Samedi Sandien #23 : »Isidora » (1846)

Ce roman peu connu (oui encore un) présente de nombreuses qualités (oui encore!), mais a le privilège d’être (normalement) accessible en librairie, grâce aux Editions des Femmes.

Jacques Laurent s’installe à Paris. Jeune homme pauvre, il compte mener une étude sur la Femme. En essayant de venir en aide aux locataires nécessiteux de sa pension, il fait la connaissance de Julie, maîtresse du Comte Félix, propriétaire de l’immeuble où réside Jacques. Celui-ci constate avec plaisir que la jeune femme lit le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau. Un soir il se rend au bal de l’Opéra, et fait la connaissance d’une femme déguisée en Domino, elle dit s’appeler Isidora. Cette femme intrigue beaucoup Jacques, et quand il découvre qu’Isidora et Julie ne font qu’une, il devient son amant.

Ce roman a plusieurs particularités intéressantes.George Sand aurait été influencée par une pièce de Molière intitulée Le Sicilien ou l’amour peintre, dont le personnage féminin se prénomme Isidore. George Sand, depuis l’enfance, voue une admiration pour les pièces de Molière. D’autre part, Isidora est surnommée « la dame aux camélias », et cela deux ans avant la publication du roman d’Alexandre Dumas fils portant précisément ce titre et faisant explicitement référence à l’amour d’un jeune homme pour une courtisane. Il me semblait avoir lu quelque par qu’Alexandre Dumas Fils avait été conseillé dans la rédaction de son roman par George Sand, mais je n’ai pas retrouvé la référence. Quoiqu’il en soit je pense qu’une lecture en parallèle des deux romans pourraient être intéressante.  De plus, venant de lire Herminie (1845, soit un an avant le roman de Sand) de Dumas père, je ne peux que constater cette étrange similitude entre cette nouvelle de Dumas et le roman de Sand : le bal de l’Opéra + la jeune femme déguisée en Domino. Comme chez Dumas, la femme, chez Sand, dissimulée est mystérieuse et donc érotisée.

Outre ces correspondances entre les œuvres et les auteurs, l’autre intérêt de ce roman tient à ses figures féminines. Elles sont de l’ordre de trois, ou à peu près : Julie/Isidora et Alice, dont je n’ai pas encore parlé. Alice est la sœur du Comte Félix, amant puis mari de Julie. Si Julie est double, Alice incarne la pureté féminine, la fidélité, l’amour sincère. Sand a déjà usé de cette dichotomie dans son roman Lélia (1833) dans lequel elle oppose le personnage éponyme et sa sœur, courtisane, Pulchérie. Mais dans ce roman, George Sand tente une réhabilitation de la courtisane, fille du peuple trop belle, qui, par sa beauté, ne peut prétendre qu’au rôle de courtisane.

Oh ! madame, on n’est pas belle et pauvre impunément dans notre abominable société de pauvres et de riches, et ce don de Dieu, le plus magique de tous, la beauté de la femme, la femme du peuple doit trembler de le transmettre à sa fille. (p.174)

Jacques sera partagé pendant tout le roman entre ces deux femmes opposées. Si Alice est une femme respectable et respectée, Julie aura du mal à racheter son passé auprès de la bonne société, alors même qu’elle hérite finalement du Comte Félix devenu son époux sur son lit de mort. La réhabilitation passera par un retrait du monde, et notamment un retrait à la campagne, univers plus paisible et moins vicieux, mais aussi par la maternité, même si celle-ci est adoptive. Mais cette réhabilitation ne saurait être possible sans une amitié puissante entre Alice et Julie, ce lien de sororité qui permet à l’une d’élever l’autre :

Il était donc dans  ma destinée que les hommes me perdraient et que je pourrais être sauvée que par les femmes ? (p.226)

Une fois mère, une fois qu’Isidora connaîtra les vertu de l’amour maternel grâce à sa fille adoptive Agathe, ses sens exacerbés pourront s’éteindre, renonçant à être aimée de façon pure par un homme, elle se consacrera à son rôle de mère.

La femme sans frein et sans retenue mourra consumée par le rêve d’une passion qu’elle n’inspirera jamais.(p.214)

Jacques mènera donc son étude sur la Femme sur le vif, grâce à sa rencontre de deux femmes que tout oppose socialement mais qui, toutes les deux, recherchent l’amour sincère. Alice mariée à 16 ans et veuve à 20, malgré ses qualités n’aura vécu qu’un amour imparfait avec Jacques, minée par un sentiment auquel George Sand, elle-même, fut souvent confrontée : la jalousie.

