« Mademoiselle de Maupin » Théophile Gautier

L’effet relecture offre, parfois, de drôle de surprise. J’avais gardé de ce roman un souvenir endiablé, passionnant, je l’avais largement étudié pour mon mémoire de D.E.A sur le mythe de Pygmalion, puis je l’avais un peu oublié. Comme il a fallu le relire pour Le Club des Lectrices, je me suis rendue compte que mon souvenir ne correspondait pas, ou du moins pour moitié, avec la réalité du roman.

En effet, le roman est découpé en deux grandes parties : la première est une succession de lettres envoyées par D’Albert à un ami, et dans lesquelles, le jeune homme se lamente sur son impossibilité à trouver la femme parfaite, entendez la femme parfaite physiquement, qui répondrait aux canons de la beauté à la fois des statuaires grecs et des peintres, tels que Rubens ou Rembrandt. Puis survient un étrange chevalier, Théodore de Sérannes, qui n’est autre que Madeleine de Maupin. Et l’on se doute que cette Madeleine correspond précisément aux critères de D’Albert.

Alors, certes, la première partie est un peu longuette, surtout que ce cher D’Albert a légèrement tendance à se répéter, mais, je crois que l’on peut voir, dans cette longue confession, deux choses. Tout d’abord, il faut rappeler que Théophile Gautier est un partisan de l’Art pour l’Art, ou ce que l’on appelle aussi, du moins les théoriciens de l’histoire littéraire, le Parnasse. Ce fameux Parnasse repose sur l’idée que seul l’art importe, et comme le définit Gautier dans sa fameuse préface : Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien, tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. Ce roman s’offre donc comme un manifeste de la théorie de l’Art pour l’Art, et les références multiples à la statuaire et à la peinture viennent le confirmer.

La deuxième chose, est que Gautier est un romantique qui joua un rôle considérable lors de la bataille d’Hernani, notamment. Il fait partie des Jeunes-France, qui désignent donc un groupe de jeunes romantiques, dont faisait également partie Gérard de Nerval, et qui s’opposait aux Bourgeois, aux commerçants etc. Par réaction, ils portaient les cheveux longs, et arboraient des vêtements de couleur (le fameux gilet rouge de Gautier lors de la bataille d’Hernani) en réaction au costume noir des bourgeois.

On aperçoit Gautier avec son gilet rouge !

Aussi, dans Mademoiselle de Maupin, ces deux influences se retrouvent-elles : une écriture ciselée, et des états d’âme romantiques bien connus (mélancolie, recherche de l’amour pur, tentation du suicide, androgynie ou plus exactement travestissement de la femme en homme, le contraire est plus rare, et sans doute moins sensuel! etc.). Certains thèmes sont transversaux, comme la référence au mythe de Pygmalion largement évoqué dans le roman, mais aussi des références littéraires chères aux romantiques, comme Shakespeare (Comme il vous plaira, par exemple est explicitement cité !), mais aussi, j’ai noté des accents baudelairiens chez Gautier, ce qui n’est guère étonnant quand on sait que le recueil Les Fleurs du Mal, lui sera dédié en 1857. Disons que Gautier fait du Baudelaire, avant Baudelaire : Que de temps j’ai perdu, ô mon idéal ! (p.149) ou encore j’ai des songes de pierre (p.209), qui trouve un échos dans « La Beauté » : Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre.

Au-delà donc d’une simple histoire, Théophile Gautier écrit un roman comme une illustration de ce qu’il pense de l’Art, et rompt donc les attentes bourgeoises d’une aventure rocambolesque, pleine de péripéties. Ce roman était une commande, et il a quelque peu rechigné à l’écrire, l’abandonnant, le reprenant, et cette petite phrase, qui n’a l’air de rien perdue dans la masse, semble être comme un petit clin d’oeil ironique : Il est ennuyeux d’écrire un roman, et plus ennuyeux de le lire (p.241).

Une lecture donc, pas toujours facile, mais qui donne accès à une langue, un style qui frôle la perfection, et je ne peux m’empêcher de citer cette phrase que j’aime beaucoup, tant elle me paraît vraie  :

je me souvenais de mes actions anciennes […] comme du début d’un roman dont je n’aurais pas achevé la lecture (p.233).

Roman lu dans le cadre du Club des Lectrices, du Challenge Romantique et du Défi de Mia.

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31 Commentaires

  1. Ah oui ce n’est pas facile à lire mais tu expliques très bien pour quelles raisons. En plus du langage ciselé, j’ajouterai une bonne dose de sensualité (enfin dans la fin de la seconde partie) tout à fait salutaire dans ce XIXe ! Très beau billet, merci !

