« Fille noire, fille blanche » Joyce Carol Oates

Avec ce roman je renoue avec Oates, une auteure que, vous le savez, j’apprécie pour son style et sa façon de traiter ses sujets tout en psychologie. Depuis Les Chutes, lu en juin 2011, j’avais mis Oates un peu de côté, mais elle restait toujours là dans ma tête et dans ma PAL aussi (encore 13 titres en attente). Pressée par une LC prévue samedi, j’ai entamé ma lecture lundi, et l’ai finie ce midi, avec une journée d’interruption, et une autre très écourtée par un gros coup de fatigue. Autant vous dire donc que j’ai dévoré les plus de 370 pages de ce roman.

Ce préambule très personnel vous oriente déjà très largement sur mon avis. Donc oui, j’ai été totalement happée par ce nouveau roman de Oates, happée et bluffée par la maîtrise, toujours cette maîtrise propre à Oates qui, à chaque fois, se saisit d’un sujet et le traite parfaitement. Pour moi, c’est l’auteur parfait : un sujet, un style, de la psychologie, des réflexions sociales, et un art de la narration exceptionnel.

Dans Fille noire, fille blanche, Oates met en scène un campus universitaire, Schuyler College, une résidence universitaire, Haven Hall, deux jeunes filles de 18 ans en première année, qui partagent la même chambre : Genna, la blanche, Minette, la noire. Le récit, rétrospectif, est mené par Genna qui, dans les années 90, revient sur la disparition de sa camarade de chambre en 1974. La jeune Genna est alors une élève brillante, arrière-petite fille d’une famille qui créa l’université où elle étudia en 1974, mais qui ne veut pas que soit révélé ce lien, ce qui la rend discrète, voire effacée. Minette Swift est la fille d’un pasteur, elle est boursière, ces résultats sont assez moyens, et ce qui la caractérise est une foi en Jésus forte et inébranlable. Très vite, Minette est présentée comme hautaine, fière, renfrognée, assez désagréable et asociale, d’autre part Genna apparaît comme totalement sous l’emprise de Minette, cherchant par tous les moyens à être son amie, à se croire sa sœur, alors que la jeune fille ne montre que dédain et indifférence à l’égard de Genna. Très vite aussi, vont avoir lieu des actes racistes envers Minette sans que l’on sache qui en est à l’origine.

Parallèlement, ce roman est un roman sur l’influence paternelle. L’une comme l’autre ont une image paternelle forte, l’une comme l’autre vouent une sorte de culte au père, figure tutélaire qu’il ne faut pas décevoir. Cette précision est importante car l’image du père conditionne les actions et les réactions des deux jeunes filles

La date du récit est aussi importante : 1974. La guerre de Vietnam est terminée mais les opposants à la guerre sont surveillés par le FBI (le père de Genna, avocat, est dans ce cas), Nixon est destitué, et les attaques racistes sont loin d’être lettre morte concernant les noirs. C’est un climat explosif dont les éléments vont se retrouver condensés à Haven Hall dans les figures de Genna et Minette.

C’est aussi un roman sur la culpabilité, sur le silence, sur le poids des préjugés, sur le mensonge. C’est un roman qui dit mais qui nous laisse juge, qui nous laisse trouver la vérité : Il se peut que certaines vérités soient des mensonges. Mais aucun mensonge n’est vérité (p.349). C’est aussi, je trouve, un roman sur l’enfermement du politiquement correct, sur les erreurs qu’il peut nous faire commettre, et sur la désespérance et la solitude de l’adolescence. Genna le dit parfaitement à la fin, quand sa plume devient actuelle, quand elle la reprend en 1990, une fois qu’elle est devenue forte, adulte : Toujours, j’avais cru. J’avais voulu croire. (p.350) et Savoir, quand j’entre dans votre champ de vision, que vous me « voyez » comme je souhaite être vue, non comme vous souhaitez me voir (p.363). Par ces deux phrases, Genna tire les leçons de ses 18 ans, elle a voulu croire en Minette, et elle a voulu la voir comme elle souhaitait la voir et non comme elle était vraiment, et c’est sans doute ce qui a provoqué la mort de Minette. J’ai deviné assez vite, et je pense que Oates a fait en sorte que son lecteur, très vite y voit plus clair que sa narratrice, à propos de Minette. Du même coup l’attitude de Genna envers sa « camarade » de chambre nous apparaît-elle encore plus dramatique, et le but n’est pas de savoir ce qu’il advient de Minette (puisque nous l’apprenons dès l’incipit) mais bien comment la machine va se mettre en route et s’emballer. Genna s’est littéralement accrochée à Minette comme elle aurait voulu s’accrocher à son père, mais lui, toujours absent, n’a pas donné la moindre prise, tandis que Minette, trop proche était une prise facile, mais Max Meane, le père de Genna, comme Minette, restent totalement indifférents à la jeune fille, sans doute car trop égoïstes, trop englués l’une dans sa religion, l’autre dans son engagement politique, et aussi menteurs l’un que l’autre.

