Samedi Sandien #29 : « Césarine Dietrich » (1871)

Ce roman m’était totalement inconnu avant de le dénicher lors d’une brocante pour seulement 10 francs (oui oui francs et non euros!) dans son édition originale ! Paru en 1871, ce roman est sans doute celui qui m’a le plus marquée, sans aucun doute à cause, ou grâce à son héroïne éponyme : Césarine, prénom qui laisse déjà suggérer un caractère de conquérante.

Il s’agit d’un roman où la passion rend fou. Césarine est une femme venimeuse, entêtée, cruelle, manipulatrice et superbement intelligente, une réelle amazone qui ne compte que sur elle-même. Sa proie favorite sera ce pauvre Paul Gilbert, neveu de sa préceptrice Pauline de Nermont, le seul homme sur lequel son charme ne semble pas agir. Devant cette résistance, devant la froideur et le dédain du jeune homme, Césarine va user de toutes les ruses, les plus basses (elle émulsionnera la jalousie d’un de ses prétendants, tentera de devenir l’amie de la jeune fille séduite par Paul, Marguerite…). Paul, au contraire, est l’homme intègre et droit, qui se marie par devoir.

Adolescente elle se rebelle contre un père faible et totalement en son pouvoir, devenue femme elle recherche le pouvoir sur les hommes. Par plusieurs aspects, elle me fait penser à Scarlett O’Hara. Elle a cette beauté fatale, elle aime un homme fidèle et droit, elle utilise les hommes pour briller en société.

A la lecture de ce roman, nous nous sentons comme Paul, à la fois fascinés et horrifiés par Césarine. Sand elle-même semble prendre un certain plaisir à créer ce personnage fort, volontaire, rebelle, sans toutefois être complaisante.

Césarine semble être à la fois homme et femme. Cette dichotomie est très présente dans le roman. Une lutte est engagée, chez Césarine, entre son être féminin et son être masculin :

Elle avait comme une double organisation, toute la patience de la femme adroite pour arriver à ses fins, toute l’énergie de l’homme d’action pour renverser les obstacles et faire plier les résistances. (p.16)

Or ce qu’elle finit par choisir, c’est précisément son penchant masculin, comme elle l’explique à Mme de Nermont, sa préceptrice :

– Tu n’as pas l’âme maternelle, tu n’as jamais aimé ni tes oiseaux, ni tes poupées.
– Je ne suis pas assez femme selon toi ?
– Ni assez homme non plus.
– Eh bien ! dit-elle en se levant avec humeur, je tâcherai d’être homme tout à fait. Je vais la mener la vie de garçon, chasser, crever des chevaux, m’intéresser aux écuries et à la politique, traiter les hommes comme des camarades, les femmes comme des enfants, ne pas me soucier de relever la gloire mon sexe, rire de tout, me faire remarquer, ne m’intéresser à rien et à personne. (p.117)

Nous apprécierons ce portrait peu complaisant des hommes de son époque. Or, une foi défini, ce programme va plus ou moins être suivi. Sa passion pour l’équitation sera vérifiée ; elle fera élire son père à la fonction de député ; enfin concernant les autres femmes, sa façon de traiter Marguerite correspond bien à ce qu’elle s’était prescrit.

Parce qu’il y a eu démission du masculin, ou pour reprendre l’expression de Sand, abdication, Césarine manque de référence masculine valorisante. Elle l’affirme elle-même, ce modèle masculin qu’elle décide de suivre lui a été donné sur l’observation des hommes de son époque et non sur celle de son père.
Si Césarine opte pour un rôle masculin, elle va même jusqu’à refuser sa sexualité féminine. En se mariant avec M. de Rivonnière, elle se voue alors à une stérilité forcée donc à une négation de son être féminin. Au contraire Paul, l’homme dont Césarine se dit amoureuse, se définit non seulement par une masculinité puissante : sens des responsabilités, de l’honneur ; mais également par sa paternité :

J’étais heureux, car j’étais père. (p.194)

