Entretien littéraire avec Juliette #1: les lectures fondatrices

entretien juliette 1Il y a une quinzaine de jours, j’ai eu le plaisir de rencontrer la chanteuse Juliette pour un entretien. Fin septembre, son nouveau CD, Nour, est sorti dans les bacs (comme on dit), mais Juliette souhaitait parler littérature, pourquoi s’en priver.

Nous étions installées dans un petit jardin en plein cœur de Paris. J’étais un peu intimidée, j’avais grattouillé quelques questions sur un calepin, mais une entrée en matière sur les Droits du lecteur de Daniel Pennac a vite fait de me mettre à l’aise.

Après avoir longuement hésité, j’ai opté pour une retranscription de l’entretien plutôt qu’une synthèse qui me parait trop terne et qui aurait sans doute mal rendu le ton, l’enthousiasme et l’humour de Juliette. Comme l’entretien a duré un peu plus d’une demie-heure, j’ai décidé de faire durer le plaisir et de vous faire partager cet entretien un peu comme un feuilleton tout au long de la semaine !

Donc épisode 1 : Les Lectures fondatrices !

Quels sont les auteurs qui vous ont marquée, qui vous ont influencée ?

Ma grand-mère m’avait offert la Comtesse de Ségur dans une collection un peu précieuse

Les auteurs qui m’ont marquée, commençons, la liste va être longue. Je pense que le premier auteur qui a conditionné beaucoup de choses pour mes amours de littérature par la suite, c’est la Comtesse de Ségur. Ma grand-mère m’avait offert la Comtesse de Ségur dans une collection un peu précieuse, un peu à l’ancienne, la couverture était bleue rehaussée d’argent, il y avait un côté vieux livre et puis il y avait les gravures notamment de Gustave Doré. Cela avait un côté suranné, plongée dans le temps. Ce qui fait que cela a conditionné beaucoup mes amours de littérature qui, immédiatement, quand j’ai grandi étaient sur des auteurs contemporains de la Comtesse de Ségur, mais plus « sérieux ». Donc j’ai aimé avaler George Sand

C’est bien !

Oui, je l’ai fait exprès !

Vous voulez m’amadouer, c’est ça !

Donc voilà, j’ai été vers ces auteurs-là. Et puis le XIXe a commencé à beaucoup m’intéresser avec sa fin, une époque qui me passionne vraiment beaucoup, et donc avec les auteurs décadents, mais j’ai rencontré aussi Zola quand j’avais 12 ans et demi à peu près, c’était la suite pour moi de la Comtesse de Ségur, mais dans d’autres milieux sociaux, parce que dans Zola, il y a tous les milieux sociaux. Donc Flaubert, évidemment, après c’est passé par Maupassant qui est pour moi sans doute mon auteur de prédilection, c’est mon chéri, j’adore à mort. Et après, en avançant dans le temps, par les nouvelles, je suis entrée chez les Barbey D’Aurevilly et puis le Conte de L’Isle. Mais Barbey D’Aurevilly surtout et puis là, l’ouverture de la porte magique, à savoir le décadentisme, par le biais d‘Oscar Wilde, qui est pourtant un auteur anglais, mais qui a quand même écrit des choses en français et notamment sa pièce Salomé qui a été le livret de Richard Strauss que j’adore en termes d’opéra, donc il y a des liens. Je suis donc tombée dans les griffe du Décadentisme, ce qui fait qu’ensuite je suis tombée dans toutes ces bizarreries fin siècle, les  Peladan, et Huysmans aussi, la claque.

Alors Huysmans, c’est particulier parce que…

Il a deux périodes…

C’est très important les illustrations d’un livre

Oui, il a deux périodes, mais ce n’est pas tellement ça. Ma découverte de Huysmans est un peu particulière, je l’ai découvert avant, sans le relier au Décadentisme, parce que je ne savais pas ce que c’était, tout simplement parce que, dans la bibliothèque de ma mère, qui est  une grande lectrice, il y avait un livre de poche qui me fascinait, un vieux livre de poche, c’était Là-bas et dessus il y avait une illustration avec des sorcières, et cette illustration me fascinait totalement quand j’étais môme et après j’ai lu le livre – un peu plus tard, il y a quelques pages sur le procès de Gilles de Ray qui sont assez gratinées – j’ai donc découvert Huysmans plus par une illustration de bouquin. C’est très important les illustrations de livre, ça fait deux fois que je vous en parle. Et puis on aime un livre dans une édition, avec une illustration, c’est cette édition et pas une autre. Et c’est aussi la même chose quand on découvre par exemple une pièce de Chopin. La première fois que j’ai entendu les Nocturnes de Chopin c’était par Rubinstein, il existe peut-être des versions bien supérieures ou différentes, moi j’en reviens toujours à celle-là car c’est la première que j’ai entendue. Donc je pense que la couverture a avoir avec l’interprétation.

