"Thérèse Desqueyroux" François Mauriac

De Thérèse Desqueyroux, je connaissais, sans l’avoir vu, le film, avec le très jeune et poupon Philippe Noiret dans le rôle de Desqueyroux, et des dires de ma mère, sur ce roman sombre et terrible, critique acerbe et implacable de la bourgeoisie française. De François Mauriac, je connaissais depuis l’adolescence certains titres évocateurs : Le baiser au lépreux, le Sagouin ou Le Noeud de vipères (que j’avais toujours tendance à confondre avec Vipère au poing de Bazin), un univers entier contenu dans des titres, et les vieilles couvertures du Livre de Poche, si belles pourtant. Sans doute Thérèse Desqueyroux reste le roman le plus connu de Mauriac, et quand ma Lili Galipette m’a proposé que nous le lisions ensemble, je n’ai pas hésité.

Le roman est construit en deux parties : Thérèse sort du tribunal avec un non-lieu, et rentre en train à Argelouse, dans les Landes, rejoindre Bernard, son mari et sa victime. Durant le trajet en train, elle revient sur sa vie, cherche à comprendre la raison de son geste : l’empoisonnement de son mari par arsenic. Dans la deuxième partie, c’est le temps du présent, et sa vie à Argelouse, sa vie de recluse.

Dans ce train qui la ramène vers son mari, Thérèse raconte, ses fiançailles, son mariage sans amour et programmé depuis l’enfance, son amitié avec Anne, demi-soeur de Bernard, la naissance de sa fille, sa solitude, le sentiment d’étouffement au milieu de la forêt de pins et surtout cette famille bourgeoise et oppressante, patriarcale (Tu feras tout ce que ton mari t’ordonnera de faire. Je ne peux pas mieux dire, lui lance son père à la sortie du tribunal p.15), qui dispose des femmes comme on manie des marionnettes. Elle prépare son plaidoyer, espère le pardon, mais plane l’image évanouïe de cette grand-mère, Julie, dont on fit disparaître de la maison toutes les photos, et dont on n’évoque même plus le nom, cette grand-mère qui a renié la famille et en a été rejetée, expulsée.

Thérèse Desqueyroux est sans doute le personnage le plus noir de Mauriac (Beaucoup s’étonneront que j’ai pu imaginer une créature plus odieuse encore que tous mes autres héros, écrit Mauriac en préface de son roman), mais cette noirceur naît de la désespérance, du manque d’amour et de l’ennui, et, malgré le geste criminel, je n’ai pu éprouver pour Thérèse autre chose que de la compréhension et de l’empathie. La justice prononce un non-lieu, mais la maison d’Argelouse se transforme en une prison bien plus terrible que la vraie. J’ai senti l’étouffement, l’envie de crier comme Thérèse, la révolte. Alors, bien sûr, ce roman, paru en 1927, peut apparaître comme daté, et pourtant, il me paraît, à moi, intemporel, car je ne suis pas sûre que les mœurs bourgeoises, de la Grande Bourgeoisie aient tant évolué que cela, et l’histoire de Mauriac a parfois, des échos sandiens : vous n’êtes plus rien ; ce qui existe, c’est le nom que vous portez, hélas! (p.92). Oui, pas si sûre, que chez Dassault, ou d’autres, le discours ait beaucoup changé (cf l’émission de Mireille Dumas Comment ils ont fait fortune). Car le crime de Thérèse, le vrai, réside davantage dans le refus de se plier aux exigences familiales, d’être différente, d’avoir d’autres aspirations que celles qu’on a programmées pour elle dès sa naissance, et auxquelles sa petite fille ne pourra sans doute pas échapper.

Un roman terrible certes, mais un personnage féminin fascinant, une analyse psychologique magistrale, qui doivent vous inciter à lire, découvrir ce roman.

Lu dans le cadre d’une Lecture Commune avec Lili Galipette et Mark et Marcel, du Challenge La Littérature fait son cinéma, du Challenge On veut de l’héroïne et du Défi de Mia.

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33 Commentaires

  1. Beau billet ! Je suis passée à côté de la bourgeoisie moi…

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  2. Je l’ai lu adolescente et il m’avait profondément marquée ! Ton beau billet me donnerait presque envie de le relire si je n’en avais pas autant sur le feu ! ;)

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  3. Un très beau roman, lu il y a des années, dont il me reste une atmosphère étrange de folie.