Une paternité exclusive qui nie presque la mère de son enfant en le faisant inscrire fils de mère inconnue (p.147). De plus, l’attention qu’il porte à son fils (le souci de son sommeil ; de sa santé ; de son éducation ; ses caresses etc.) est proche de celle d’une mère. Tout comme Sand voulait être mère et père de ses enfants, Paul assume également ce double rôle. Il est l’incarnation du bon père. Fort de sa masculinité revendiquée, il agit en père rousseauiste, en père moderne, soucieux du bien-être de son enfant, attentif à son évolution mentale. Que Paul soit père n’est pas innocent. Césarine est tombée amoureuse de l’homme, mais son statut de père devient un pendant à son être propre. Elle qui, comme l’affirme Mme de Nermont « n’a pas l’âme maternelle »,est amoureuse d’un homme qui est à la fois père et mère.

Contrairement aux autres hommes qui peuplent le monde de Césarine, Paul Gilbert incarne les valeurs de la masculinité et de la paternité, celles qui manquaient précisément au père de Césarine. Ce qui fait aux yeux de Césarine tout le charme de Paul c’est qu’il est le seul à n’avoir pas cédé aux ruses de la féminité, que comme homme, puis comme père, il a su résister aux caprices de la « petite fille ».
Lors de la dernière rencontre entre Paul et Césarine, celle-ci lui apparaît sous les traits d’une véritable amazone. Outre sa façon de monter à cheval, elle est devenue une chasseresse farouche faisant des hommes ses esclaves et maltraitant les chevaux :

je n’entendis pas le galop de deux chevaux qui couraient derrière moi sur le sable. L’un d’eux fondit sur moi littéralement, et m’eût renversé, si, par un mouvement rapide, je ne me fusse accroché et comme suspendu à son mors. La généreuse bête, qui était magnifique, par parenthèse – j’ai eu assez de sang-froid pour le remarquer – n’avait nulle envie de me piétiner ; elle s’arrêtait d’elle-même, quand un vigoureux coup de cravache de l’amazone intrépide qui la montait la fit se dresser et me porter ses genoux contre la poitrine. Je ne fus pas atteint, grâce à un saut de côté que je sus faire à temps sans lâcher la bride.
« – Laissez-moi donc passer, monsieur Gilbert ! me dit une voix bien connue avec un accent de légèreté dédaigneuse. (p.316)

Cette figure de jeune fille pliant les hommes à sa volonté est déjà esquissé dans d’autres romans de Sand, sous les traits de Mlle Erneste de Blossay dans Mlle Merquem, édité seulement deux ans plus tôt, en 1868. Nicole Mozet dans son ouvrage George Sand : écrivain de romans, nous apprend que le roman Césarine Dietrich vise directement Solange et qu’il s’agit là d’une réécriture sandienne d’un des romans de Solange, Jacques Bruneau dans lequel elle narre l’histoire d’une femme fatale. On peut remarquer que Mlle de Blossay comme Mlle Dietrich portent des prénoms masculins féminisés : César > Césarine / Ernest > Erneste. Elles semblent donc incarner une nouvelle génération de jeunes filles sûres de leur pouvoir de séduction, plus expertes dans les choses de l’amour, moins naïves également face aux hommes. Pourtant Sand ne prend pas leur parti, préférant montrer leur désespoir, leurs erreurs et condamnant ainsi la femme coquette et dominatrice. Cette nouvelle génération de jeunes filles se trompent pour la simple et bonne raison que ce n’est pas le cœur qui les motive mais leur cerveau, voire même leurs instincts ou leurs passions. Elles ont perdu leur âme de femme. La femme au cœur froid n’est plus véritablement femme, c’est là le désespoir de Césarine. Or la femme froide, frigide, la femme soumettant l’homme à ses désirs, c’est bien en effet cette femme fatale qui va peupler les romans de cette fin de siècle. Césarine Dietrich paraît en 1870, la Salammbô de Flaubert, reconnue comme la première figure de femme fatale, a déjà huit ans. Césarine Dietrich, qu’aucun homme n’a été capable de maîtriser, cause la perte du sexe fort. Par sa virginité, elle s’empare de l’esprit et rend fou son mari.

Césarine Dietrich est une jeune fille atypique dans les romans de George Sand. L’absence d’une figure masculine forte et inspirant le respect semble avoir provoqué en elle un caractère tyrannique et excessif.

