« Suite française » Irène NEMIROVSKY

némirovsky suite françaiseComment parler de ce roman sans parler du destin tragique d’Irène Némirovsky ? Et peut-on lire ce roman sans penser au destin d’Irène Némirovsky ? Pour tout vous dire, je vous avoue que la couverture avec la photo de l’auteur me gêne un peu. Car finalement elle met plus l’accent sur l’histoire de l’écriture de ce roman et du manuscrit, que sur le roman lui-même. Généralement quand on met le portrait d’un auteur en couverture d’un livre, c’est que ce livre est une biographie ou une autobiographie, or là il n’est pas question de cela. Dans ce roman Irène Némirovsky ne raconte pas SA vie, elle raconte l’exode, et l’arrivée de l’armée allemande en France dans les années 40. Et je vous dirais même que si j’ai souvent hésité à lire ce roman c’est que je pensais qu’il s’agissait d’une sorte d’autobiographie et connaissant l’histoire de l’auteure, son arrestation, sa déportation et sa mort à Auschwitz en 1942, je ne m’en sentais pas capable. La lecture de ce roman fut donc une vraie découverte et au fil des pages le poids de l’appréhension s’en est allé.

Irène Némirovsky n’a pas pu achever la rédaction de ce roman qui aurait dû comporter 5 parties. Nous n’avons que les deux premières (Tempête en juin et Dolce), puisque qu’Irène fut arrêtée puis déportée. Le manuscrit nous est donc parvenu grâce à ses filles, qui l’avaient conservé jusqu’à la fin des années 90, et a été publié la première fois en 2004. La première partie traite de l’exode, notamment des Parisiens, à l’approche de l’arrivée des armées allemandes dans Paris. L’auteure s’intéresse ainsi à plusieurs personnages, et raconte leur histoire en alternant les chapitres. Dans la deuxième partie, les personnages de la première partie réapparaissent au second plan. Irène Némirovsky centre son regard sur un petit village et ses habitants qui doivent vivre en présence des soldats allemands basés chez eux.

Il est donc essentiellement question de l’occupation allemande dans les années 40 et de la façon dont la population a réagi à cette occupation.  Bien que juive, Irène Némirovsky n’évoque pas spécifiquement la question juive dans son roman. Dans la première partie, elle prend des personnages très différents : une famille, un couple, un homme esthète et montre leurs réactions, les décisions qu’ils prennent, leur courage ou leur manque de courage, leurs peurs tout en décrivant l’exode : la fuite sur les routes, les bombardements, les trains bondés, le manque d’essence, les morts, l’incertitude des lendemains. Dans la deuxième partie, elle fait de même et raconte comment chaque habitant réagit à l’arrivée des Allemands et à leur installation dans leur village et surtout dans leur maison tout en montrant aussi le comportements des soldats allemands.

Tout au long du roman la présence allemande évolue. Tout d’abord les Allemands sont perçus comme une entité indistincte, une menace floue sur laquelle on construit un imaginaire, sur laquelle une peur presqu’irrationnelle nait et qui entraîne l’exode. Puis les Allemands sont montrés par le biais des bombardements. Au fil du roman, les Allemands se matérialisent : ce sont des bruits de bottes :

Cela passera. L’occupation finira. Ce sera la paix, la paix bénie. La guerre et le désastre de 1940 ne seront plus qu’un souvenir, une page d’histoire, des noms de batailles et de traités que les écoliers ânonneront dans les lycées, mais moi, aussi longtemps que je vivrai, je me rappellerai ce bruit sourd et régulier des bottes martelant le plancher (pp.330/331)

, puis un régiment et enfin un individu à part entière pour finir par devenir un être humain, finalement presque comme les autres.

Irène Némirovsky décrit l’occupation dans la vie quotidienne. Elle évoque les restrictions, les rationnements, les arrestations voire la résistance, mais elle centre surtout son regard sur la population lambda. Ce que je trouve extraordinaire de la part de cette femme, et en pensant à ce qu’elle va subir, c’est qu’elle ne tombe pas dans le manichéisme, que ce roman, écrit alors même que les évènements qu’elle raconte viennent d’avoir lieu, est, je trouve, emprunt d’une humanité formidable et notamment dans la deuxième partie. Elle montre la complexité des sentiments aussi bien de la part des Français que de la part des Allemands, que personne n’est tout noir ou tout blanc, que quelque soit le camp auquel on appartient, un homme est un homme et une femme est une femme, avec des sentiments amoureux, avec une conscience nationale, avec ses devoirs. Elle montre l’absurdité d’une telle situation, de ces êtres embarqués dans une guerre qui les jettent les uns contre les autres tout en les faisant vivre ensemble. Par la proximité, les Allemands deviennent des êtres individuels avec leurs passions pour la littérature, avec leur nostalgie du pays, avec le manque de leur famille, et de l’entité vague d’ennemis soudain ils en deviennent humains et c’est un peu là le problème. Qui dit humanité, dit liens qui se nouent, et dit aussi la difficulté du choix : refuser l’occupant comme tel car ennemi, ou accepter cette proximité avec toute la culpabilité que cela peut entraîner.