Voilà donc un roman féminin, s’il en est, qui j’espère vous séduira pour les thèmes que j’ai évoqués ici, mais pour d’autres que je n’ai pas abordés et que je vous laisse découvrir !

Challenge George Sand

Récapitulatif des Samedis sandiens

Un bouquet de buis venant de Nohant et gentillement offert par Syl. qui a toujours de si belles attentions

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23 Commentaires

  1. Je le note… on verra s’il me plaît plus que Melle de Merquem. 😉

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  2. Bien sûr qu’il me séduit par ses thèmes ! le XIXeme siècle est mon siècle de prédilection j’ai donc déjà rencontré ce thème de la courtisane, dans la fille Elisa, Splendeurs et Misères des courtisanes, la dame aux camélias et bien sûr nana etc…. Ce sera avec grand intérêt que je comparerai cette oeuvre à celle que je connais… J’espère juste que ce livre n’est pas trop difficile à trouver…

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    • les Livres de George

       /  octobre 23, 2011

      Le thème des courtisanes et des prostituées dans la littérature du XIXème me passionne ! on doit pouvoir trouver ce roman facilement même si je pense qu’il faille le commander !

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  3. Et voilà … encore un livre qui me tente … mais avec ces premiers froids, je tombe comme une masse le soir et je n’arrive pas à émerger le matin, je crois que je suis en phase de pré-hibernation !!!

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    • les Livres de George

       /  octobre 23, 2011

      moi aussi j’ai du mal le soir et ça m’énerve d’ailleurs, j’aimerais lire plus longtemps le soir, mais impossible passées 10 pages !

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  4. cela me plairait de le découvrir 😉

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  5. Voilà encore une bonne idée de lecture.
    Je viens de mettre en ligne  » Le dernier Amour » de Sand, j’ai hate que tu en parles. Il me reste le même titre, dernière biographie parue au pied du sapin à Noël.
    http://aucoeurdetroyes.canalblog.com/archives/2011/10/22/22433025.html

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    • les Livres de George

       /  octobre 23, 2011

      En fait je n’ai pas encore lu « le dernier amour », il me reste quelques romans à lire, mais j’attends d’avoir chroniqué déjà tous ceux que j’ai lu 😉 ! merci pour ton lien je le reprends pour le challenge !

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  6. Ce thème féministe est, en effet, passionnant et je retiens ce titre aussi. Maggie a raison, ce thème de la courtisane est très répandu au XIX siècle ; ajoutons celle de Maupassant mais avec un aspect social tout autre, dans les milieux populaires le noble nom de courtisane devient prostituée ou fille de joie : Boule de Suif…

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    • les Livres de George

       /  octobre 23, 2011

      ça pourrait nous faire un joli petit challenge ça : les courtisanes dans les romans du XIXème 😉 ! qui se lance ?

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  7. Zuste un petit coucou !

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  8. C’est marrant, tu vas me traiter mais à la base je croyais que les livres de George Sand, c’était ch***…ah oui je sais les idées reçues c’est mal…mais c’est encore une histoire qui me tente drôlement, je tenterais bien une expédition à la bibliothèque de la ville pour emprunter un ou deux George Sand…cet aprem ou lundi…s’il y a des nouvelles ou des romans courts, ça serait pas mal entre deux pavés…

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    • les Livres de George

       /  octobre 23, 2011

      il y a beaucoup d’idées reçues sur Sand, or elle a écrit beaucoup de romans et des romans si différents que l’on peut trouver chaussure à notre pied ! j’espère que tu trouveras celui-ci et qu’il te plaira !

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  9. Au couvent? Ça compte si je ne lis que celui ci!?

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  10. Ça me fait fortement penser à Lélia, ce déguisement du domino, en effet. L’homme partagé entre deux femmes incarnant chacune un type, c’est connu aussi. Mais j’imagine qu’elle le raconte tellement bien !

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    • les Livres de George

       /  octobre 23, 2011

      Il y a du Lélia mais en moins philosophique et en moins désespérée aussi !

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  11. Voici un billet bien tentateur ! Avec George Sand il en faut peu pour me donner envie parce que j’adore, alors là c’en est trop ! Il me le faut !

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  12. Encore un Sand dont je ne connaissais pas l’existence : tes samedis sandiens sont des trésors…
    En tout cas, tu me tentes bien, surtout si c’est l’occasion de relire en parallèle La dame aux camélias, que j’avais adorée !

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    • les Livres de George

       /  novembre 1, 2011

      Je suis contente de te revoir chez moi !! j’espre que ce roman de Sand te plaira !

      Réponse

à vous....

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