C’est aussi, bien sûr, un roman sur les universités américaines, sur ces enclaves de la jeunesse en formation, brassant des conceptions idéologiques (l’université de Schuyler est reconnue pour son ouverture multi-ethnique) mais qui révèlent leur vulnérabilité si un grain de sable vient à faire dérailler la machine, Minette fut ce grain de sable.

Donc, oui, encore un grand roman de Oates sur lequel il y aurait encore long à écrire et dont je ne peux que vous conseiller la lecture.

Vous pouvez aussi lire les avis de Lili Galipette et de Miss Bouquinaix.

Roman lu dans le cadre du Challenge Oates et du Challenge Cartable et Tableau Noir.

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57 Commentaires

  1. Bravo pour ton billet que j’ai apprécié; je n’ai pas encore lu ce titre mais ça viendra!

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  2. Margotte

     /  septembre 24, 2012

    C’est une auteure fabuleuse, passée deux fois à côté du prix Nobel de littérature! Je trouve que s’il n’y en avait qu’un à lire ce serait « Petite soeur, mon amour ». Il est inspiré d’un fait divers, la mort d’une petite miss et, c’est un chef d’oeuvre.

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  3. Tu es vraiment tentante, mais je serais raisonnable et je commencerais par « Nous étions les Mulvaney »… Mais je retiens ce titre qui a l’air particulièrement intéressant !! Ravie que tu aies enfin trouvé des lectures à ton goût George, j’espère que ça durera :0) Bon mercredi (je me traine un peu sur Arlington Park, encore une lecture bof bof pour moi)

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  4. Merci beaucoup, je note tout de suite je suis très tentée !!

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  5. D’elle, je n’ai lu que Sexy que j’ai trouvé décevant au niveau du style.
    J’aime bien les romans sur campus américains, j’ai envie d’essayer celui-ci.
    Merci

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    • PS: Si tu pouvais indiquer les titres originaux, ce serait super pour les doux dingues comme moi qui lisent en anglais.

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      • Pour ta demande, je t’avoue que j’ai un peu la flemme à chaque fois de trouver le titre original pour les livres que je lis. Je t’avoue que ne lisant pas en anglais je m’interroge assez rarement sur les titres originaux 😦 . je ne sais pas si tu connais Goodreads, qui est une bibliothèque en ligne, un site américain je crois, qui du coup peut te donner les titres en VO.

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        • En fait, le titre original se trouve dans la couverture du livre. En général, je le trouve sur Wikipedia, mais là il n’y a rien ou alors j’essaie de deviner.

          J’ai déjà un compte Goodreads, les bloggeurs anglo-saxons m’y ont dirigée. 🙂

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    • Je n’ai pas lu Sexy, mais Oates a écrit plusieurs romans sur les campus américains, il y a aussi notamment « Je vous emmène ».

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  6. Ça y est j’ai enfin découvert Oates avec cette auteure ! 🙂 C’est une drôle de découverte car l’histoire ne m’a pas passionnée (ni les personnages), mais je l’ai quand même trouvée très prenante même si elle m’a souvent mise mal à l’aise. J’ai beaucoup aimé le style de l’auteur qui sait très bien rendre compte de la psychologie des personnages et de cette atmosphère très particulière tout au long de son roman. Pour finir, j’aime beaucoup ton article et je suis jalouse car j’aurais aimé pouvoir écrire aussi bien sur ce roman ! :).

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    • Ahhh je suis contente que tu aies succombé à Oates. L’identification chez Oates est toujours difficile je trouve, moi non plus je ne me suis pas identifiée à l’une ou l’autre, on les perçoit de l’extérieur. Comme tu le dis c’est une ambiance et une analyse des personnages et de leur psycho qui nous tiennent, sans parler du style !
      Merci pour ta dernière phrase 😀 !

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  7. J’ai beaucoup plus apprécié que Les chutes, mais tu en parles tellement mieux que moi. en lisant ton billet je me rend compte que je n’ai pas réussi à mettre des mots sur des dimensions de ce roman que j’ai juste entre aperçu. Très enrichissant pour moi

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à vous....

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