« Du domaine des murmures » Carole Martinez

martinez du domaine des murmuresDepuis le temps que l’on me parlait de ce roman, il a fallu qu’il vienne s’inscrire dans la sélection du Prix des Lectrices pour que je le lise enfin. On a sans doute déjà tout dit sur ce roman et je crains que mon avis ne soit guère original, mais j’essaie quand même.

Esclarmonde, refusant de se marier avec Lothaire, homme réputé pour trousser les jupons, demande à être emmurée et de vivre sa vie en recluse, une vie qu’elle dédie désormais à Dieu. Dans une petite geôle annexée à la chapelle Saint-Agnès, du château des Murmures, elle aura droit à une fenestrelle entravée de barreaux. Ne faisant pas vœu de silence, les gens du château ou des environs pourront venir lui rendre visite. La veille de pénétrer à jamais dans sa cellule, elle est violée, mais tait le forfait pour n’avoir pas à renoncer à ses vœux.Le récit est double. Il s’ouvre et se clôt par une description actuelle du château des Murmures faite par des voyageurs ou des touristes, mais, le corps principal du roman est le récit d’Esclarmonde sur ses années de recluse, un récit qu’elle nous adresse, nous voyageurs, lecteurs, hommes et femmes du futur. Sa voix nous parvient donc à travers les siècles et témoigne aussi d’une certaine survivance de son âme, puisque des références à notre présent viennent parfois se glisser dans ses propos. Elle a quinze ans quand elle prend cette folle décision, mue par une foi réelle. Mais, très vite on sent bien que cette réclusion n’est finalement que le meilleur moyen qu’elle a trouvé pour être libre : Que cherchais-je donc en ces murs ? L’extase mystique, la proximité de Dieu, la splendeur du sacrifice ou la liberté qu’on me refusait en m’offrant en mariage ? (p.84)

Cet enfermement repose donc sur un paradoxe : s’enfermer pour être libre. Le thème de la prison heureuse est un thème que l’on trouve dans la littérature et en lisant les confessions d’Esclarmonde, j’ai pensé à Fabrice Del Dongo emprisonné à la tour Farnèse et goûtant le plaisir de voir Célia à travers les barreaux de sa geôle. Dans sa cellule, Esclarmonde observe, à travers sa fenestrelle, les gens passant dans la cour, les marchands, les pèlerins, les amours qui se nouent. Mais les choses vont changer à la naissance de son fils, né du viol qu’elle a subi avant son enfermement. La naissance de cet enfant va entraîner un changement fondamental en Esclarmonde. Cet être va éveiller en elle un amour plus fort que la foi : L’enfantement n’était pas seulement une torture physique, mais une peur attachée comme une pierre à une peur intense. Les mères savaient la mort déjà à l’œuvre dès le premier souffle de leur enfant, comme accrochée à leur chair délicate. (p.79)

Carole Martinez nous plonge au Moyen-Âge. Elle nous dit la rudesse et la violence des hommes, ces seigneurs tout puissants ayant droit de vie et de mort sur leurs serfs, leur mesnie et donc leur femme et leurs enfants. Elle dit l’empreinte de la foi en tous, dirigeant ce monde, produisant aussi dans son sillage une multitude de superstitions et de croyances populaires : Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux (p.207). Se mêlent le mysticisme religieux et les croyances fabuleuses avec un art que Carole Martinez maîtrise parfaitement nous replongeant aussi dans les lais des troubadours. Ce Moyen-Âge nous apparaît alors dans toute sa complexité.

L’histoire est bien présente aussi avec les Croisades, les combats terribles, les morts par milliers. Cette foi qui a fait se mouvoir des armées d’hommes prêts à combattre, à libérer Jérusalem. Mais, au fil du roman, cette foi semble s’étioler et l’auteur montre ses incohérences et la violence des hommes au nom de la religion.

Le destin d’Esclarmonde n’est pas le destin d’une sainte, il ne s’agit pas d’une hagiographie, c’est l’histoire d’une femme et surtout l’histoire d’une mère prise à son propre piège, mais avait-elle le choix ? L’amour maternel apparaît comme l’amour ultime, le plus fort, et le réel enfermement, Esclarmonde le connaîtra bien au-délà de sa prison, c’est en elle-même qu’elle sera désormais enfermée : On ne me reprochait pas mon ambition, on ne bâillonnait pas une hérétique, une possédée, un faux prophète, on bâillonnait une mère (p.213).

Mais l’autre personnage important du roman est aussi ce domaine des Murmures, ce château qui renferme le silence des femmes, une légende sur une femme enterrée vive dans les fondations, ces servantes qui dorment devant la porte de leur maîtresse. Le domaine des Murmures résonnent des murmures des femmes et de leurs peines.

Les phrases de Carole Martinez sont longues et rebondissent de relatives en propositions, étirant la parole d’Esclarmonde, lui rendant sa voix par delà les siècles. Un roman qui, bien que se déroulant dans une époque lointaine, bien que prenant pour personnage principal une recluse, nous parle, nous renvoie à nous-même, à nos propres choix, à nos propres peines : Ô ce vide en mes bras comme un creux en mon âme ! (p.79)

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices, du Challenge à tous prix (Goncourt des Lycéens) et Challenge Goncourt des lycéens (2011).

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52 Commentaires

  1. La lecture me fait souvent l’effet d’une prison heureuse 😉 Autant « Le coeur cousu » ne m’a jamais tentée, aussi celui-ci oui 🙂 Il est noté, d’autant qu’il vient de sortir en poche !

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  2. J’hésite encore. Je n’ai pas lu « Le coeur cousu » et ce titre me tente et m’effraie à la fois. J’ai surtout peur de la narration, de l’écriture de l’auteur qui pourrait m’ennuyer définitivement. Je pense que je tenterai au moins de le feuilleter la prochaine fois que je passe en librairie, maintenant qu’il est sorti en poche.

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  3. Dans ma PAL déjà mais j’ai tant aimé le coeur cousu que ça me fait un peu peur d’être déçu… L’histoire, en même temps, m’attire moins que celle du coeur cousu… L’aspect religieux aussi qui me freine un peu… Mais je finirais bien par le lire :0)

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    • Je n’ai pas encore lu « le coeur cousu »… L’aspect religieux est bien sûr présent mais non pesant et au contraire il y a une certaine critique justement.

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  4. Bonjour George, plus qu’à l’histoire (j’avais préféré Le coeur cousu), j’ai été très sensible à l’écriture. Bonne après-midi.

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  5. Ce roman attend dans ma bibliothèque depuis un certain temps. Comme je n’ai pas aimé « Le coeur cousu », je ne sais pas m’y mettre!

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  6. metaphorebookaddict

     /  mai 1, 2013

    Je l’avais beaucoup aimé mais moins que Le cœur cousu 😉

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  7. Je n’ai pas aimé du tout « Le coeur cousu ». J’ai donc longuement hésité avant de lire ce roman. Belle surprise. J’ai apprécié ce roman particulier, d’un genre différent de ce qu’on peut lire habituellement. Un roman que je garderai certainement en mémoire.

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