« Les Plumes de l’été » by Asphodèle : Lettre G : « La maison sur la plage » Episode 4

Idée initiée par Asphodèle

La maison sur la plage, suite

En début d’après-midi, je regagnais ma chambre. Les volets à l’espagnolette, les fenêtres fermées pour garder la fraîcheur de la matinée, la chambre semblait en apesanteur. Je me suis assise à la petite table rustique, ai allumé l’ordinateur, et ai consulté mes mails d’un œil inattentif. Au milieu de tout ce galimatia, soudain mon regard fut attiré par un intitulé de mail qui, sans que je sache trop pourquoi, suscita mon intérêt : « jouer le gambit« . Ce pouvait être un lien vers un site de jeu d’échecs en ligne, une pub comme tant d’autres, je ne sais donc pas trop pourquoi mais je cliquai ! le message s’ouvrit sur du vide, un intitulé, une adresse mail invalide, et juste cette phrase en objet : « jouer le gambit ». Mes connaissances aux échecs étant minimalistes, je me lançai dans une recherche rapide et trouver enfin la définition de cette technique : « Jouer le gambit, consiste au sacrifice d’une pièce en vue d’obtenir un avantage positionnel ». Cette définition percuta mon esprit… « sacrifice »…. « avantage positionnel »… quel sens donner à ce mail ?

J’ai toujours cru aux signes, aux hasards, aux coïncidences, et encore plus après avoir lu Le Carnet rouge de Paul Auster et vu Le Rayon vert de Éric Rohmer, film dans lequel l’héroïne lit son avenir dans des cartes à jouer trouvées dans la rue. Il n’y a pas vraiment de hasard, et si chacun voit ce qu’il a envie de voir, je reste persuadée que certains évènements anodins de notre vie peut nous orienter, nous aider à faire des choix. Cela peut paraître grotesque, et j’ai souvent été moquée par des amis dont l’esprit cartésien ne pouvait admettre de telles superstitions. Mais voilà, j’avais reçu ce mail venu de nulle part, et cette simple phrase entraînait mon esprit au grand galop. Que devais-je sacrifier, ou qui ? pour obtenir quelle position ? quel avantage ? Est-ce que le fait d’avoir jeté à la poubelle mon nouveau roman constituait déjà le dit sacrifice ? et à quelle nouvelle position ce geste me donnait-il accès, si ce n’est au point mort ?

Finalement je me dis que j’y réfléchirai demain, suivant ainsi le bon conseil de Scarlett O’Hara : « demain est un autre jour ». Puisque l’ordinateur était allumé, je me rendis sur la blogosphère littéraire pour consulter les derniers billets parus sur mes livres. J’ai de fidèles lectrices-blogueuses qui ne tarissent pas d’éloges sur mes romans, d’autres, plus réfractaires me classent dans les romans « faciles ». Le blog, « Gambader dans les livres », est tenu par une jeune femme, lectrice passionnée dont l’avis est souvent peu conciliant. Elle n’hésite pas à passer sur le grille des auteurs qui la déçoivent, et aujourd’hui c’est mon tour :

« Alors que l’on annonce en vain le nouveau best-seller de Pauline M., je me suis lancée dans la lecture de son roman Le Prince du Tonnerre paru au printemps dernier. Dans un pays envahi par le givre, le Prince du Tonnerre doit livrer bataille pour sauver son pays d’une invasion ennemie. Je vous passe les différentes péripéties, le gabarit d’Apollon du héros, les galipettes avec la belle princesse des Terres D’Hiver… Ce roman est d’une platitude désespérante, ressassant les sempiternels clichés du genre (batailles, noirs stratagèmes, érotisme torride…). Le style plonge dans les abysses, à se demander si la romancière inspirée du sublime Un matin dans la brume et celle de ce roman météorologique sont la même personne. Pourquoi s’entêter dans un genre dont Pauline M. semble avoir fait le tour ? Il semble que cette auteure s’oriente sur une voie de garage. Livre après livre, le fond comme la forme s’étiolent, les meilleurs procédés stylistiques que Pauline M. maniait avec art dans son premier roman sont parodiés ici, et sonnent creux. On passe et on relit Tolkien » .

Les commentaires affluaient : 87, alors même que le billet n’était en ligne que depuis une paire d’heures. Une ribambelle de « je l’ai dans ma PAL, mais je ne l’ai pas encore lu » ; « j’ai lu le précédent et j’avais bien aimé » ;  » Tout pareil » etc… mais aussi des commentaires me défendant bec et ongle : « peut-être est-ce ce blog qui est sur une voie de garage » ; « apprenez à lire » ; « j’adore Pauline M., son univers, sa sensibilité, ton billet est méchant » ; « Après quelle gloriole courrez-vous ? », et j’en passe. Malgré les critiques du billet, finalement, j’étais entièrement d’accord avec elle, et ma poubelle en était le symbole. Oui, j’avais fait le tour des histoires de chevaliers de mondes imaginaires, je ne savais plus quoi raconter, c’était la panne sèche. J’ai donc décidé de laisser un commentaire : « Chère Grillon (c’est son pseudo), que vous dire sinon que j’adhère totalement à votre analyse de mon roman. Effectivement peut-être est-ce temps pour moi de passer à autre chose, j’y réfléchis. Merci pour votre franchise. Pauline M. ». Quelques minutes plus tard, d’autres commentaires s’affichèrent… mais je n’ai pas eu envie de les lire… Comment expliquer que, soudain, tout ce succès me semblait usurpé, que cette Grillon avait su formuler l’évidence, et que j’étais indéfendable. Car oui, j’avais choisi la facilité et oui les ventes de livres records me confortaient dans cette facilité, puisque ça marchait, pourquoi changer ?