Après, j’ai lu Rachilde, Monsieur Vénus qui a conditionné quelques chansons. Il y a eu notamment une chanson écrite par Pierre Philippe qui s’intitule Monsieur Vénus dans le premier album que j’ai fait qui s’appelle Irrésistible, qui est un opéra minute, une chanson assez longue mais qui est exactement le défilé du roman raconté à la première personne par Raoule de Vénérande. Mais c’est une période que l’on a dans la vie et qui correspond à mon jeune âge adulte. Quand j’avais une vingtaine d’années, j’étais fascinée par des choses étranges…

C’est une littérature qui n’est pas très connue.

Oui, parce qu’elle est vite chiante, il faut dire ce qui est. Elle est super importante parce qu’elle intervient dans une époque politique et sociale particulière, mais au bout d’un moment, ça va bien. Et puis on a l’impression qu’ils ont cherché, notamment Rachilde, à chaque fois les déviances. Il y avait un champ libre, donc ils l’ont fait, mais je pense que, au bout d’un moment, il y a d’autres littératures qui nous appellent après par la suite.

Après cette époque de Décadentisme, sur mes 25 ans à peu près, je rencontre le réalisme magique et Garcia Marquez, et là par contre ça change beaucoup de choses. Et parallèlement, je lis beaucoup aussi des romans, on va dire, de gare, pour être un peu rapide. Par exemple, je lis San Antonio comme une malade et à qui je trouve une valeur littéraire intéressante et puis j’aime bien, vers la fin, quand il commence à dire des choses personnelles, à être un peu plus hargneux finalement. Et je tombe aussi sur un roman de Frédéric Dard qui s’appelle La vieille qui marchait dans la mer que je tiens pour un des plus beaux romans que j’ai lu. Je ne dis pas que c’est le plus beau roman du monde, je dis que c’est le plus beau roman que j’ai lu. Un roman qui m’a bouleversée en fait. Il fait partie de mon top ten !

Il y a eu une adaptation cinématographique avec Jeanne Moreau

entretien juliette portrait 2et Michel Serreau. Mais je crois que ça perd en film parce que tout à coup la crudité du langage devient anecdotique alors qu’elle a dans le livre une justification finale qui est incroyable. Et puis ça se délite à la fin parce qu’ils ont tous Alzheimer, c’est vraiment triste, c’est désenchanté, c’est un très beau livre. Evidemment il y a des palanquées d’expressions crues, il faut y aller, c’est hyper drôle, mais bon il y a une vraie raison. C’est un personnage qui existe et on sait pourquoi elle parle comme ça, c’est évident, il y a une vraie psychologie profonde, d’étude de la part de Frédéric Dard.

Donc à une époque je tombe sur quelques romans, dont celui-là, qui fait partie de mon top ten. Je vous ai parlé de Flaubert, je mettrais Madame Bovary, et on a mis aussi toutes les nouvelles de Maupassant. Madame Bovary, je l’ai encore lu l’été dernier, c’est monstrueux. J’ai fermé le bouquin – ça ne m’était pas arrivé la première fois que je l’avais lu -, la mort d’Emma Bovary, c’est une horreur.

Il y a la mort de Nana aussi qui est épouvantable.

Ce n’est pas dégueu non plus. Mais Zola est plus productif alors ça se perd un peu dans la masse. Il a des pages magistrales et merveilleuses et puis il y a en un paquet, il faut se les faire, ça tire à la ligne.

C’est le genre de bouquin qui fait dire : « je pourrais arrêter de lire »

Donc, je découvre Garcia Marquez, qui est un jalon, Cent ans de solitude, j’ai dû le lire 25 fois. Et dans le même temps, je tombe aussi sur un roman américain qui est mon livre de chevet, c’est mon top 1 du top ten, c’est La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole : j’ai tout dedans, ça me va bien. C’est le genre de bouquin qui fait dire : « je pourrais arrêter de lire »

C’est le livre complet.

Oui, c’est le livre complet, vraiment, auquel je reviens, que j’offre beaucoup, etc. Et c’est à partir de là que je m’intéresse à la littérature étrangère.

Une fois qu’on a lu la Bible, on peut tout lire.

C’était l’entrée.

