« Un homme trop facile » Eric-Emmanuel SCHMITT

schmitt un homme trop facileOn ne présente plus Éric-Emmanuel Schmitt, ses romans comme ses pièces sont souvent plébiscités. J’avais lu avec plaisir une précédente pièce sur Diderot : Le Libertin, qui avait été créée en son temps avec le regretté Bernard Giraudeau dans le rôle titre. Dans cette pièce publiée chez Albin Michel et actuellement à l’affiche du théâtre de la Gaité Montparnasse, Schmitt s’intéresse au Misanthrope de Molière.

Alex, acteur aimé et aimable, se prépare, dans sa loge à interpréter le rôle d’Alceste, quand apparaît dans son miroir un Inconnu. S’engage alors un dialogue, très souvent entrecoupé, entre l’acteur et le personnage désigné pendant toute la pièce par la périphrase : l’inconnu dans le miroir. A cette rencontre entre réalité et fiction, viennent s’adjoindre toute une série de péripéties : menace de mort sur Alex, tentative de séduction sur l’actrice incarnant Célimène, etc.

Si l’idée de départ est très alléchante et m’a donné envie de découvrir cette nouvelle pièce, je dois dire que tout l’à côté, les intrigues secondaires m’ont semblé du remplissage sans guère d’intérêt, notamment cette histoire de menace de mort qui n’apporte rien et entraîne la pièce dans des digressions qui frôlent l’absurde dans le mauvais sens du terme.

Je trouvais intéressant le sujet de la mise en abyme théâtrale, mais Schmitt la traite d’une façon simpliste, sans guère de profondeur et notamment en évoquant certaines habitudes liées au genre comme s’il nous apprenait des choses que, je pense, tout le monde connait : le fameux « merde » que l’on lance aux acteurs et auquel ils ne doivent pas répondre, les 3 coups du brigadier, et, comme si nous ne l’avions pas compris, cette réplique qui, je crois, a fini de me désespérer : Oh j’y pense, ce nom, il existe, c’est le vôtre : misanthrope (p.131) ! Mais c’est bien sûr, Alceste est le personnage du Misanthrope !!!! merci M. Schmitt nous ne l’avions pas compris. Mais il y a pire ! si si ! Grâce à Eric-Emmanuel Schmitt nous apprenons que le vrai nom de Molière était en fait Jean-Baptiste Poquelin : ben ça alors !!

Qu’en est-il du réinvestissement de la pièce de Molière ?

Pour coller à la pièce de Molière, Schmitt fait parler Alceste en alexandrins, mais, comment dire, n’est pas Molière qui veut, et du coup les vers manquent souvent de légèreté et les rimes sont parfois un peu tirées par les cheveux. (On peut être honnête homme, et faire mal des vers. Philinte, acte IV, scène I, vers 1144)

Cela dit (oui on va tenter de trouver quelques points positifs), l’intérêt que l’on peut trouver dans cette pièce réside dans le fait qu’Alex (vous remarquerez la proximité sonore entre Alex et Alceste !) n’est absolument pas un misanthrope et qu’en ce sens il serait plus proche d’un autre personnage de la pièce de Molière : Philinte. Devant cette opposition de caractère, l’inconnu assure qu’Alex n’est pas apte à incarner le rôle. Si Molière dénonçait l’hypocrisie de la Cour, Schmitt semble ici dénoncer (oui, si on veut!) l’hypocrisie du milieu des acteurs. Alex ainsi ne rabat pas le caquet d’un auteur présomptueux, par exemple, ce qui entraîne la colère d’Alceste, ou encore complimente à l’excès l’actrice principale de la pièce pour ne pas la contrarier avant de monter en scène.

Les échanges entre Alceste et Alex vont entraîner quelques reconsidérations. Sans aucun doute si Alex, finalement, interprète magistralement son rôle, c’est qu’il a, au préalable, pu converser avec l’Inconnu. Alex prend alors conscience de ses contradictions. Et cet inconnu dans le miroir que, nous tous, nous percevons lorsque nous nous observons, quand nous nous interrogeons sur notre paraître et notre être, n’est autre qu’une autre face de nous-même : ALEX : Je vous portais en moi, monsieur le Misanthrope, comme l’un de mes possibles que je n’ai pas choisi. (p.150). Le miroir nous reflète mais à « l’envers », face à nous, comme face à un autre, et cet autre, pour Alex est précisément son opposé et en même temps le personnage qu’il doit incarner sur scène. Voilà sans doute ce qui m’a le plus intéressée dans cette pièce, même si j’ai regretté que Schmitt n’aille pas plus au fond de son sujet, que les dialogues entre Alex et l’Inconnu ne soient pas plus nombreux. Il aurait sans doute fallu épurer la pièce de tous les à côté, pour se concentrer davantage sur la relation entre Alex et l’Inconnu. De même, comme je le disais plus haut, j’aurais aimé des réflexions plus intéressantes sur le théâtre, les acteurs et non ces clichés sans intérêt.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas retrouvé le charme du Libertin, les répliques bien senties, les réflexions intéressantes. Jusqu’au titre, cette pièce me semble bâclée et c’est bien dommage. Je vous conseille donc plutôt de lire ou relire Le Misanthrope de Molière.

Merci aux Editions Albin Michel.

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31 Commentaires

  1. Je suis plutôt sensible aux idées d’EES d’habitude, et je me demande si je serais aussi déçue que toi. A tenter, on pourra comparer nos avis 😉
    (je ne connaissais pas l’histoire du « merde » ^^)

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    • Ma déception ne tient pas tant à ses idées qu’à la façon dont il les traite ici. Le thème du miroir est intéressant mais je trouve qu’il n’est pas allé au bout de sa réflexion. Pour le « merde », c’est pourtant assez connu, me semble-t-il.

