma mère le possède pourtant, mais elle ne doit pas être prête à faire à certain deuil.
    amitiés

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