« Les Plumes de l’été » by Asphodèle : Lettre D : « La maison sur la plage »

Idée initiée par Asphodèle

La Maison sur la plage

La maison sur la plage était restée fermée depuis plus de quinze ans. Il a fallu enlever les draps blancs qui recouvraient les meubles du salon, aérer les pièces, refaire entrer le soleil, remettre les pendules à l’heure, rebrancher le gaz et l’électricité. Comme autrefois je me suis installée dans la chambre bleue, avec vue sur la mer. Les draps sentaient l’humidité, les robinets ont glouglouté, puis une eau jaunâtre s’est mise à couler. Françoise m’avait dit de laisser couler l’eau, le temps de nettoyer les canalisations… après avoir crachoté, fait entendre des bruits bizarres, l’eau est devenue claire et fraîche. J’ai rangé mes affaires dans la grosse armoire bretonne, posé mes livres sur la table de nuit, mon ordinateur portable sur la petite table devant la fenêtre. Il me fallait reprendre mes marques tout en sachant que rien ne serait jamais comme avant ici et plus précisément dans cette chambre, et qu’il me fallait réinventer une façon de vivre en ces murs.

J’entendais Françoise qui s’affairait en cuisine préparant une belle daube pour le repas de ce soir. Chère Françoise, le temps ne semblait pas avoir eu de prise sur elle. Elle avait repris possession de la cuisine, rempli les placards de victuailles, mis en ordre la vaisselles, les ustensiles et autres batteries de casseroles. Elle était bien décidée, pendant ces quelques semaines que je devais passer à Carnac, à faire de moi une oie grasse.


Après avoir tout installé, je me suis mise à la fenêtre. La plage était déserte, le soleil commençait sa descente progressive vers la mer. Il faisait bon et quelques souvenirs me sont revenus en mémoire : nos ballades sur le chemin de bord de mer, nos baignades, nos parties de cartes dans le jardin éclairé seulement de quelques bougies, nos repas bruyants, nos danses improvisées dans le salon… dix ans déjà, et pourtant je me sentais tellement loin de celle que j’étais alors. Un certain désespoir m’envahit, mais je ne voulais pas lui donner prise sur moi, je laissai la fenêtre ouverte et descendis rejoindre Françoise. Elle m’accueillit en souriant tendrement.

– Ma chère Pauline, quel bonheur de revoir la maison ouverte et habitée, je ne l’espérais plus.

Je saisis une pomme dans la corbeille à fruits posée sur la table, et mordis dedans à pleines dents, histoire de me donner une contenance. Presque inconsciemment, je retrouvais ma place favorite : un petit recoin entre l’évier et le vieux vaisselier, dos à la petite fenêtre au rideau brise bise. Je savais qu’en revenant ici je serais assaillie par les souvenirs, mais c’était aussi le seul endroit où je pouvais être tranquille pour mettre un point final à ce foutu roman. Jean-Pierre me harcèle depuis des mois pour que je lui envoie enfin mon manuscrit. Il a usé de toutes les méthodes diplomatiques possibles : la douceur, l’amitié, les compliments, et même une avance conséquente… ce fut finalement cette dernière proposition qui me convainquit. Un lieu tranquille, la solitude et de l’argent, toutes les conditions idéales pour espérer venir à bout de mon dernier roman.

Je suis devenue écrivain un peu malgré moi, « sans le faire exprès » comme disent les enfants. Pourtant le démon de l’écriture me hante depuis de longues années. J’en ai noirci, des cahiers et des cahiers, dans lesquels je couchais des historiettes sur l’amour et le désamour, sur le désir et son déclin… Et puis un jour, Jean-Pierre est tombé sur l’un d’eux, l’a lu, m’a demandé de voir les autres cahiers enfermés dans un tiroir, et la machine de l’édition s’est mise en route. Mon premier roman n’eut pas le succès attendu… le second, plus abouti sans doute, plus travaillé, plus difficile à accoucher aussi, a enfin « su trouver son public ». Ma vie a alors changé, tout en douceur dans un premier temps : quelques dates de dédicaces dans l’agenda, quelques déplacements ferroviaires dans des librairies indépendantes, quelques interviews dans la presse locale… Au troisième roman se fut l’emballement. Les pages de l’agenda se sont noircies de rendez-vous, les mails, les contacts. Jean-Pierre a alors passé la troisième :

– Il faut que tu crées une page Facebook. Aujourd’hui beaucoup de choses se passent sur les réseaux sociaux, regarde Tatiana De Rosnay, Jean-Philippe Blondel, Jean d’Aillon, ils sont tous sur Facebook… les auteurs doivent être accessibles à leurs lecteurs. Et puis on va contacter les blogueurs aussi, ça coûte que dalle et c’est de la pub facile.

C’est à la sortie du quatrième roman que les choses sont devenues vraiment sérieuses. J’entrais désormais par la grande porte des auteurs à succès. A moi les têtes de gondole, les émissions de télé et de radio, les plus de 300 000 exemplaires vendus, mais à moi aussi les diatribes acerbes des critiques littéraires qui, tout à coup, trouvaient que mon style ne valait plus un clou, que mes personnages étaient creux et sans consistance, j’étais devenue un auteur populaire, donc médiocre. Voilà, j’en étais là. Le doute désormais me dévore. Quel écrivain suis-je vraiment ? Suis-je toujours cette jeune romancière pleine de promesses ou suis-je devenue une écrivaillone de super-marché ? Se peut-il que mon écriture soit ainsi tombée en déliquescence, ce soit étiolé au point de ne plus valoir un clou ?J’ai beau tenter de faire la sourde oreille, me dire que ces critiques ne sont que la rançon de la gloire, il n’empêche que depuis je bloque. Ce cinquième roman piétine. Je me pose trop de questions, je remets tout en question d’un jour sur l’autre. Donc la solution fut de revenir à la source, de revenir à Carnac, dans cette maison, en espérant que quelque druide, dont l’esprit hante peut-être encore les alignements, viendra m’apporter un philtre d’inspiration.

