« Supplément au voyage de Bougainville » Diderot

Le mois des oraux blancs de français commençant à battre son plein, j’ai eu envie de lire en intégralité ce texte de Diderot que je ne connaissais que par extraits. J’ai donc profité de ce jour férié pour combler mes lacunes.

Il s’agit d’un conte philosophique posthume sous la forme d’un dialogue entre A et B, sans doute deux philosophes se proposant de lire le Voyage autour du monde de Bougainville, navigateur ayant fait le tour du monde et ayant fait paraître le récit de son voyage en 1771. En plus du dialogue des deux hommes se trouvent deux récits enchâssés (passages les plus connus de l’œuvre) qui ont pour titre : « Les Adieux du vieillard » et « Entretien de l’aumônier et d’Orou ».

Les discussions de A et B portent donc principalement sur la découverte des mœurs des Tahitiens et les deux récits donnent la parole à ces derniers.

Dans ce conte, Diderot dénonce les effets pervers de la civilisation et de la colonisation. Les Tahitiens incarnent les bons sauvages, proches de la nature, sans vices, et disposant de leur corps comme bon leur semble. De nombreuses pages sont donc consacrées à la sexualité des Tahitiens, la liberté de leurs mœurs, le partage des femmes, la méconnaissance de l’inceste, et le respect des enfants comme incarnation de la plus haute valeur de la famille.

Amerigo Vespucci débarque en Amérique. Gravure de Théodore de Bry

Le récit du vieillard est sans doute le plaidoyer le plus violent contre la colonisation, et notamment contre la notion de propriété des peuples colonisateurs : Ce pays est à toi ! et pourquoi ? Parce que tu y as mis le pied ! Si un Otaïtien débarquait un jour sur vos côtes et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres : ce pays est aux habitants d’Otaïti, qu’en penserais-tu ? (p.41). Le sage vieillard tente de démontrer la valeur de ses croyances qui valent bien celles des européens, voire même les surpassent car la civilisation ne les a pas corrompues : Nous ne voulons pas troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières (p.42). Le vieillard accusent les européens de corrompre les Tahitiens en leur insufflant la rivalité, la jalousie, la propriété sur les femmes et leurs biens.

Fidèle aux pensées des Lumières, Diderot écorche aussi la religion et plus exactement les dogmes religieux, le mariage, la fidélité. Ainsi l’aumônier bien que répétant sans cesse Mais ma religion ! Mais mon état !, finira par se laisser convaincre d’honorer les filles d’Orou, et regrettera de n’être pas resté sur cette île, ayant fini par reconnaître que certains préceptes trop souvent bafoués auraient aussi si bien intérêt à être modifiés.

Ce texte n’est pas particulièrement difficile à lire, et quelques traits d’humour de Diderot sont toujours bon à prendre (Toujours les femmes ; on ne saurait faire un pas sans les rencontrer à travers son chemin. p.96). Le siècle des Lumières est une période qui, en vieillissant, m’intéresse de plus en plus, sans doute aussi parce que j’ai été amenée ces dernières années à m’y replonger. La maturité aidant, il me semble que l’on saisit davantage l’importance des pensées émises, l’esprit contestataire pour ne pas dire révolutionnaire, un esprit philosophique qui prône la liberté dans toutes ces acceptations : la liberté des peuples, de l’expression, des croyances, etc. et une valorisation des valeurs humaines et de l’éducation, autant de sujets de réflexion que, plus de trois siècles plus tard, nous nous devons de remettre sur le devant de la scène.

Au-delà du texte, c’est aussi la personnalité de Diderot qui m’intrigue de plus en plus !

Livre lu dans le cadre du Challenge Romans sous influences et Challenge Un Classique par mois.

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21 Commentaires

  1. Diderot est, en effet, une des personnalités les plus importantes et passionnantes du XVIIIe siècle; en témoigne « La religieuse » que je conseille avidement !

    (PS : Je viens de créer un littéraire centré très principalement sur les sorties littéraires : http://actulitteraire.canalblog.com; n’hésitez pas à y faire un tour régulièrement !)

    Réponse
    • J’ai lu « La religieuse » il y a de nombreuses années, dans mon adolescence et il faudrait que je le relise !
      Merci pour le lien je vais aller y jeter un oeil !

      Réponse
  2. Diderot est, en effet, l’une des personnalités les plus importantes et passionnantes du XVIIIe siècle; en témoigne « La religieuse », que je conseille avidement !

    (PS : Je viens de créer mon blog, centré très principalement sur les sorties littéraires, n’hésitez pas à aller y faire un tour régulièrement !)

    Bonne soirée

    Réponse
  3. J’ai étudié Diderot deux années à la fac, depuis, j’ai laissé de côté. J’ai lu Jacques le Fataliste vers 12/13 ans, un cadeau de mon père avec Le père Goriot.

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    • Je n’ai jamais lu « Jacques » je ne sais pas pourquoi mais il paraît difficile, donc chapeau si tu l’as lu à 13 ans !

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      • J’ai lu beaucoup de classiques entre 12 et 14 ans – parce que le professeur de français que j’avais alors avait une conception très particulière de son rôle… Je lui ai donc soigneusement caché mes lectures – réflexe de survie littéraire.

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  4. Diderot est pour moi un être étrange et je n’ai jamais su accrocher à ses écrits…

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    • « la religieuse » est un roman que j’ai lu dans mon adolescence et que j’avais beaucoup aimé, d’ailleurs j’ai très envie de le relire !

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  5. Ouiiiii… Diderot est personnalité fascinante ! Complexe et ambivalente… J’ai lu ce texte il y a longtemps, au lycée je crois.

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  6. J’aime énormément ce texte, d’ailleurs j’en fais souvent des extraits, et en effet il passe assez bien ! Si tu aimes Diderot, je te conseille de jeter un oeil aux lettres à Sophie Volland si ce n’est déjà fait : c’est un régal !

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  7. Soit j’ai séché les cours sur Diderot, soit je suis passée complètement à côté à l’époque car je n’ai aucun souvenir de ses textes. Tu me donnes en tous cas envie de me replonger un peu dans mes classiques pour redécouvrir cet auteur 😉

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  8. Je l’ai étudié en terminale mais je n’avais pas accroché, je pense que je devrais le relire, ça me plairait peut-être plus maintenant.

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  9. Après l’avoir lu au lycée et mal lu, je vais retourner de ce côté, ta chronique m’en donne l’envie

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  10. Moi je l’ai étudié pour le bac, en complément de Candide, et n’ai aucune envie d’exhumer ces vieux souvenirs!

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  11. Mon livre préféré, lu deux fois pendant le lycée.;. au sujet du bac littéraire. Un véritable coup de ocuer! Cette lecture m’a marqué à vie!

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à vous....

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