« Miss Mackenzie » Anthony Trollope

Miss Mackenzie a une trentaine années, et a passé sa vie  à jouer les gardes malades auprès de son père, d’abord, puis auprès de son frère cadet. A la mort de celui-ci, elle touche son héritage qui lui ouvre alors les portes de la liberté. Elle s’installe à Littlebath, dans une résidence confortable, prend en charge l’éducation de l’une de ses nièces, fille de son deuxième frère, et tente de s’insérer dans la petite société. Sa nouvelle position financière fait alors d’elle une femme convoitée. Trois hommes vont prétendre à sa main : Mr Rubb, associé de son frère, le clergyman, Mr Maguire et son cousin, le baronnet, John Ball. Mais ces trois hommes ont tous quelque chose qui fait hésiter Miss Mackenzie : le premier, un peu filou, n’est pas un gentleman, le second a un oeil louche, le troisième est triste et affublé d’une ribambelle de gamins, sans parler d’une mère jalouse de son rang et particulièrement exécrable.

Miss Mackenzie est une femme libre, libérée par l’héritage et décidée, mais assez ignorante des usages sociaux. Sa maladresse la conduit à quelques bévues. Ce qui la sauve c’est qu’elle sait parfaitement ce qu’elle veut et ce qu’elle ne peut souffrir, quitte à aller contre les usages.

Si peu qu’elle connût le monde, elle n’était pourtant pas prête à sacrifier sa personne et sa nouvelle liberté, son pouvoir nouveau et sa fortune nouvelle…. (p.29)

Anthony Trollope est résolument du côté de son héroïne, et tout le roman est écrit pour nous la rendre sympathique et permettre au lecteur de mieux la comprendre, elle, ses choix, ses hésitations, ses décisions. Par le biais d’intrusions d’auteur, Trollope use d’une ironie délectable :

Pauvre Miss Mackenzie ! Je crains bien que ceux qui lisent cette chronique de sa vie n’aient déjà pris la liberté de la juger plus durement qu’elle ne le méritait. (p.83)

Le terme de « chronique » employé fréquemment par Trollope est intéressant car, il fait de ce roman un récit chronologique, se voulant objectif, se contentant de relater les faits comme le ferait un historien. Dans ce sens, les intrusions d’auteur, les appels à la compréhension du lecteur entrent bien dans cette volonté, mais Trollope, par son ironie, laisse entendre aussi, une prise de parti, qui contredit la démarche.

L’autre élément intéressant de ce roman, est l’intertextualité : Miss Mackenzie est souvent comparée au personnage d’une nouvelle de Perrault : Grisélidis (La Marquise de Salusses ou la Patience de Griselidis). Dans cette nouvelle de Perrault, la jeune Grisélidis est la victime d’un mari tyrannique, qui la met à rude épreuve pour tester sa fidélité et sa patience. D’après Wikipedia : À travers ce conte, Perrault nous offre un miroir de son époque, et en particulier de la haute société, avec notamment une évocation du faste de la vie à la cour, ou encore des scènes de noces. En comparant Miss Mackenzie à Grisélidis, Trollope fait de son héroïne un exemple de constance. La métaphore se file alors avec une autre référence : Le Loup et la Brebis allusion à la fable de La Fontaine Le loup et l’agneau (on peut s’interroger d’ailleurs sur la traduction). Cette double comparaison issue de deux apologues entraîne alors à percevoir le roman de Trollope comme un récit exemplaire.

Ce roman est aussi, bien sûr, une description de la société victorienne, avec ses codes, ses hiérarchies, ses problèmes d’héritage, d’argent, et au centre le mariage et ses machinations diaboliques.

Ce roman est une pure merveille qui se lit comme on se délecte d’un plat à la fois raffiné, savoureux et épicé. Je suis certaine que Trollope n’a pas fini de me séduire, et il me tarde de découvrir d’autres romans de cet auteur.

Roman lu dans le cadre d’une LC avec Estellecalim (seule rescapée!), du challenge Trollope, du Challenge Victorien et du Challenge ABC Babelio lettre T.

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33 Commentaires

  1. Raffiné et savoureux… je le note ^^

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  2. je l’ai beaucoup aimé celui là.

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  3. youps…je note l’allusion « seule rescapée » et une nouvelle fois je suis rouge de honte…
    tu me donne envie par contre de vite plonger dans ce roman…le temps de finir certains emprunts et je pense que la littérature britannique va reprendre le dessus !

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    • Oh non c’était juste un petit clin d’oeil, surtout que pour une fois que j’étais dans les temps, j’ai fait ma frimeuse 😉 !
      Vive la littérature britannique !!!