Une odeur divine avait envahi la cuisine. La daube mijotait dans la marmite en fonte. Il restait deux heures avant de dîner, je décidais de sortir faire une petite promenade sur la plage. Les reflets du soleil semblaient de petits diamants scintillant sur la surface de la mer. En cette fin septembre, l’air sentait encore les parfums de l’été qui s’en va, et je me suis dit que, finalement, j’avais bien fait de revenir ici, que sans doute, il allait se passer quelque chose qui allait me remettre le pied à l’encrier…

©Les Livres de George

à suivre….


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27 Commentaires

  1. Bravooo ! Nous avons une romancière, ah ah !! Cette maison me rappelle des souvenirs… Je me suis vue en train d’arracher les draps blancs… Mais ton lien court ne fonctionne pas, je vais mettre ton blog en attendant que tu m’envoies le bon ! Où es-tu diablesse ? A une dédicace ??? 😀 (vivement la suite…)

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    • les Livres de George

       /  juillet 30, 2011

      depuis hier c’est la course (ce week-end fête anniversaire d’Antoine!!!) !

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  2. Au début du texte, je me suis dit que tu avais repensé à tes vacances … la suite du texte est-elle aussi autobiographique, un voeu pieu ? 😉

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    • les Livres de George

       /  juillet 30, 2011

      quand on écrit il y a toujours une petite part autobiographique, non ? malheureusement aucun ami éditeur dans mon carnet d’adresse 😦 !

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  3. Quelle belle histoire toute enveloppée de souvenirs ! Comme asphodèle je m’imagine souvent les draps blancs… Un renvoi à l’actualité peut-être à savoir est-ce que la gloire vaut tous les bonheurs du monde ?

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    • les Livres de George

       /  juillet 30, 2011

      merci ! vaste interrogation sur le succès littéraire et sa perception ! à poursuivre les semaines prochaines 🙂

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  4. quelle belle découverte, une écriture si limpide….

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  5. Un bel hommage à tous ces écrivains guettés par la critique juste parce-qu’ils sont lus, assaillis par le doute …Et pourtant, c’est bien cela le but, être lu…J’aime beaucoup ton style, et les références actuelles ! J’attends la suite avec impatience (mais par contre, les draps blancs, je croyais que ce n’était que dans les films !Contente que ça soit un souvenir pour beaucoup d’entre vous !)

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    • les Livres de George

       /  juillet 30, 2011

      je vais tenter de poursuivre la réflexion ! j’ai pris beaucoup de plaisir à écrire mais aussi à lire tous les textes proposés !

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  6. Quelle plume!… J’aime les souvenirs et les angoisses de ton personnage… La délicatesse de son environnement, cette sérénité des lieux dont elle attends l’inspiration!… Un texte dont j’attends la suite impatiemment!… Bravo!…

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  7. Très belle écriture, j’ai été emportée (j’attends la suite!) J’étais dans la maison sur la plage, dans la chambre bleue et dans la cuisine, j’ai même sentie l’odeur de la daube et des embruns! Et puis j’ai trouvé plus long que moi! Bravo! 🙂

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  8. Tu es inspirée: ça pourrait être vrai. J’aime bien. Il y aura une suite?

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    • les Livres de George

       /  juillet 30, 2011

      oui, je vais tenter de continuer au fil des mots et des semaines !

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  9. Le pied à l’encrier… j’aime bien! Et les ravages de la célébrité sont bien rendus… Entre le commerce et la création, comment trouver le juste équilibre?

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    • les Livres de George

       /  juillet 30, 2011

      vaste question que je me pose en tant que lectrice d’abord et que j’avais envie d’interroger dans ce texte !

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  10. Jolie histoire pour cette héroïne pleine de doutes, de souvenirs et d’incertitudes… Et jolie plume !

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  11. Au début, je pensais que c’était l’inspiration de ta maison familiale, des vacances passées en Bretagne… C’est peut-être le début d’un livre George ! Un début qui promet. Beau texte, tout est fluide et j’attends la suite pour la semaine prochaine !

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    • les Livres de George

       /  août 1, 2011

      merci Syl. je suis heureuse que ce texte te plaise, et je compte poursuivre cette histoire cette semaine grâce aux mots en E ! allez à nos plumes (la tienne a beaucoup charme !)

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  12. Valentyne

     /  juillet 31, 2011

    J’espère que ton personnage va continuer à écrire pour notre plus grand bonheur. J’ai beaucoupaime ses doutes et interrogations

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  13. Je ne peux que me joindre au concert de louanges : je découvre ton texte à l’instant et suis conquise ! Une jolie plume, une histoire qui se tient, de réelles interrogations (et non des moindres !!), merci pour cette belle réflexion sur l’écrivain et ses doutes… Une question me brûle les lèvres : peut-on provoquer l’inspiration par des avances financières ou des vacances en Bretagne (pour ma part, j’aimerais bien !!!) ?

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    • les Livres de George

       /  août 1, 2011

      les deux mon capitaine ! en enlevant le souci pécuniaire on libère l’esprit, ensuite il faut un lieu propice à l’imagination et à l’inspiration ! merci beaucoup, maintenant il s’agit de trouver une sutie 😉

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  14. Je vais essayer de rédiger quelque chose cette si j’ai cinq minutes. Ces mots commençant par un D me plaisent bien.

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à vous....

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