Samedi Sandien : « Correspondance » 1812-1876

Pour aborder une telle somme dans un billet il me fallait toute ma tête, c’est pourquoi j’ai repoussé à aujourd’hui, dimanche, ce rendez-vous sandien, la migraine n’étant guère propice à l’écriture.

Mais commençons par rendre à César ce qui appartient à César. Nous devons la publication de la correspondance de George Sand, à un homme (et à sa femme), qui consacra 50 ans de sa vie, à rechercher, recopier, déchiffrer les lettres de George Sand. Cet homme s’appelait Georges Lubin, il est mort en 2000, laissant une bibliothèque sandienne à me damner. Son travail a permis de mettre en lumière l’œuvre et la vie de Sand, il est considéré comme le plus grand sandien, celui qui savait sans doute (presque) tout d’elle.

La correspondance de George Sand est composée de 26 volumes dans cette édition jaune de GF Flammarion. Aujourd’hui non rééditée (encore une aberration de plus!), on parvient à en dénicher des exemplaires chez Gibert, ou sur Internet… Au fil des années, je suis parvenue à rassembler seulement une quinzaine de ces tomes, mais on peut trouver en poche plusieurs éditions rassemblant quelques lettres, qui vous permettront de découvrir le style épistolaire de Sand, son humour, sa vie, ses amis, ses réflexions, ses peines, un monde dans lequel on se glisse avec bonheur car il semble alors que Sand est toute proche.

Les premières lettres datent de 1812 (et sont essentiellement destinées à ses jeunes amies), sa correspondance s’arrête avec elle, en 1876. Ses correspondants étaient ses éditeurs, Buloz, Hetzel, ses amis écrivains, Balzac, Flaubert, Dumas père et fils, Musset, Marie d’Agoult, Sainte-Beuve, ses amis musiciens, Liszt, Chopin, ses amis peintres comme le beau Delacroix, sa famille, son demi-frère Hippolyte, sa mère, Victoire Dupin, son fils, Maurice, sa fille, Solange, ses amis politiques, ses amis d’enfance… mais aussi des admirateurs auxquels elle répondait, à qui elle donnait des conseils, et une multitude d’anonymes qui ne le sont plus vraiment grâce à ces lettres.

Lire cette correspondance c’est entrer de plein pied dans le monde de George Sand, mais c’est aussi pénétrer par la grande porte dans le XIXème siècle : les révolutions qui secouèrent la France, les guerres, les épidémies de choléra, les soubresauts politiques ; c’est vivre la vie culturelle de l’époque : les parutions des romans des plus grands écrivains de l’époque, la vie des théâtres, le monde de l’édition, les premiers feuilletons dans la presse…

Lettre 830
A Sainte-Beuve
Nohant, 24 7bre [1834]
Il y a de tout, et il n’y a rien, dans Jacques, l’amour est placé sur un autel et l’abnégation se prosterne devant lui, mais le sentiment religieux pâlit et s’efface. Qui peindra le juste tel qu’il doit, tel qu’il peut être dans l’état de notre société ? Voilà ma grande préoccupation, voilà ce que je demande aux hommes de génie et aux hommes de bien. (p.711)

Document extraordinaire, cette correspondance nous permet également de comprendre l’éclosion d’un roman, les doutes, la recherche d’un titre, de voir l’écrivain en action, ses nuits d’écriture, ses réflexions sur ses personnages, ses changements de dernières minutes, ses découragements, ses enthousiasmes.

Mais c’est aussi rencontrer la femme, la mère, l’amante que fut Sand. Ses désespérances, ses tentations suicidaires, ses joies de grand-mère, de mère mais aussi ses déceptions, ses colères. C’est comprendre quelle mère elle fut, vigilante, exigeante mais aimante :

lettre 770
A Maurice Dudevant
[Venise, 8 mai 1834]

Tu es trop jeune, mon cher petit, pour comprendre le mal que fait à une mère l’indifférence et l’oubli de son enfant. Plus tard tu le sauras et tu ne me le causeras plus j’en suis sûre. (p.577)

Lettre 796
A Alfred Musset
[Venise, 26 juin 1834]
Ce sont ces choses-là qui me donnent le spleen et qui réveillent mon idée de suicide, la triste compagne cramponnés après moi. (p.644)

C’est à la fois rompre le mythe et comprendre comment il s’est construit. C’est être fascinée.

