« Une Double famille » Honoré de BALZAC

Balzac la double familleCourt roman ou longue nouvelle, La Double famille appartient aux Scènes de la vie privée de la Comédie Humaine. Écrit et paru dans les années 1830, ce texte est assez peu connu, je crois. Je l’ai lu il y a maintenant cinq ans et si je n’avais pas encore de blog à l’époque, j’avais cependant pris des notes précises sur ma lecture ce qui me permet d’écrire ce billet ce matin. Ma vie de lectrice ayant commencé bien avant ma vie de blogueuse, comme la plupart d’entre nous (je parle pour les plus vieilles!), je trouve dommage que mon blog soit privé de ces lectures qui ont été importantes pour moi. Bien sûr, je serais incapable d’écrire un billet assez précis juste de mémoire, mais ce petit carnet déniché au fond d’un tiroir, résumant quelques œuvres de Balzac, et des relectures partielles, me donnent l’occasion de combler ces lacunes.

A l’image du titre, le récit est double. Dans une première partie, nous suivons l’histoire d’amour entre Roger, un homme riche dont on ignore véritablement l’identité, et une jeune fille entretenue, Caroline Crochard, de laquelle il aura deux enfants. Dans la seconde partie, qui se révèle être une analepse (ou flash-back si vous préférez !), Balzac nous fait faire la connaissance de M. de Granville, avocat et jeune homme prometteur qui va épouser, plus par intérêt que par amour, la jeune et belle Angélique Bontemps. Vous avez bien sûr compris que le Roger de la première partie et le Granville de la deuxième ne forment qu’une seule et même personne, et que ce brave homme va donc entretenir une double vie durant de nombreuses années.

Le procédé rétrospectif qu’emploie Balzac permet de justifier l’adultère. En effet, cette douce Angélique se révèle finalement une impénitente bigote, qui fait de son foyer un endroit austère et froid, dépourvu de tout sentiment et où seul le devoir est roi. Ce pauvre Granville tombe alors sous le charme de Caroline et dans les filets de la mère de celle-ci. Alors que son mariage est un échec, la vie qu’il partage avec Caroline est lumineuse. La jeune femme devient mère de deux enfants qu’elle chérit et fait de Granville un père heureux. Balzac fait d’ailleurs un portrait idéal de cette famille clandestine : A la clarté d’une lampe, au coin du foyer, dans cette chambre de paix et de plaisir, Roger s’abandonna donc au bonheur de contempler le tableau suave que lui présentait cet enfant suspendu au sein de Caroline blanche, fraîche comme un lys nouvellement éclos (pp. 56/57).

Roman de l’adultère certes, mais roman aussi de la paternité. L’amour paternel de Roger de Granville est fortement conditionné par l’amour qu’il porte aux mères. S’il tentera de protéger ses fils légitimes du rigorisme de sa femme, la tendresse sera plus du côtés des enfants illégitimes, du moins dans la partie lumineuse de sa relation avec Caroline. Mais il est évident qu’au XIXe siècle, Balzac ne pouvait pas donner de l’adultère une vision positive. La fin n’aura donc rien d’un happy end.

Roger de Granville, que l’on retrouvera vieilli à la fin du roman, apparaît alors comme un homme désillusionné et au cœur froid. La visite de son fils légitime, Eugène entraînera cependant une certaine embellie, comme un chant du cygne, Roger de Granville délivrera à son fils un conseil de poids :

Quand tu te marieras […] n’accomplis pas légèrement cet acte, le plus importants de tous ceux auxquels nous oblige la Société. Souviens-toi d’étudier longtemps le caractère de la femme avec laquelle tu dois t’associer.

Sans être un texte majeur de Balzac, ce court roman a quand même un certain charme et j’ai cru déceler plusieurs touches d’ironie envers ce pauvre Granville bien empêtré dans ses affaires de cœur. Ce thème du mariage, grand sujet romanesque, repose la question cruciale de l’époque, de l’union par intérêt qui provoque des catastrophes intimes touchant autant les époux que leurs enfants. Réel drame de la vie privé, ce roman reprend également les thèmes chers à Balzac : les grisettes et leur mère manipulatrice ; l’opposition entre le peuple pauvre et intéressé et l’aristocratie, opposition qui se lit aussi dans les descriptions des différents quartiers de Paris ; l’argent ou encore l’ambition.

Balzac avait déjà mis au point son système de retour des personnages, ainsi voit-on apparaître à la fin, le célèbre docteur Horace Bianchon, déjà présent dans Le Père Goriot et que l’on retrouve dans de nombreux autres romans de Balzac par la suite (Les Illustions perdues ou encore Splendeur et misères des courtisanes). De même, Granville réapparaîtra également dans Splendeur et misères des courtisanes (il faut vraiment que je le relise, ce roman!), ainsi que dans César Birotteau ou Le Cousin Pons.

Roman qui s’inscrit dans le cadre du Challenge Balzac et du Challenge Amoureux Saison 3 (cat. Amours classiques).

challenge BalzacChallenge Amoureux saison 3

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34 Commentaires

  1. Un des rares de Balzac non lu, je note! Merci George!

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  2. A reblogué ceci sur El7fe Eternal.