Préférant sauver Marguerite, sa « vraie femme », comme il l’appelle, Paul se détourne de Césarine dont il a su saisir non seulement la personnalité mais les failles :

Ris avec moi [dit-il à sa femme] de celles qui, prétendant n’être à personne, tomberont peut-être dans l’abjection d’être à tous. (p.311)

Césarine échoue donc dans sa quête d’identité, elle n’est pas femme, car vierge et sans instinct maternel, mais, par définition, elle n’est pas homme non plus.

Roman chroniqué dans le cadre du Challenge George Sand et de Samedi Sandien : “En 2012 : George lit Sand.

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27 Commentaires

  1. Et beh, chapeau bas !! Tu étais en verve pour ce billet ! C’est brillant !!! je vais me mettre au coloriage, moi… 😉

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  2. waouh tu t’es laissée emporter je crois là… les yeux encore un peu embués je n’ai pas tout suivi…mais je repasserai !

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  3. Magnifique billet! D’une belle envolée et d’une verve admirable! Bravo! On ne sait plus trop si on a envie de l’aimer, de l’admirer, de la détester ou de la plaindre cette Césarine 😉

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  4. Tu donnes vraiment envie de lire George Sand, et en particulier ce roman que je ne connaissais pas du tout.
    10 francs, en édition originale, tu avais fait une super affaire !
    Bon weekend.

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  5. Quelle personnage complexe et intrigant ! Ce livre a l’air vraiment intéressant.

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  6. quenotte

     /  février 11, 2012

    En effet qui a pu céder une édition originale pour 10 francs!!!

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    • Si je me souviens bien c’était une brocante de la Croix Rouge, ils n’avaient certainement pas estimé le roman avant 🙂 ! mais j’ai une copine qui avait acheté pour rien un lot de deux romans de Sand attachés par un élastique, et en les séparant elle s’est rendu compte qu’il y avait une dédicace de Sand sur la page de garde de l’un des deux !

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  7. Une édition originale, un autographe de Sand, que de belles surprises!!!
    Bon encore une fois j’ai envie de lire ce roman que je ne connaissais pas ! Bravo pour ce très beau billet très sandien, entre deux eaux, entre fille et garçon, encore cette logique des contrastes et cette ambiguïté en tout être….
    Merci Catherine pour le lien !

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  8. J’en suis toute retournée ! Quel billet, quel lyrisme, la vraie George s’est emparée de ton corps sur ce coup ! 😆 Bravo et encore une fois un personnage féminin fort, sans concessions, sandien quoi ! 😉 (Césarine par contre moi me fait penser à césarienne, comme quoi !^^) (note qu’elle en aurait eu besoin pour ouvrir son coeur et laisser passer ses vraies émotions)

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    • Merci ma belle ! finalement ma thèse aura quand même servi à quelques chose !
      Sais-tu que Césarienne vient justement de César qui serait le premier enfant à naître sous césarienne d’où le fait que le nom est resté !

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  9. ET bien vous en faites, toi et ta copine, des découvertes sensationnelles. Cela ne m’est jamais arrivé! snif!
    Ton billet est passionné et passionnant! J’étais avec ma petite fille samedi et j’ai beaucoup lu des histoires de petite taupe et de marmotte, du coup j’ai failli le rater! Quand tu dis que c’était une réponse au roman de Solange, est-ce que c’était pour donner une leçon à sa fille? Je sais que la mère et la fille ne s’aimaient pas.

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    • Oui c’était pour donner une leçon, du moins je le prends comme ça ! d’ailleurs je serais curieuse de lire le roman de Solange, ce doit être très intéressant de faire la comparaison !

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  10. On le trouve facilement?

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  11. un vrai bonheur de suivre vos billets!
    moi, Césarine me fait penser à un personnage de Mandiargues.
    Me faiSAIT penser!

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  12. Ah oui, j’oubliais: je suis bien d’accord aussi qu’il y a quelque chose de commun à S.O Hara et Snad. L’une crie Tara! Tara! du haut de sa colline … Et l’autre Nohant! Nohant! quand elle met Casimir dehors… .

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  13. Snad???
    Sand

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à vous....

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