« Gains » de Richard Powers (Rentrée Littéraire 2012)

J’attaque ce billet avec une certaine angoisse, car comment parler de ce pavé, comment rendre compte d’une lecture aussi dense, d’un style magistral et en même temps reconnaître une certaine difficulté de ma part. Alors commençons pas le début, c’est encore ce que j’ai de mieux à faire.

Richard Powers mène un roman double. D’une part il raconte, dans le détail, l’expansion de l’entreprise de savon Clare,  depuis le XIXème siècle jusqu’à notre époque, et de l’autre, l’histoire de Laura, vivant dans la ville où l’entreprise est implantée de nos jours. Laura a une bonne quarantaine d’années, elle a deux enfants, divorcée, agent immobilier, mais un cancer des ovaires va remettre toute son existence en question.

Les parties sur l’entreprise et celles concernant Laura s’enchaînent, délimitées seulement par un trait sur la page. Pas de chapitre, mais un enchaînement, un maillage qui, petit à petit, enserre le lecteur, lui laisse comprendre l’influence de l’un sur l’autre.

Le développement de la société Clare est narré de façon assez neutre. Powers explique l’origine de sa création, les innovations techniques, scientifiques et chimiques, précise les changements de présidence, raconte l’arrivée de la publicité, du marketing, fait, finalement un historique de l’industrialisation d’une société américaine.

Les parties relatant le combat de Laura contre le cancer, sont beaucoup plus intimistes, personnelles. Et cette mise en parallèle permet ainsi de percevoir le gouffre qui existe entre les enjeux commerciaux d’une entreprise et les retombées sur la population. Tout en comprenant et en suivant les projets de la famille Clare, en pénétrant dans leur cercle, en les voyant se débattre pour faire survivre leur entreprise pendant les nombreuses crises économiques qui secouèrent l’Amérique pendant plus d’un siècle, le lecteur est aussi touché par l’humanité de cette famille, mais quand Powers revient à Laura, il ne peut s’empêcher de reconsidérer ces projets. Car Powers montre aussi comment une entreprise qui se donnait au départ un but sanitaire (permettre à la population une meilleure hygiène), finit, petit à petit, de génération en génération, par voir ses ambitions se tourner de plus en plus vers une expansion presqu’uniquement commerciale. Les aspirations des fondateurs finissent par s’évanouir, avalées par les lois économiques, la bourse, les actionnaires.

Ce roman est un portrait de l’Amérique économique, de son développement industriel et de ses dérives. Sur certains points, j’ai pensé au film Erin Brockovich, seule contre tous, mais contrairement au film, l’entreprise Clare n’est pas stigmatisée par Powers. Il y a certes une dénonciation de ces multi-nationales, mais Powers laisse le lecteur juger, le laisse se forger sa propre opinion, il n’y a pas non plus de misérabilisme quand il évoque Laura, mais une description « simple » de ce qu’elle vit.

Tous ces éléments font de ce roman, une œuvre complexe, dense, maîtrisée de main de maître. Cela faisait longtemps que je souhaitais découvrir la plume de cet auteur. Cependant il serait trompeur de ne m’en tenir qu’à cela. Car, je dois admettre que cette lecture fut souvent difficile, que les détails de fabrication du savon, que les explications scientifiques m’ont souvent parus rédhibitoires, même si tout cela s’avère nécessaires dans le projet que s’était fixé Powers. Mon sentiment pour ce roman est donc partagé, car malgré tout, j’ai réellement l’impression d’avoir eu entre les mains un roman magistralement conçu, un roman qui nous fait réfléchir sur notre société industrielle, sur nos choix de vie, car Laura ce pourrait être nous un jour, et c’est aussi sans doute ce qui rend ce roman si terrifiant.

P.S : ce roman sort en France aujourd’hui, mais il fut édité aux États-Unis en 1998

Roman lu dans le cadre du Challenge 1% Rentrée Littéraire

Merci aux Éditions du Cherche-Midi

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21 Commentaires

  1. je l’ai repéré ce tire mais les 600 pages m’ont un peu refroidi..du même auteur j’ai du temps où nous chantions dans ma bibliothèque que je n’ai pas encore lu

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  2. thepinknymphea

     /  septembre 3, 2012

    Eh, je ne connaissais pas du tout cet auteur, mais ta critique me fait penser à un livre de Richard Russo, le déclin de l’Empire Whiting.
    Je vais essayer de le trouver, ou un autre livre de POWERS.
    Merci pour la découverte.