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  4. Effectivement, je m’interroge sur la traduction du loup et de la brebis, car j’avoue que l’allusion à la Fontaine m’avait complètement échappée. C’est amusant, d’ailleurs, qu’il fasse des références qui portent sur des auteurs français.
    Et je vais filer voir ce challenge Trollope qui m’avait complètement échappé 🙂

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    • Je pense que « Brebis » a été préféré à « Agneau » pour des questions de référence : mot féminin, réf. à la féminité, alors qu’agneau est masculin, et fait plutôt réf. aux enfants!
      Pour le Challenge ce qui est dommage c’est que peu de romans sont réédités : c’est un SCANDALE !!!

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      • Pour « brebis », c’est vrai que c’est plus logique, mais du coup, moins facile à voir.
        Et pour les rééditions, c’est marrant, je suis justement en train d’écrire un billet sur le projet de loi voté hier à l’assemblée. 😉

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  5. Grrrr…. toi et tes avis tentateurs…

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  6. J’aimerai beaucoup lire ce roman mais (le mais est énorme), la liste de mes prochaines lectures est déjà très fournies.

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  7. Il faut qu’il remonte fissa en haut de ma pile à lire celui-ci …

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  8. Je ne connaissais même pas le nom de cet auteur mais ce livre a l’air vraiment sympa. J’aime les héroïnes qui savent ce qu’elles veulent.

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  9. J’ai rédigé un billet sur ce livre que j’avais beaucoup aimé mais je ne me souvenais plus des références littéraires dont tu parles et qui sont très intéressantes. Oui, effectivement la brebis , c’est Miss Mackenzie. Elle était victime en tant que femme désargentée et donc pas mariable et soumise à son frère. Et si elle se marie mal, elle deviendra la victime de son mari puisque à l’époque victorienne, la femme est sous la tutelle de son mari et perd même le droit de gérer sa fortune. En fait la femme est une éternelle mineure, sous la tutelle de son père ou de son mari. Elle ne pouvait être vraiment libre que si elle était veuve et riche! Dans tous les cas, le loup, c’est l’homme!

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    • Je vais courir lire ton billet après ce commentaire!
      Finalement c’est aussi ce qui se passait en France, Sand d’ailleurs le raconte dans ses lettres au moment de son procès en séparation d’avec son mari : ouverture du courrier, interdiction de travailler, demande continuelle de l’autorisation de son mari etc. Le terme de « maître » est d’ailleurs souvent utilisé pour représenter le mari ! finalement on peut être heureuses de vivre à notre époque !

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  10. Depuis le temps que je le vois passer, cette fois, je le note, car ton avis me fait envie ! J’aime les histoires comme ça qui mettent en scène la modernisation de la femme, celles qui se libèrent. Vue par un homme en plus, cette Mackenzie doit être intéressante.

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  11. Vile tentatrice ! « un plat à la fois raffiné, savoureux et épicé », franchement ? maintenant je n’ai plus d’autre choix que de courir à la bouquinerie en face, juste au cas où … comme si ma PAL ne débordait pas déjà ! grrrrr 🙂

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    • Tu ne m’as pas donné l’adresse du bouquiniste vers Voltaire !!!! j’y étais ce matin, tant pis, j’essaierai de le trouver en allant rendre mes copies !
      Tu as une PAL qui déborde toi ????

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  12. Vu le nombre de romans que cet auteur a écrit, il faut quand même que je me décide à en lire ! J’ai vu qu’une de ses oeuvres était récemment parue en grand format mais je ne me rappelle plus le titre !

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  13. Très très très tentant ! Je ne connais cet auteur que de nom, il va falloir que je rattrape ça 😀 Merci pour ta participation au challenge 😀

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  14. Ton billet ouvre de nouvelles perspectives, c’est bien ! Ça m’avait un peu échappé la comparaison avec Grisélidis et la brebis. Ce qui est intéressant, c’est que la brebis se rebiffe !
    Dans celui que je viens de finir, « Phinéas Finn », la condition de la femme mariée n’est vraiment pas enviable mais même cette époque guindée autorisait des arrangements, séparation plutôt que divorce. Mais le mari pouvait faire une action en justice pour récupérer ses droits conjugaux. Ça nous rappelle évidemment la baronne Dudevant…
    Et pour le coup de gueule sur le manque de traductions et rééditions, je le partage !!! j’ai vu que Dr Thorne devait sortir en France, il fait partir des Chroniques du Barsetshire et il est pas mal du tout. 😀

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  15. ça me donne très envie de le lire mais… en anglais. Quel est le titre original, svp, George ?

    merci !

    BM

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  16. Ce roman me faisait déjà envie de puis quelques mois et ta chronique m’encourage à partir à sa recherche dans les librairies. En plus, cela me donne un aperçu du style de l’auteur car ça sera aussi mon premier roman de Trollope, qui me paraît être un auteur intelligent, doué. Hâte de découvrir cette merveille.
    Merci pour cette chronique~

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