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  2. C’est vrai que l’écriture est belle, et tellement juste parfois!
    Mais je ne dois pas être romantique, car son lyrisme m’a épuisée (j’avoue, j’ai renoncé à le terminer) et cette lecture a été une vraie souffrance (si, si).

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  3. Je suis bien certaine d’avoir lu ce livre dans ma tendre adolescence mais il ne m’en reste aucun souvenir sauf celui de la préface que tout bon étudiant de lettres est obligé de connaître et que j’ai relu à la fac! Ton billet me plaît beaucoup! Et oui, le romantique Gautier poursuivi par la légende du gilet rouge s’éloigne pourtant pas mal du romantisme avec l’Art pour l’art et le Parnasse! Je viens de terminer son histoire du romantisme où il raconte la fameuse bataille d’Hernani (j’adore!) et parle des membres du Petit Cénacle. Il y a de sacrées personnalités parmi eux! Je vais faire un billet sur ce bouquin dès que possible. Demain, pour répondre à la demande mais ce ne sont que des suggestions, je publie une liste non exhaustive de titres et d’auteurs romantiques ( la littérature française pour l’instant). Chacun peut venir y ajouter son grain de sel, un titre qui lui a plu (ou qui est ennuyeux) , un écrivain ou une oeuvre que je n’ai pas cité.. etc.. Bref! c’est une liste qui peut être complétée (la semaine prochaine je ferai la même chose avec la littérature des autres pays.)

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    • Il ne m’en restait guère non plus je te rassure, ou moins un faux souvenir puisque seule la deuxième partie m’a marquée, et pourtant mon livre était souligné et annoté de partout, comme quoi 😉
      J’ai acheté un livre de Gautier sur Nerval, il va falloir que je le lise ne serait-ce que pour ton challenge !!! j’ai vu tes bibliographie, c’est parfait et je pense que cela va aider pas mal de participants !

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  4. J’hésite à le relire car j’en garde un excellent souvenir, j’avais dû le lire au lycée il me semble …

    & j’aime tant le Mouvement Romantique …

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  5. Quelle belle relecture! Tu me donnerais presque envie de le relire, moi qui l’avait trouver ennuyeux à mourir (c’était il y a longtemps, en même temps)
    Merci !

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  6. J’en garde un souvenir horrible … je ne sais même pas si j’ai réussi à la finir et tant pis, je ne prendrai pas le risque de recommencer pour vérifier si j’ai changé !

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  7. ce roman m’avait beaucoup surprise !

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  8. Un classique que j’aurai très certainement bien du mal à digérer je pense… Dimanche dernier, j’ai justement aidé la fille d’une amie sur un devoir de français dans lequel elle devait traiter de ce qu’est la poésie pour un poète et de ce qu’elle apporte à son auteur et à ses lecteurs. Nous avons donc amplement évoqué le Parnasse et Théophile Gautier justement… J’attends de voir la note avec impatience… presque plus que quand j’étais moi-même notée à l’école d’ailleurs! 😉 Tous ces mouvements littéraires, ces courants de pensées qu’avaient les auteurs, je m’y perds un peu parfois… Mais c’est tellement agréable de s’y replonger 🙂

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    • Tu me diras combien quelle note « vous » avez eu !!! c’est vrai que ce n’est pas toujours facile de s’y retrouver dans toute cette effervescence littéraire du XIXe !

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  9. Merci de me rappeler que ca fait une éternité que je dois le lire ! Ton billet me donne tellement envie que je vais demain me l’acheter !!!!

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  10. Sandra

     /  novembre 29, 2011

    C’est très étrange de lire un billet quand on vous en a parlé quelques minutes auparavant…:-)

    Comme tu le sais, j’ai beaucoup aimé Mademoiselle de Maupin (même si je reconnais la longueur de la première partie…) ; il y a des passages magiques !

    Et drôles !! j’ai adoré « la pensée d’un amant est un gouffre plus profond que la baie du Portugal ». D’ailleurs, dans « Comme il vous plaira », Shakespeare fait référence à la même baie en évoquant la passion inconnue de Rosalinde qui a un fond inconnu, comme cette baie définitivement profonde…

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    • 😉 !!!
      Je suis d’accord avec toi (comment ça ça ne t’étonne pas;) ) j’adore notamment la phrase que j’ai cité en fin de billet ! mais ta citation est aussi succulente… il faut absolument que je relise certaines pièces de Shakespeare, et notamment « le roi Lear » 🙂

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  11. Vieux souvenirs que tout ça !!!

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  12. Moi aussi je ne me souvenais que de la deuxième partie. Encore un auteur qu’il faudrait que je relise!
    Déjà que j’ai du mal à lire… Je suis super à la bourre pour le Douglas Kennedy et n’ai pas avancé d’un poil depuis la semaine dernière (heureusement que je l’avais commencé en avance…). Mon billet ne sera pas prêt avant ce week-end au mieux.