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      • Ah ben oui, ce « merde » est connu, même chez les lycéens, étudiants, avant le permis de conduire..
        Je comprends que ces évidences données par EES t’aient agacée!

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  2. Bon, mauvaise adaptation donc. Heureusement qu’il y a eu Alceste à Bicyclette cette année pour compenser du coup ! (http://www.vivelaroseetlelilas.com/2013/01/alceste-bicyclette-jubilatoire.html)

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  3. Je crois que malheureusement il écrit de moins en moins bien à ce qu’on m’a dit et, comme toi, j’avais beaucoup aimé « Le libertin » mais aussi « Frederick et le boulevard du Crime », deux pièces lues et vues, à Grenoble. Et oui, de bons souvenirs de Bernard Giraudeau (mais je crois que je t’en ai déjà parlé, non? Giraudeau…hum, de dos… ;D)

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  4. je n’ai pas été impressionné par la pièce, mais je pense qu’elle permet aux non-spécialistes en la matière de s’approprier un peu de l’histoire de Molière, et de son oeuvre, de loin… je suis moins négative que toi, même si mon expérience n’a pas été sensationnelle avec ce récit. peut-être que la pièce au théâtre donne un peu plus de profondeur…je ne sais pas ! la pièce a du succès non ?

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  5. Pas tentée 😦 Il faut dire que les écrits de Schmitt m’emballent de moins en moins, que ce soit ses pièces ou ses romans. Je trouve qu’il tombe dans la facilité et ne se renouvelle pas vraiment.

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    • Par contre je l’ai entendu il y a quelques mois sur france musique, il est impressionnant de culture musicale… un bonheur à écouter!

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    • Cynthia@ : c’est un peu ça en effet !
      Sabbio@ : sans doute, je n’ai pas souvenir de l’avoir entendu récemment.

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  6. J’aime trop Le Misanthrope pour me risquer à cette lecture! Seul livre apprécié d’EES Oscar et la Dame rose… Le reste était souvent trop superficiel à mon goût, grande couverture médiatique mais perte de pertinence au gré du temps. Alors Molière non pas touche 🙂

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  7. J’aime bien E. E. Schmitt et j’ai récemment chroniqué « Petits crimes conjugaux » mais là, au vu de ton billet, je vais faire l’impasse !

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  8. argali2

     /  mars 14, 2013

    J’ai bien aimé cette vision différente car je l’ai prise pour ce qu’elle est, un simple divertissement. Je n’y ai pas cherché de grande analyse littéraire.

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  9. je ne suis pas du tout inspiré par cet auteur surfait je le crains et cet article me conforte dans mon ressenti

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  10. Cela fait longtemps que je ne l’ai pas lu.

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  11. Comme toi j’avais bien aimé Le libertin, qui est le premier de lui que j’ai lu, mais j’ai eu beaucoup de mal avec les 2-3 autres que j’ai essayés depuis.

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  12. Chiarissima

     /  mai 20, 2013

    Je trouve cette critique assez juste, mais trop indulgente encore. Il faudrait mentionner… ma foi, bien des choses en somme. 😉
    D’abord, le traitement du sujet, superficiel et pauvret. La réflexion sur les rapports de l’acteur et du personnage est courte et convenue, voire rebattue. La gamme des possibilités philosophiques, psychologiques, satiriques, dramatiques et comiques offertes par cette idée – pourtant ingénieuse et piquante au départ – n’est qu’insuffisamment exploitée. Les personnages sont des pantins dont les comportements injustifiés sonnenet faux et laissent froid. On salivait d’avance des anachronismes savoureux, des joutes verbales et des quiproquos. On n’a droit qu’à des grossièretés du genre:

    « Alex: Souvent femme varie.
    Alceste: Bien con est qui s’y fie. »

    Ce petit échantillon donne du reste une idée de la multitude de chevilles et de clichés qui émaillent le dialogue, sans parler de nombreuses fautes syntaxiques et lexicales.
    Et puis il y a le côté « scolaire » de l’analyse du Misanthrope, le didactisme pesant du ton, la vacuité verbeuse des vers où bien souvent le souci laborieux de la prosodie l’emporte sur l’exigence de sens.
    Bref, Schmitt n’est clarement pas taillé pour rivaliser avec Molière. Je n’ai pas vu la pièce, et ne la verrai sûrement pas, mais il me paraît certain qu’il faut beaucoup de talent au metteur en scène et aux acteurs pour sauver du naufrage un texte si indigent.

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    • 😀 ! Merci pour ce commentaire qui dit très bien ce que j’ai ressenti à la lecture de ce texte. N’est pas Molière qui veut !

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      • Chiarissima

         /  mai 20, 2013

        Le plus rageant dans ce genre de situation, c’est de voir une oeuvre plus que médiocre usurper une place imméritée, alors que tant d’auteurs talentueux peinent à se faire éditer ou représenter. Et de surcroît, cet écrivaillon surmédiatisé fait perdre un argent et surout un temps précieux à d’honnêtes lecteurs ou spectateurs qui comme nous ont la naïveté de se laisser aguicher par son bling-bling pseudo-classique. J’ai envie de m’en flanquer des claques, quand j’y pense! 🙂 Ça m’apprendra à me renseigner sur le net plutôt que de me lancer à l’étourdie dans une lecture…

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à vous....

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