C’était l’entrée, oui, dans la littérature américaine contemporaine. Et je lisais aussi beaucoup ce que l’on peut appeler des romans noirs. J’ai lu Dashiell Hammett, mais aussi Pas d’orchidée pour Miss Blandisch de James Hadley Chase. Ils étaient dans la catégorie des romans noirs, ce n’est pas vraiment des romans policiers, ce sont des romans sociaux aussi. On ne les lit pas pour l’intrigue en fait. Ce qui fait que la littérature policière rapide, Agatha Christie, m’intéresse moyennement, ils sont très talentueux, mais j’ai l’impression d’en avoir pour mon argent quand en plus le mec a exploré un milieu, m’apprend quelque chose, ou il me plonge dans une ambiance dans laquelle je n’ai aucune chance de vivre. Cela me passionne plus. Ce qui fait que, dans mes passions littéraires, il y a aussi Stephen King. Comme auteur contemporain, je trouve que Stephen King est remarquable. Je le prends aussi pour un peintre social terrible, avec une acuité incroyable. Il y a des romans où c’est trop, trop de fantastique, c’est trop de…

Vous avez lu le dernier sur Kennedy ?

Non, je ne l’ai pas lu, mais je vais le lire.

C’est un pavé !

Oui, c’est un gros pavé, j’ai vu, mais ça ne me fait pas peur, j’ai bien lu la Bible.

Vous n’êtes plus à ça près, ça va.

Une fois qu’on a lu la Bible, on peut tout lire.

Fin de la première partie !

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39 Commentaires

  1. Merci pour ce partage, elle est pointue Juliette et c’est une grande lectrice apparemment. J’ai hâte de lire la suite !

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  2. Super interview! J’ai hâte de lire la suite aussi! Cela promet d’être une feuilleton passionnant toute cette semaine!

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  3. Très chouette cette interview !!

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  4. Waw, quelles lectures passionnantes elle a eu ! Et quel entretien plus qu’intéressant. Super et je ne dirai qu’un seul mot « merci de nous l’avoir fait partager ».
    Quoi je ne sais pas compter ? 😀

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  5. keisha

     /  octobre 14, 2013

    Wahou, là franchement! Juliette, en tant que chanteuse, chapeau Madame, mais là elle emporte mon adhésion, c’est intelligent, c’est fin, c’est enthousiasmant (et vivement la suite)

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  6. Ouah quelle chance, Juliette est une grande dame irrésistible… James Hadley Chase c’est un plus beau coup de la littérature, toujours cité au coté des grands auteurs des romans noirs américains, alors qu’il est anglais, nous ne sommes même pas sûrs qu’il est posé un pied en Amérique, c’est le Vernon Sullivan made in UK mais il a mieux réussi son coup que Boris Vian !
    C’est un entretien superbe, merci d’avoir partagé cette belle rencontre !

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  7. Cette femme me plaît ! Déjà que j’aime l’écouter… Elle est sympa et naturelle et… c’est chouette George !

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    • C’est pour ça que finalement j’ai opté pour la transcription, ça aurait été dommage de se priver de son humour et de cette façon si particulière de parler des auteurs !

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  8. J’aimais beaucoup la chanteuse, c’est un plaisir de découvrir la lectrice et quelle lectrice !!!^^

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  9. Il faut que j’achète son dernier album, j’aime tellement cette artiste.

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  10. Lucky you!
    C’est génial d’entrer dans son univers comme ça, vivement la suite!

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  11. Avoir Rachilde comme lecture, effectivement, c’est rare! j’aime bien la façon dont elle parle des livres avec passion.

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  12. Super cette interview vous avez des goûts communs en plus. Cela devait être un agréable moment, merci de le partager avec nous.

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  13. Je suis une grande fan de Juliette, merci pour cet entretien très intéressant. Je me reconnais beaucoup dans son « parcours » de lectures. J’ai hâte de lire la suite 🙂

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  14. Super article ! J’ai hâte de lire la suite

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  15. Une interprète que j’apprécie
    Tu as eu de la chance de la rencontrer en tête-à-tête
    Superbe article

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  16. Très intéressant. Comme elle, j’ai été fan de La comtesse de Segur mais cela ne m’a fait aimé La conjuration des imbéciles. Comme quoi, à partir d’un même point de départ, on peut prendre différents chemins.

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    • J’adore cette image des chemins différents que nous font prendre nos lectures ! moi aussi j’ai commencé avec la Comtesse de Ségur, mais mes chemins m’ont longtemps fait parcourir le XIXe ! heureusement les chemins sont innombrables et toujours praticables !

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  17. Merci pour cette interview… J’aime beaucoup Juliette et c’est très intéressant de l’entendre parler littérature.

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  18. metaphorebookaddict

     /  octobre 30, 2013

    Article génial, je vais aller vite lire la suite 😉
    Et en plus, ça me donne envie de lire des livres (bizarre non?)

    Réponse

à vous....

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