Mais lire ses lettres, c’est aussi revenir à soi, à nos propres douleurs, à nos deuils (la perte d’un père, d’une petite-fille tant aimée), à nos propres interrogations sur la vie, le bonheur et l’amour.

Lettre 749
A Pietro Pagello
[Venise, fin février 1834]

Pour conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien près de la perfection. Ah ! c’est que l’amour est une chose si grande et si belle ! […] Mais l’amour, selon moi, c’est la vénération, c’est un culte. Et si mon dieu se laisse tomber tout à coup dans la crotte, il m’est impossible de le relever et de l’adorer. (p.509)

Il y aurait encore beaucoup à dire, comment parler de toute une vie de correspondance ? Alors je laisse Sand conclure elle-même ce billet, avec tout l’art qui est le sien :

Lettre 935
A Adolphe Guéroult
[Paris, 6 mai 1835]

Si j’étais garçon, je ferais volontiers le coup d’épée par-ci, par-là, et des lettres le reste du temps. N’étant pas garçon je me passerai de l’épée et garderai la plume, dont je me servirai le plus innocemment du monde. (p.879)

La Photos de la correspondance en GF Flammarion est la propriété de Cécile, qui tient un site que tout bon sandien se doit de visiter…

Challenge George Sand

Récapitulatif des Samedis sandiens

Challenge épistolaire !

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24 Commentaires

  1. ça marche pour le challenge 😉

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  2. leslivresdegeorgesandetmoi

     /  juin 12, 2011

    Chouette ! avec moi il faut être patiente pour les challenges, mais quand je m’y mets ….

    Réponse
  3. Malgré toute ma passion pour le genre épistolaire et pour la fresque intellectuelle de l’époque, je ne me sens pas le courage de lire toute sa correspondance (à moitié introuvable ! en plus), en revanche, lettres d’une vie me tente beaucoup et je suis sure qu’il va atterrir dans ma PAL !

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  juin 12, 2011

      Je crois que très peu personnes ont lu tous les tomes de cette correspondance ! le folio est très bien fait et rassemble des lettres importantes et variées !

      Réponse
  4. « le plus innocemment du monde » hahaha ! 😀
    Elle avait de l’humour, cette chère George Sand et qu’aurait-elle fait au temps d’Internet ? 😉

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  juin 12, 2011

      Quand je dis qu’elle a de l’humour cette bonne vieille Sand 🙂 !
      Elle aurait sans doute ouvert plusieurs blogs et serait une blogueuse addict, sans aucun doute 😉

      Réponse
  5. Bonjour,

    Je suis désolé de ne pas laisser un commentaire lié à ton article. Je ne savais pas où le poster.

    J’aimerais faire un petit sondage parmi les bloggueurs que je fréquente régulièrement. J’aimerais organiser une « épopée littéraire », qui consisterait à faire voyager un bouquin parmi tous les bloggueurs inscrits à l’épopée. Le livre devrait rester entre une semaine et une semaine et demi chez chaque personne, devrait être lu, et à la fin de l’épopée un billet devrait être posté. Cette épopée serait également l’occasion de se transmettre des cartes, des lettres, des « souvenirs », des petits mots coincés entre les pages du bouquins – et adressés au participant suivant. Tous les inscrits ayant reçus le bouquin et l’ayant lu, le livre me reviendrait à la fin de l’épopée.

    Je voulais savoir, si jamais je l’organise, si tu serais de l’épopée ? C’est pour éviter de mettre en place une telle organisation sans avoir de participants.

    Peux-tu répondre sur mon blog ou par email : m-a-x-17@hotmail.fr

    Je vais lire tes autres articles,

    Bon dimanche,

    Maxime.

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  juin 12, 2011

      pas de souci Maxime ! je t’ai répondu par mail ! très belle idée !

      Réponse
  6. Samedi soir, la dame est venue dans notre conversation entre amis au restau. Il y a beaucoup à raconter…

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  juin 12, 2011

      oh j’aurais bien aimé être parmi vous ! tu me racontes ????