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  3. J’ai eu exactement la même sensation que toi en lisant Le temps où nous chantions mais j’ai eu du mal à la retranscrire parce qu’au final, malgré les quelques longueurs (sur la musique, ou la science) j’en garde un excellent souvenir de lecture et une impression d’avoir lu une oeuvre importante. En tout cas ton article me confirme que je ne lirai pas d’autre livre de Powers tout de suite !

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  4. au début de ton billet je pensais aussi à Erin Brokovitch ! Je pense que ce livre va plus loin, tu en parles très bien mais j’attendrai un peu pour le lire ! En tout cas je le note !

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  5. Il est dans ma PAL mais là franchement ça ne me donne pas tant envie que ça :/

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  6. J’ai lu La chambre aux échos et Générosité, Powers m’enchante à chaque fois ! J’aime ce sentiment d’avoir lu une oeuvre à la portée immense au sortir de ses romans… Je suis tombée sur celui-ci en librairie samedi, j’ai failli craquer, mais j’ai dû me retenir à cause du prix… 😦

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  7. Pour moi, c’est THE auteur ! Le temps où nous chantions est mon plus beau souvenir de lectures de ces dix dernières années, c’est dire ! donc je ne vais pas tarder à m’attaquer à celui-ci bien sur mais je suis occupée par le prix Elle.

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  8. metaphorebookaddict

     /  septembre 3, 2012

    Tu m’intrigues… je vais voir… 😉

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  9. encore un livre bien intéressant ! je ne connaissais pas cet auteur encore

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  10. Je n’ai jamais eu l’occasion de lire Powers… Peut être que celui-ci sera une occasion.

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  11. Comme tu le sais, j’ai lu « Le Temps où nous chantions », qui est l’un de mes plus beaux souvenirs de lecture. Je n’ai depuis pas tenter de lire un autre roman de Powers, justement pour cette densité et ces explications toujours très poussé sur le sujet qu’il aborde (que ce soit la musique ou la science par exemple), qui parsèment ces romans (si j’ai été conquis par « Le Temps où nous chantions », c’est parce qu’il parle de musique, qui est l’une de mes passions et que je comprend le vocabulaire musical qui m’a permis de mieux appréhender les explications très poussées de l’auteur sur la musique). Mais tu m’as intrigué avec cet avis et je me laisserai bien tenter par « Gains » (quand il sortira en poche, donc j’ai le temps. )

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    • Je comprends pas sûre alors que je l’apprécie autant que toi. Pour « Gains », si tu veux je peux te le prêter, ça ne me dérange pas du tout, c’est au cas où tu n’aurais plus rien à lire !

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      • Merci pour la proposition. J’accepte bien volontiers. Par contre, ne te presses pas trop pour l’envoi car je pense que je ne pourrais pas le lire avant octobre (ayant déjà deux ou trois lectures de prévues en septembre. Et en espérant que cette année, je ne connaisse pas de ralentissement dans mes lectures comme l’année dernière avec « Les Corrections » de Franzen qui m’avait occupée pendant 3 semaines).
        Je t’envoie mon adresse par mail.

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  12. Voilà un auteur qui ne me tente pas pour l’instant… mais qui sait, peut-être un jour…

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  13. Powers est un auteur qui traine dans ma PAL depuis bien trop longtemps et dont presque chaque nouveau titre m’attire. Celui-là ne fait pas exception…

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  14. Je comprends parfaitement tes craintes à l’idée d’écrire ce billet! Je ressens la même chose, l’impression d’avoir lu un roman formidable qui change de certains (non, pas d’exemples, passons ^_^), d’avoir rencontré une écriture personnelle , mais d’avoir dû mobiliser tous mes neurones… J’ai lu tous les Powers parus en français, sauf Les trois fermiers (mais je le garde pour une période de disette) et chaque fois c’est brillant! Il en a écrit d’autres, non traduits. Le cherche midi s’attelle à la tâche!

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  15. Trop de choses à lire, je vais passer mon tour !

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  1. Délivrer Des Livres » Challenge 1% Rentrée Littéraire 2012 – Les participants et les titres

à vous....

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