« Gabriel »

©Romaric Cazaux

Bretagne, Quiberon, novembre 20..

Je suis arrivée hier dans l’après-midi. J’ai conduit d’une traite depuis Paris. Les essuie-glace, comme un métronome, rythmaient ma conduite, marquaient le temps, les kilomètres. Je savais qu’au bout de cette route unique et droite entre deux mers, sur cette presqu’île balayée par le vent et les embruns, j’allais le retrouver.

Je suis partie. Je n’ai pas vraiment réfléchi, c’était autre chose en moi qui me faisait agir. Un besoin viscéral. J’ai saisi ma valise, j’y ai glissé quelques affaires, pris mon sac dans l’entrée, et j’ai claqué la porte. J’avais la tête vide, le regard fixe. J’ai tout balancé dans la voiture et je suis partie.

J’entends encore la porte claquer, le bruit qui résonne dans la cage d’escalier, mes pas précipités. Installée au volant, j’ai allumé une cigarette, entrouvert la fenêtre, il a fallu manoeuvrer pour extraire la voiture de sa place, je crois que j’ai un peu tapé dans le pare-choc de la BM rutilante garée derrière moi. Qu’importe.

Il a dit : « Bonjour, je m’appelle Gabriel… ». Il a dit « Gabriel » et plus rien n’a compté que ce prénom. Ce prénom que j’ai tant prononcé silencieusement, en cachette, douloureusement, comme une prière. Il a dit « Gabriel » et tout était dit. Sa voix fut un choc, le prénom prenait corps. Pourtant souvent entendu prononcé par d’autres voix, au détour d’une rue, à la sortie d’une école, j’en connaissais les accents, mais prononcé par lui, c’était bien différent. Le prénom s’incarnait enfin, rendait palpable un corps, un visage, un sourire.

J’ai souvent rêvé de cela. « Comment t’appelles-tu ? » – « Je m’appelle Gabriel », un sourire timide sur les lèvres. Je l’ai imaginé, brun, les yeux marrons, grand, un peu dégingandé comme le sont les jeunes adolescents.

J’ai garé la voiture sur le parking de la plage. La promenade était presque déserte. Les nuages noirs dans le ciel avaient des accents baudelairiens. Contre une balustrade, de dos, j’ai aperçu une silhouette sombre tournée vers la mer. A l’horizon le ciel était plus clair, se déchirait. La silhouette était fragile.

J’ai marché vers lui.

Quand il s’est retourné, je l’ai reconnu, je ne pouvais pas me tromper, c’était Lui, cet enfant que l’on m’avait arraché et que j’ai passé 15 ans à chercher. C’était enfin Mon Gabriel, mon garçon, mon ange.

Il m’a emmenée sur la jetée, nous étions deux silhouettes qui marchaient sur la mer avec l’horizon éclairci devant nous.

©Les Mots de George, 23 Novembre 2012.

Texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture organisés par Leiloona.

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41 Commentaires

  1. Hélène

     /  novembre 25, 2012

    J’ai tout de suite été cette femme, mon coeur battait de plus en plus vite… j’ai été happée par ton texte…. magnifique !

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  2. Ton texte est superbe, et Quiberon un de mes endroits préférés!! Merci pour ce moment de poésie

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  3. Moi aussi j’ai été complètement embarquée dans ton texte. C’est très juste et émouvant, bravo !

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  4. trés beau texte, c’est beau c’est fort cette retrouvaille, bravo!

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  5. Très joli ce texte tout en douceur! Bravo! Tu as une belle plume!

    Si tu es d’accord, je t’ai taguée ma belle : http://plumedefeu.blogspot.fr/2012/11/le-petit-coin-ideal.html

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  6. Moi aussi j’aime beaucoup. Tu devrais écrire plus souvent.

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  7. Margotte

     /  novembre 25, 2012

    Bravo! je trouve ce texte très émouvant. J’ai été moi aussi happée par cette lecture. J’ai cru au début que c’était l’extrait d’un roman.

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  8. Oh, quelles belles retrouvailles. Moi, aussi, j’ai lu ce texte dans l’urgence et la délectation. Merci!

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  9. Comme Margotte, j’ai pensé lire un début de roman, Bravo, belle plume

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  10. C’est vraiment dommage que tu n’écrives pas plus souvent ! On s’identifie tout de suite à ton héroïne et la chute est très émouvante, bravo ! Continue !!!!

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    • Je vais essayer de suivre davantage les ateliers de Leiloona, j’aime les idées qui surgissent à partir d’une photo. Merci beaucoup mon Aspho, ce compliment venant de toi me touche beaucoup.

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      • Je n’ai pas le temps pour l’atelier de Leiloona, dans mes nouvelles plumes à « thème », je mettrai aussi des photos de temps en temps mais j’aimerais surtout relever les progressions des participants. Ton style s’est affiné depuis les dernières Plumes auxquelles tu as participé, c’est bien aussi de se dire sincèrement ce que l’on pense, ça aide pour avancer ! Alors tu sais ce qui te reste à faire, quel que soit l’atelier, tu progresseras, c’est l’essentiel, bise ma George !♥

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        • Pour les Plumes j’avais opté pour une narration à la 3ème personne ce qui est plus compliqué je trouve qu’une narration à la première personne. Merci et oui tu as raison c’est bien dire ce que l’on pense.

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  11. ah j’étais prise dedans et j’arrive à la fin… damned ! continue George, continue ! 😉

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  12. Je ne m’attendais pas à la fin, c’est très beau, et émouvant, bravo George !

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  13. Je n’ai rien à dire si ce n’est qu’il y a des vocations qui se perdent 🙂 A bon entendeur ^^

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  14. J’ai aussi été transportée, tu as du talent, j’ai top hâte de te lire! George is magic!

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  15. Ah, Gabriel, tu brûle mon esprit, ton amour étrangle ma vie…

    Comme les autres j’ai pensé à un extrait de roman, ne comprenant pas pourquoi il n’y avait pas de couverture et de nom d’auteur. J’ai compris maintenant.

    Un texte qui se dévore parce qu’on VEUT savoir ce qu’il va se passer. Beau coup de plume, ou de clavier…

    Je confirme que l’image ne charge pas chez moi non plus.

    Belette

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  16. J’aime beaucoup ce jeu sur l’ambiguïté du narrateur, c’est marrant d’ailleurs, car j’en parlais encore voici deux jours avec un ami.
    On entre très vite dans ton histoire. J’ai beaucoup aimé; 😉

    Tu recommenceras la semaine prochaine, dis ? 😉

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    • Merci, c’est grâce à toi ! ça m’a fait plaisir d’écrire ce texte et oui je rempile la semaine prochain, ça fait trois jours que j’attends la nouvelle photo 😉

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  17. très joli texte, bravo ! en plus, j’adore le prénom Gabriel 🙂

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