Ainsi tout semblait concourir à me faire évoluer, à laisser derrière moi ce que j’étais avant de revenir dans cette maison : la découverte de mon grand-père souriant, le mail, ce billet et ces commentaires… autant de signes d’une nécessité de passer à autre chose, mais à quoi ? D’un geste un peu vif, je refermai l’ordi. Et maintenant ? et si je m’installais ici, j’élèverais des gallimacés, je ferais pousser des giraumons, des pois gourmands, j’irais chercher des girofles dans les bois, chaussée de gros godillots informes, j’admirerais les gargouilles des églises bretonnes… il fallait juste arrêter de gémir, se reprendre en main. Je rouvris l’ordi, cliquai sur l’onglet de ma boîte mail et envoyai ces mots à Jean-Pierre : « L’heure est grave ! j’ai jeté mon manuscrit à la poubelle, je recommence tout, je ne sais pas vraiment où je vais, mais tant pis. »

©Les Livres de George

à suivre…

Episode 1 Episode 2 Episode 3

Article précédent
Poster un commentaire

14 Commentaires

  1. Il est génial ce troisième « opus » ! Et parler de « l’influence » des blogs est une excellente idée à mon sens ! Le filon n’est pas encore exploité George, vas-y, lance-toi !^^ Je ne reconnais personne dans tes allusions, c’est bon, juste parfait ! Bises, tu dois cramer en ce moment ou être sous une fontaine d’eau fraîche ! Attention au rosé par cette chaleur… 🙂

    Réponse
  2. je me suis laissée porter par les mots et me suis mis dans la peau de cette célèbre Pauline qui, je n’en doute pas, va retomber sur ses pieds et ses mots sans problème. Je la sens prête à tout et pas seulement à l’élevage de gallinacés. J’attends avec impatience la suite.

    Réponse
  3. Julia Heim

     /  août 20, 2011

    Impec comme d’habitude 😉

    Réponse
  4. Un joli texte pour une personne qui sait se remettre en question. Elle est attachante Pauline… Et quelle jolie mise en abîme sur les blogs !

    Réponse
  5. Nous non plus on ne sait pas où tu vas, mais c’est tellement bien qu’on te suivra jusqu’au bout!

    Réponse
  6. George

     /  août 21, 2011

    Merci pour vos commentaires.

    Réponse
  7. J’aime vraiment beaucoup cette histoire ! Depuis le début, mais là, vraiment… Bravo ! Et j’ai hâte de te lire en « h »…

    Réponse
    • les Livres de George

       /  août 27, 2011

      Je n’ai pas encore écrit mon texte en « H », je vais tenter le faire dans la journée ! merci pour ton commentaire !

      Réponse
  8. Oups! Ton billet de création m’avait échappé… Je le lis à l’instant et j’aime beaucoup la façon dont tu tournes cette histoire… Pauline est dans le doute et elle a la sensibilité de se rendre compte que son travail doit évoluer… Très joli clin d’œil aux blogs littéraires en passant!… Bravo!… J’espère que tu es bien au frais en ce moment et que tu ne cuits pas de trop… 😉

    Réponse
  9. Bah voilà, tu as eu trop chaud ! J’ai laissé le lien vers ton blog hein ! J’ai hâte de rentrer dans la maison, parce que la plage ici c’est fini depuis quelques temps, vu l’ambiance automnale qui s’installe ! Biiises 🙂

    Réponse
  10. De retour chez moi! Je n’avais pas eu le temps de lire les mots en G et en H

    Un écrivain qui reconnaît que le critique a raison! Pas banal! bravo! très amusant aussi cette avalanche de mots en G quand elle pense se reconvertir. Bon, j’espère qu’elle ne sera pas réduite à ça! qu’elle va s’en sortir!

    Réponse
    • les Livres de George

       /  août 31, 2011

      Je n’ai pas eu le temps d’écrire mon texte en H, je le ferai sans doute la semaine au calme quand les enfants seront retournés à l’école, et tant pis si j’ai 15 jours de retard. Asphodèle reprendra le rendez-vous de façon mensuelle par la suite ce qui devrait me laisser largement le temps de savoir comme cette pauv’ Pauline va s’en sortir !
      Bon retour 🙂

      Réponse
  11. Valentyne

     /  août 31, 2011

    J ai beaucoup aimé ce personnage qui se remet en question avec dérision (et lucidité?)

    Réponse

à vous....

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :