« Home » de Toni Morrison

Depuis plusieurs années, on me conseille chaudement la lecture des romans de Toni Morrison, j’ai donc profité des Matchs de la Rentrée Littéraire organisés par Price Minister, pour me lancer enfin avec ce tout dernier roman. Présenté comme un condensé de son oeuvre, il me semblait intéressant de la découvrir avec ce texte.

Home est un texte très court constitué de deux récits ou plutôt de deux voix. En italique, Franck Money semble s’adresser au narrateur-auteur en lui racontant quelques évènements de sa vie. L’autre partie du texte (en alternance avec les passages en italique) est l’écriture romanesque de l’histoire de Franck Money, mais aussi de sa soeur, Cee, de sa grand-mère, Lenore ou de sa fiancée, Lilly. Le récit est construit autour du retour de Franck Money de la guerre de Corée et de son périple pour retrouver sa sœur et la ramener en Géorgie, à Lotus, leur ville natale.

A l’ouverture du roman, j’ai été quelque peu déstabilisée : manque de repère historique, entrée in medias res dans l’histoire de Franck Money… Mais finalement, l’entrée dans le roman correspond également à l’éveil du personnage, à un retour à la conscience et à une volonté de reprendre sa vie après la guerre et ses horreurs.

Ce roman est dense, multiple, aborde des thèmes tellement variés et puissants (et cela en si peu de pages!) qu’il est bien difficile d’en parler sans rien oublier.

Le thème principal est sans contexte la condition des Noirs aux Etats-Unis dans les années 50/60. Toni Morrison aborde donc la ségrégation telle que les Noirs l’ont vécue. On est loin de La Couleur des sentiments. Ici, le récit est brut, direct, la ségrégation apparaît comme acceptée, il y a une certaine résignation même si ce qui est décrit est bien évidemment inacceptable. Toni Morrison dresse un portrait de la ségrégation réaliste et implacable. Le fait brut devient alors encore plus révoltant. Elle nous plonge dans le quotidien de ces hommes et de ces femmes exploités, traités comme des chiens. Il n’y a pas pourtant de parti prix, comme tout homme, les personnages ont leurs défauts, leurs bassesses, même si au final, au milieu du pire, la volonté de vivre et d’être des hommes débout parvient à vaincre :

Ici se dresse un homme (p.152)

© Elliott Erwitt/Magnums Photos

Ce roman est aussi un roman sur les femmes noires et les trois portraits principaux, Cee, Lenore et Lilly, mais aussi Sarah, sont révélateurs de leurs combats tout autant que de leur exploitation.

C’est aussi un roman sur la guerre. Le roman débute sur la fin de la guerre de Corée et sur la place des soldats noirs dans l’armée américaine. Franck Money est le seul survivant. Il a perdu les deux amis qui se sont enrôlés avec lui. La guerre Corée se présente comme un tournant dans la ségrégation raciale. En effet, les Noirs Américains ont été intégrés, officiellement dans un but de déségrégation, mais officieusement ils servirent surtout à gonfler les rangs de l’armée de terre et furent envoyés massivement au front. Ils furent d’ailleurs deux fois plus nombreux à être tués que les Blancs. Toni Morrison place donc son roman dans une période charnière, puisque après la guerre de Corée, mais petit à petit, la ségrégation commença à reculer, mais ce n’était que le début du chemin.

Home est aussi un roman sur l’amitié et sur la fratrie. Ce qui pousse Franck à réagir est avant tout son amour pour sa sœur. Ses deux amis étant morts dans ses bras, sauver sa sœur, c’est se sauver soi-même.C’est un retour à la vie, à l’espoir.

Le roman est parfaitement clos sur lui-même. A l’incipit répond l’excipit. C’est une boucle parfaite, une oeuvre magistralement aboutie.

Concernant les deux voix dont je parlais au début, il est intéressant de s’y pencher quelque peu avant de conclure. Toni Morrison fait entendre la voix de Franck Money dans toute son oralité, ses doutes, ses peurs, ses pulsions violentes, son désespoir. Puis vient le récit en lui-même qui semble naître de ce récit oral, voire se modifie au contact du témoignage. Le récit « romanesque » s’offre donc comme une réécriture du témoignage de Franck, ce qui l’ancre dans un réalisme évident, mais montre également le décalage entre le témoignage et l’écriture romanesque. Car l’écriture romanesque est plus lyrique que le témoignage et sans doute permet-elle d’aller au-delà du simple fait raconté, de pousser vers une certaine poésie.

Un roman magistral et enfin un coup de coeur dans cette Rentrée Littéraire.

Roman lu dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire : 19/20

Roman lu également dans le cadre du Challenge 1% et du STAR 5.

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55 Commentaires

  1. Je ne lis pas entièrement ton billet car je dois écrire le mien mais je suis contente de voir que tu l’as aimé autant que moi.

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  2. ma première rencontre avec cet auteur n’est pas aussi enthousiaste, je dirai même que je ne sais même pas quoi en penser, tant ma lecture était passive… je me demande encre comment je vais tourner ce billet !

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  3. Je suis en pleine lecture ! J’ai le même ressenti que toi sur le début mais ton billet m’encourage à poursuivre !

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  4. Même s’il ne compte pas pour les Matchs, il me faut le lire, j’ai juste regardé ta note et cela m’encourage à l’ouvrir, je lirai ton billet après !!! 🙂

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  5. contente de voir que nous avons un coup de coeur en commun…
    ni le premier ni le dernier que je lirai de cette grande dame
    bises

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  6. Est-ce que tu penses qu’on peut commencer à découvrir cet auteur par ce roman ou en as-tu un autre à me conseiller avant ?

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  7. Je n’ai pas encore lu Home, mais j’avais beaucoup aimé Love et Sula ( http://aimerlire.tumblr.com/post/30305165329/toni-morison-sula ). C’est vrai qu’à chaque fois le début est un peu déstabilisant, car elle a un style bien à elle et une dureté de ton pas facile à appréhender surtout quand on sort d’autres lectures plus légères, mais chaque roman a une force impressionnante qui reste.

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    • Découvrir un auteur c’est bien sûr découvrir un style, je suis rassurée par ce que tu dis de ses débuts de roman.
      Je vais lire ton billet sur « Sula », merci pour ton lien.

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  8. Ravie de lire ce billet! J’ai succombé aussi à la finesse et à la force de l’écriture de Toni Morrison! Ce roman est impressionnant!

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  9. J’adore quand tu t’enthousiasmes pour une lecture : ça transparaît tellement bien dans ton billet que l’on ne peut qu’avoir envie de le découvrir aussi!!! J’avais vu une interview de Toni Morrisson, dans l’émission de Busnel où il partait à la rencontre d’auteurs américains, et je dois dire qu’elle m’avait impressionné cette grande dame. Une forte personnalité, un grand charisme et une belle plume apparemment… A découvrir au plus vite donc 😉

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    • Je n’avais pas vu cet entretien avec Busnel (j’avais vu celui avec Oates par contre!). Mais j’aime la stature de cette femme, je la trouve très belle, il se dégage d’elle quelque chose de puissant et de sage.
      Merci 😀 !

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  10. Cela fait bien longtemps que je remets aussi la lecture de Toni Morrison – en fait, depuis l’année où elle a obtenu le prix Nobel. J’avais acheté « Beloved » à l’époque, qui git quelque part dans les profondeurs de ma PAL. Mais tu me donnes très envie de retrouver ce livre.

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  11. Cela donne envie de le lire. Merci pour la découverte (en plus je ne connaissais pas cet auteur et je cherchais justement à lire un ouvrage publié récemment 🙂 )

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  12. Je l’ai eu aussi et j’ai rédigé mon billet pour Price Minister il y a quelques jours. Comme toi, je l’ai beaucoup aimé. Rien à voir avec La couleur des sentiments, en effet! Ce dernier livre peut plaire à tous et ne bouscule personne, celui de Toni Morrison par contre ne fait pas plaisir. Il ne va pas faire l’unanimité, je crois! Le fait que l’horreur soit banalisée, acceptée comme tu dis , en fait ressortir d’autant plus la violence.
    Moi aussi, j’ai envie de lire « Beloved »

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  13. Depuis le temps que j’en entends parler moi aussi, il faudrait peut etre que je me plonge dans celui-ci alors. Car ton billet fait envie.

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  14. 1er que je lis d’elle également pour combler mes lacunes. Sans être un coup de cœur pour moi c’est quand même un bon roman à découvrir ! Billet à venir chez moi…

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  15. J’ai maintenant très envie de le lire! Je l’avais choisi en deuxième mais Olivier n’a jamais reçu le mail de ma filleule 😦 Tu me le prêteras ?

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  16. J’ai aussi eu un coup de coeur pour ce roman que j’ai trouvé vraiment puissant et juste! Mon billet sera en ligne le 16 et ça sera une lecture commune donc quelques avis à découvrir!

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  17. 19 ? waouh ! OK, c’est noté. Je n’ai jamais lu l’auteur mais je lis chaque fois que sa plume est superbe.

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  18. Magnifque! Bravo!

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  19. Une histoire qui m’a l’air bien difficile d’accès…mais intéressante au final.

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  20. A force de lire des critiques enthousiastes sur ce livre, il va bien falloir que je me laisser tenter…
    Un jour, un jour …

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à vous....

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