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  4. Moui…pas sûre me concernant que ce roman va se précipiter dans mes listes de lecture…pour une fois en ce qui concerne tes idées lecture…je passe …

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  5. Ca donne envie de reprendre avec des yeux d’adulte ce livre marquant lu au lycée…

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  6. Je l’ai lu quand j’étais adolescente. Je n’ai plus jamais relu un roman de Mauriac depuis. J’ai pourtant La fin de la nuit dans ma PAL mais je n’arrive pas à le lire.

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  7. Pourquoi je suis toujours oubliée dans les LC ? (minute calimero). Tu en parles très bien, c’est un livre étrange dans sa violence psychologique. J’étais très heureuse de pouvoir le relire.

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    • Oh je suis désolée mais tu as j’ai rajouté ton lien entre temps !
      J’ai beaucoup aimé aussi, comme tu as pu le lire et cette lecture m’a permis de combler une grosse lacune !

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  8. J’ai lu ce livre il y a si longtemps ! Je ne m’en souviens plus. A relire alors…

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  9. François Mauriac est un très grand écrivain, catholique, de droite mais en rien réactionnaire, il a toujours été du bon coté de l’histoire notamment lors du conflit algérien. Ces petits romans sont formidables, j’aurai envie de conseiller "un adolescent d’autrefois", mais il faut lire aussi ses blocs notes où il s’avère un critique remarquable notamment de télévision. Ces propos sonnent toujours justes.
    Il y a également une biographie passionnante en deux volumes de Jean Luc Barré qui parle notamment son homosexualité. Ce qui a valu une petite polémique avec Jean Lacouture qui lui avait choisi de rester silencieux sur ce sujet dans son ouvrage consacré à l’auteur de Thérèse Desqueyroux.
    Il apparait également dans le livre de sa petite fille Anne Wiazemski "Mon enfant de Berlin" .
    François Mauriac était un grand esprit, homme de lettres, homme de presse, une conscience, un grand esprit du XX eme siècle.

    Il faut lire et relire Mauriac, il mérite assurément un challenge!

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  10. Encore un de ces classiques lus trop tôt (à l’adolescence) que pour en saisir toutes les nuances et dont il ne me reste plus rien !
    Les blogueuses sont terribles, non seulement elles me donnent envie d’acheter de nouveaux livres mais en plus elles m’encouragent à relire des livres que j’ai déjà ! Diablesse !

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  11. Je ne connaissais pas du tout l’histoire de ce roman mais tu attires mon attention.
    Cela dit, pas en priorité et j’ai tant à lire …

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  12. J’aime beaucoup François Mauriac, sans doute bercée depuis ma plus tendre enfance par la vie de cette famille qui vivait par chez nous. Ma grand mère en était folle et j’ai lu beaucoup de ses livres.

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  13. Je ne sais à quel moment j’ai appris l’existence de ce livre. Je devais avoir 12-13 ans, alors que je voyageais sur internet à la recherche d’une bonne lecture. Ce que je peux dire, c’est que le résumé m’avait fortement marqué! Depuis, "Thérèse Desqueyroux" se trouve bien au chaud dans ma PAL, impatiente d’être lue! :)

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  14. Je n’ai jamais lu de romans de François Mauriac… Honte à moi? Sûrement… Je le pensais très difficile d’accès mais, à la lecture de ton billet, j’ai très envie de le tenter… Merci! ;-)

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    • Non, nous n’avons pas avoir honte, car de toute façon nous ne pouvons pas tout lire !!! il n’est absolument pas difficile d’accès et je te le conseille,ton fils pourrait d’ailleurs aussi y jeter un coup d’œil !

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  15. C’est bizarre, je ne me souviens que très peu de ce livre, quand je l’avais lu la première fois. Mais ta chronique me donne vraiment envie de le relire. Je l’ajoute à ma PAL !!

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    • Un roman dont j’entends parler depuis mon adolescence et qui vaut vraiment le coup d’être lu, peut-être ne l’aurais-je pas lu de la même façon dans ma folle jeunesse ! bonne lecture

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  16. Je le note car ton billet m’a vraiment donné envie de le lire. Je n’ai rien lu de François Mauriac et donc je vais vite corriger cet oubli

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  17. J’aime beaucoup ton billet. C’est aussi ce que j’ai ressenti à la lecture. Et Thérèse est un beau personnage …

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