      Réponse
  7. Quel travail titanesque a accompli ce cher Georges Lubin dis donc!… Il est bien dommage que de tels travaux n’aient pas eu la chance d’être réédités…
    Mais que font les éditeurs bon sang!!!… Entre cette correspondance et tous les titres de Mme Sand non réédités, il y aurait du boulot pour une maison d’édition toute entière! 😉
    Messieurs, Mesdames les éditeurs : faites quelque chooooose!!!! 😉
    Bon ben il ne nous reste plus qu’à écumer les bouquinistes et les brocantes alors… pffff,
    Bon Dimanche à toi en espérant que la vilaine migraine te laisse enfin tranquille 🙂

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  juin 12, 2011

      Oui on peut se le demander !!!
      Ma migraine n’est qu’un mauvais souvenir 😉 !

      Réponse
  8. C’est vraiment dommage effectivement que le travail de cet homme ne soit plus édité… En tout cas, chaque semaine, tu me donnes de plus en plus envie de découvrir l’auteur, la femme, la personne qu’elle était…
    Je vais finir par m’y mettre 🙂

    Réponse
  9. Ton article m’éclaire ! Je savais l’histoire de ce Mr Georges Lubin, cet amoureux de George Sand qui lui a consacré une grande partie de sa vie. Mais tu vois je ne savais pas que cette femme de « lumière » même si elle écrivait principalement la nuit avait des tendances suicidaires. Mais en fait le elle était très en avance sur son temps, d’une intelligence rare et débordante d’énergie, il y avait à cela forcément l’envers du décor. Alors bon dimanche sans mal de tête. Moi j’ai un vide grenier à coté de chez et j’ai trouvé des clubs des cinq, des vrais !! Je vais peut-être faire ton challenge !

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  juin 12, 2011

      Le suicide était très « à la mode » au XIXème siècle, un mal du siècle ! mais elle y a toujours renoncé pour ses enfants !
      Je suis ravie si le challenge Le Club des 5 te tente…. 🙂

      Réponse
  10. 26 volumes, c’est merveilleux ! Parfois, je regrette qu’on ait autant de facilité à communiquer aujourd’hui. Les obstacles techniques obligeaient les gens à tout coucher sur le papier à destination de leurs amis, et une lettre de plusieurs pages a plus de gueule qu’une dizaine de SMS.
    Après avoir lu une biographie et deux pièces adaptées de sa correspondance ces derniers mois, j’ai pu apprécier son style extraordinairement vivant, drôle, assez féroce par moment. 🙂

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  juin 12, 2011

      et quel bonheur de recevoir des lettres, le plaisir de décacheter l’enveloppe, de déplier la lettre et de lire… il faudrait qu’on s’y remette !
      Je n’ai pas lu les 26 tomes, mais je ne désespère pas de le faire !!! 🙂

      Réponse
  11. Ah il me semble reconnaître la photo de ma collection ! Ça fait plaisir de voir que les informations que j’ai mises sur mon site sont utiles 🙂

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  juin 12, 2011

      Oh oui pardon Cécile j’ai repris ta photo sans citer ton site…je vais réparer tout de suite cette erreur ! ma collection est encore dans les cartons, donc j’ai fait ma feignante !

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  12. je n’ai pas abandonné le challenge,mais pour les articles, çà tarde beaucoup (compagnon du tour de France, Valentine, Léone Léonie, Mettella.
    Pas lu celui ci : énorme ! mais lu le folio 2 euros,et la correspondance avec Musset, m’avait ravie.
    Nous pourrions peut être t’aider à acquérir les tomes pour que tu aies la collection intégrale, il te manque quoi? c’est l’époque des brocantes.

    Réponse
  13. Passionnant ton billet! Une belle manière d’entrer dans la vie de George Sand, plus encore peut-être que par « l’histoire de ma vie », J’ai ce dernier bouquin devant moi et je rechigne un peu à le lire; j’ai encore tant de romans d’elle que je suis impatiente dedécouvrir et je recule chaque fois le moment de connaître sa vie.
    Oh! la chanceuse Cécile qui a beaucoup de ces livres jaunes que j’aimais bien (c’est dommage qu’ils ne soient plus réédités!); je vais aller la voir de plus près pour voir les billets qu’elle consacre à George.

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  juin 15, 2011

      Pour « Histoire de ma vie », tu vas la lire en Pléiade ? Si oui le début est un peu indigeste à cause des très (trop) nombreuses lettres (+/- réécrites par Sand elle-même d’ailleurs!), par contre l’édition en GF par Damien Zanone est bien faite, certes il y a des coupes, mais elles ne dénaturent pas le texte !
      Cécile ne tient pas un blog mais un site consacré à Sand 🙂

      Réponse

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