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  13. J’imagine que tu as dû mettre une alerte Google pour pouvoir réagir aussi rapidement à mon article! C’était l’année dernière que j’avais visité sa maison, tu as dû voir les photos. J’imagine que tu y es passé aussi. George Sand est pour toi ce que Marcel Proust représente pour moi… J’aime beaucoup ces admirations littéraires… enfin chez moi, Proust partage la première place avec Balzac… Pour Mademoiselle de Maupin, je suis comme « Maggie », cela me fait penser que ça fait une éternité que je dois le lire! Mais bon, c’est toujours un plaisir de pouvoir se plonger dans des classiques encore non lus… En ce qui concerne les motivations de l’écriture, c’est sûr que si le roman est ennuyeux à écrire, il a toutes les chances de l’être à lire… Mais Théophile Gautier est un écrivain que j’aime beaucoup et je crois que j’aurais beaucoup de plaisir à le lire… Pour l’ouvrage de commande, je suis passé par là aussi. Eh oui, quand je dis que je vis de ma plume, cela implique également que j’accepte d’écrire pour quelqu’un. Pour moi, ça été l’inverse. comme j’étais obligé de travailler, je me suis appliqué à une certaine discipline qui m’a permis d’avancer rapidement, et comme j’avançais rapidement, j’en étais très content!

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    • C’est mon google reader qui se charge de m’alerter sur tes nouveaux billets ! et quand j’ai reconnu la page manuscrite de Sand, mon intérêt en a été accru ! J’ai quelques lacunes concernant Proust, mais je ne désespère pas de finir La Recherche un jour !
      Ce doit être intéressant aussi d’écrire pour d’autres, d’ailleurs j’avais vu sur Canal toute une émission sur les « nègres », la façon dont ils travaillaient, comment ils se mettaient à la place et dans la pensée de la personne pour laquelle ils écrivaient, j’ai trouvé cela passionnant !

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  14. Je l’ai lu quand j’étais ado, et ce fut une révélation. Je crois que le personnage principal m’a séduite : elle est si forte, si volontaire !
    Et le style est enchanteur …

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  15. Isca

     /  octobre 2, 2013

    Je viens de finir Mlle de Maupin et je dois dire que malgré l’effort je me félicite d’être allée au bout ! Quand je pense que certains se plaignent des phrases de Proust, je pense qu’ils avaient oublié Gautier ! Tous ces états d’âme, ces métaphores sans fin, toutes ces fleurs, ces rivières et ces petits oiseaux… Cette contemplation narcissique perpétuelle… C’est plus facile quand le récit avance dans la 2e partie. J’ai eu peur, un moment, que d’Albert soit présenté comme un modèle, j’ai été plutôt rassurée en lisant les lettres de Maupin.
    Je suis quand même déçue que le travestissement n’ait pas permis d’aller plus loin dans le questionnement masculin/féminin : Maupin en déduit juste qu’ayant choisi la liberté, elle ne peut plus être une femme, et refusant la grossièreté, elle ne peut être un homme. On entend toujours l’homme Gautier sous sa voix de femme travestie : la beauté ne pourrait être que féminine, et au moment du plaisir la femme est toujours passive, elle succombe, elle cède, elle renonce à la vertu, etc. L’homme le plus doux sera tout de même misogyne. Comme souvent une femme exceptionnelle n’est plus une femme, c’est juste un personnage exceptionnel.
    Et de quelle pudeur fait soudain preuve Gautier, avec quelle vertueuse horreur il parle de l’impossibilité pour un homme d’aimer un homme ! (Avec quelle complaisance au contraire il raconte les caresses d’une femme pour une autre !)
    Bref c’était sûrement scandaleux pour l’époque mais pour moi c’est encore trop timide. (Malgré tout ses scènes sensuelles sont vraiment très réussies, ça change de la choquante Lettre à la Présidente – et de Proust aussi d’ailleurs )
    Quant au style parnassien, j’aime mieux les vers ciselés de Baudelaire que les longues phrases dégoulinantes du roman… Mais quand même, quelle chouette fin !

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    • Merci Isca pour ce commentaire et cette analyse du roman de Gautier ! Je suis entièrement d’accord avec toi sur la femme et sur la façon dont elle est souvent décrite dans les romans notamment au XIXe.

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  16. Bonjour, je n’ai pas encore eu l’occasion de lire ce livre de Gautier, mais si vous ne le connaissez pas, je vous conseille de cet auteur que j’apprécie aussi, Voyage en Espagne.
    unelittéraire.

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