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  3. Je suis tout à fait d’accord avec la non liste des commentaires sur papier après lecture d’un ouvrage. Aujourd’hui je me vois bien démunie à écrire un commentaire sur des classiques ou livres lus avant de commencer à partager par blog. Même actuellement, l’oubli s’installe vite. Toutefois ayant sous la main le père Goriot, livre que je n’avais pas lu de Balzac hormis le lys dans la vallée. Effectivement en lisant ta critique j’y retrouvais les caractéristiques délicieusement écrites du Père Goriot. Balzac me fait bien rire de par sa plume acérée, sa manière d’écrire que je trouve jouissive. Quelle beau retour en arrière. Je devrais reprendre la lecture de ce livre pour en noter toutes les perles. Elles s’égrènent vraiment pour mon plaisir tant il joue avec la dénonciation de ce que tu cites avec élégance et humour caustique. Je rajoute ce livre à lire pour cet auteur. Un grand merci.

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    • Merci pour ce commentaire. J’ai beaucoup lu Balzac et il est peu présent sur mon blog, c’est dommage, d’où cette session de rattrapage 😉 ! Je ne peux que t’encourager à reprendre le Père Goriot, j’aime beaucoup ce roman!

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  4. Mon mémoire de Master 1 LCL parlait d’une double famille et la vision balzacienne de la famille … (en gros!)
    Bien que j’en ai largement mangé de ce texte … Je l’aime bien!!!!

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  5. Je ne le connaissais pas du tout, à découvrir donc !

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  6. Un moment que je veux le lire. Hop, commandé sur Po**oc !

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  7. un balzac jamais lu mais que l’on peut trouver en numérique maintenant donc toc je l’ai coché

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  8. J’aime infiniment Balzac (ainsi que Proust et Zola) mais ne connaissais pas cet ouvrage dont je note expressément le titre.
    Très joli billet qui me fait dire « vivent les petites notes » !

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  9. Je ne connaissais pas ce titre, même de nom !

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    • Je ne le connaissais pas non plus avant qu’un prof ne me le conseille, un prof spécialiste de Balzac, ça aide pour découvrir des livres peu connus 😉 !

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  10. Tu aurais pu le mettre aussi dans ton challenge « Mariage », non ? Je ne connaissais pas du tout non plus mais j’avoue que ça ne me tente pas trop (tant mieux parce que ces derniers jours j’ai déjà noté pas mal ;0) Bisous George, bon week end

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    • C’est vrai que le thème du mariage est présent, mais le titre n’est pas assez explicite. Allez un moins dans la wishlist c’est toujours ça en moins.

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  11. Je suis toujours admirative devant ta discipline. Je n’ai jamais pu m’astreindre plus que quelques semaines à garder des traces écrites de mes lectures avant d’avoir mon blog, et c’est bien dommage. Par exemple, j’avais totalement oublié ce que racontait ce roman. Ca ne m’est un peu revenu qu’en te lisant.
    Si un jour tu as envie de relire Splendeurs et misères des courtisanes, je suis partante!… dit-elle alors qu’elle lit à une vitesse de tortue et est super à la bourre dans ses LC…

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    • C’était des notes de lecture pour ma thèse, j’avais lu quelques romans de Balzac en rapport avec ma thématique, voilà pourquoi j’avais pris des notes précises, je me suis dit qu’il était dommage que ça se perde !
      Je suis partante pour « Splendeur et misères », quand tu veux 😉 !

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  12. Il est toujours plaisant de revenir à Balzac et bravo d’avoir gardé ces notes
    je faisais des résumés systématiques autrefois, j’avais arrêté et j’ai repris avec le blog pour être le plus fidèle possible dans mes résumés de blog.

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  13. Merci de me faire découvrir un titre de Balzac que je ne connaissais absolument pas.
    Je l’ai téléchargé en numérique et il trouvera une place de choix l’an prochain dans mon application iPhone de littérature. Merci !
    A noter que « Mémoires de deux jeunes mariées », plus connu, est passionnant sur le même sujet.

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    • J’avais commencé « Mémoires de deux jeunes mariées » je l’ai abandonné mais pas parce que je n’avais pas aimé, parce que les lectures pour la fac avaient commencé 😉 ! Il faudrait que je le reprenne.

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  14. un sujet intéressant, mais je ne pense pas que ma première lecture de Balzac se fera avec celui-ci…quoique…

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  15. Fedora

     /  juin 2, 2013

    Granville apparait, juste avant son mariage et avec évocation de l’union à venir avec Angélique; dans le roman Une ténébreuse affaire, oeuvre immense considérée comme l’un des tout premiers « romans policiers. Quant à Une double famille, il y a là une complexité très intéressante à mes yeux : Caroline tombe amoureuse d’un autre, là encore il y a une dualité, mais elle est impardonnable chez une femme, ce qui conduit au retour à la misère ouvrière.
    Les sentiments de Granville s’ajustent en fonction de la manière dont une femme lui donne son coeur. Il me parait noir et colérique dans sa vie intime. il est très curieusement à l’opposé de sa réputation sociale et professionnelle d’homme . Il est surprenant de le voir tout à fait compréhensif et protecteur vis-à-vis de l’amour de Mme de Sérizy pour Lucien dans Splendeurs et misères de courtisanes qu’il est bourreau pour Caroline séduite par un autre. Lorsque Granville l’abandonne pour cette raison, il l’épiera cependant, témoin de la descente aux enfers de la jeune femme, descente aux enfers par amour.
    À la fin d’Une double famille, Granville dit : « je déteste tout ce qui peut ressembler à un sentiment ».

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    • Merci pour toutes ces précisions. Ma lecture remonte un peu donc certains détails de l’histoire se sont un peu évanouis avec les temps. Je trouve très intéressant en effet ce que vous dites sur l’abandon de Caroline par Granville.

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  16. melusine1701

     /  juin 4, 2013

    Je note, j’aime les histoires balzaciennes mais je n’ai pas toujours le courage de l’affronter. Celui-ci me tente.

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à vous....

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