C’est un roman comme j’en ai peu lu sur cette période, à tel point que j’ai souvent eu du mal à me dire qu’il fut écrit alors que la guerre battait son plein. Il y a déjà un tel recul, une telle conscience, une telle intelligence, qu’il semble avoir été écrit des années après les évènements qu’il raconte. En lisant les pages sur le lien qui s’établit entre une jeune femme française et un officier allemand qui réside chez elle, je n’ai pu m’empêcher de penser à ses femmes qui furent rasées à la Libération avec une telle violence. Non, en temps de guerre, les occupés ne sont pas forcément des gens biens et les occupants ne sont pas forcément des salauds, ce serait un peu trop facile.

Irène Némirovsky, avec des accents presque camusien, dit l’absurdité de l’Occupation.

Bientôt, sur la route, à la place du régiment allemand, il ne resta qu’un peu de poussière. (p.516).

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices (choix d’Accalia) et du Challenge A tous prix (Prix Renaudot 2004)

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35 Commentaires

  1. Tu sais déjà que j’ai adoré aussi !
    Je suis curieuse de voir le film quand il sortira…

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  2. Un film va être fait d’après ce livre…et flûte je ne l’ai pas encore lu, et ce n’est pas pour tout de suite que je vais m’y mettre… pour son histoire, son angle de lecture, ce roman est un incontournable pour moi, qu j’espère bien pouvoir lire un jour. mais il faudra encore patienter un peu !

    Répondre
    • Je suis alors contente de l’avoir lu avant la sortie du film ! Je ne peux que te conseiller sa lecture surtout toi qui aime tant l’histoire !

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  3. Un très grand livre, une très grande dame, une si belle découverte !

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  4. C’est une auteure que j’ai très envie de lire et ton billet, excellent comme toujours, ne va pas tiédir cette envie, bien au contraire !

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  5. Bonjour George, je n’ai jamais lu cette auteur… Je devrais sûrement ! Bonne journée et bon weekend.

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  6. allychachoo

     /  octobre 4, 2013

    J’avais vraiment adoré ce livre, ton article m’y fait repenser avec plaisir !

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  7. alexmotamots

     /  octobre 4, 2013

    J’ai découvert l’auteur avec ce roman lors de sa « redécouverte ». Je l’ai trouvé superbe.

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  8. Forcément d’accord avec toi, je suis ultra-fan de l’auteure… Sur mon blog j’ai plutôt parlé des livres moins connus que ce prix Renaudot posthume, si tu as le tps de jeter un oeil : http://www.vivelaroseetlelilas.com/search/label/Ir%C3%A8ne%20N%C3%A9mirovsky

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    • D’elle j’avais lu aussi « Jezabel » mais j’ai aussi « le bal » qui m’attend. Merci pour ton lien.

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  9. Laurence (Lolotte)

     /  octobre 4, 2013

    Je l’ai lu et tu me donnes vraiment envie de le relire !!

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  10. Vous avez raison, le plus impressionnant est le regard lucide sans aucun recul sur ce qu’elle vit, elle fait un tableau d’une justesse incroyable sur la débâcle où elle n’épargne pas les gens de son milieu la haute bourgeoisie. Sartre a écrit sur cette même période dans « la mort dans l’âme »,le troisième roman des chemins de la liberté qui s’avère bien fade à coté de l’ouvrage de Irène Nemirovski.
    C’est un pur chef d’œuvre !.

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    • J’ai pensé ensuite au « Silence de la mer » de Vercors qui parle aussi de cette cohabitation étrange entre occupants et occupés.

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  11. Un livre remarquable qui m’a beaucoup plu et qui vaut la peine de relire.
    Merci pour tous ces billets que je lis toujours avec beaucoup d’intérêt.

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    • Merci Arriette ! Comme je le disais plus haut en réponse, je pense aussi que c’est le genre de roman qu’il faudrait relire.

      Répondre
  12. C’est un livre que se lit bien. Il aurait pu être une belle saga.

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  13. Tu donnes envie de le lire ! A ta conclusion « Non, en temps de guerre, les occupés ne sont pas forcément des gens biens et les occupants ne sont pas forcément des salauds, ce serait un peu trop facile. », on peut dire « non, en temps de guerre, ou de paix, les humains ne sont pas forcément… » Merci de l’émulation ! 🙂

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  14. Je suis ravie de lire cette critique! C’est vraiment un magnifique roman que j’ai adoré.

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  15. Ce livre a été un gros coup de cœur pour moi aussi !

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  16. Un roman que je veux absolument lire depuis un bon moment déjà. J’ai un peu peur du thème, toutefois, surtout étant donné le destin de l’auteur.

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  17. Je dois le lire, je reviendrai lire ton avis plus longuement après

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  18. Je l’ai lu à sa sortie et j’avais beaucoup aimé. Il faudrait que je le sorte de sa naphtaline pour le relire

    Répondre
  19. Un beau billet pour un livre toujours sur ma PAL ! 😉 Sachant ce qui m’y attend, je freine un peu et je retarde…

    Répondre

à vous....

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