« On s’est déjà vu quelque part? » Nuala O’Faolain

Je m’apprête à rédiger un billet qui me trotte dans la tête depuis que j’ai commencé à lire cette autobiographie ! Il y a tant à dire, que je ne sais pas trop par où commencer !

Beaucoup de phrases soulignées, de pages cornées, d’émotions, d’interrogations ont ponctué ma lecture !

Mais commençons par le début. Avant que Violette ne propose ce livre pour le Club des Lectrices, j’avais entendu parler de cette auteure irlandaise dans la presse, j’avais appris sa mort récente en 2008, bizarrement je sentais que quelque chose m’attirait vers ses romans. On s’est déjà vu quelque part?, n’est pas un roman mais une autobiographie essentiellement centrée sur les années 70, même si se glissent plusieurs souvenirs d’enfance. Nuala O’Faolain est née à Dublin au début des années 40, dans une Irlande patriarcale et excessivement marquée par l’emprise de la religion. Mais cette autobiographie ne reprend pas le schéma traditionnel, les souvenirs se succèdent au gré des réminiscences, des noms et des lieux évoqués. Ce n’est pas, à proprement parler, un récit chronologique. En introduction, Nuala O’Faolain expose son pacte autobiographique :

« On s’est déjà vu quelque part? Vous êtes quelqu’un? » demandent-ils. Bon – suis-je quelqu’un? Je ne suis personne selon les critères du monde mais, après tout, qui décide qu’on est quelqu’un? Comment quelqu’un est-il fait? Je n’ai jamais rien fait de remarquable, comme la plupart des gens. […] J’ai eu envie de faire un compte rendu de ma vie. J’en avais fini avec cette vie de l’ombre. Je me suis assise pour écrire mon introduction, et j’en ai appelé à ma fierté. Je l’ai transformé en Mémoires. (p.10)

En postface, elle affirme : Pour le Noël suivant, cette histoire de ma vie – écrite pour moi, comme pour venir à bout de moi-même – avait tout changé. Elle avait toute seule empli le vide qui m’aurait sans doute attendue. (p.275)

Et c’est cela qui est magnifique dans cette autobiographie, cette confession, cette recherche de soi qui devient finalement notre propre recherche. Cette autobiographie, cette vie est marqué par trois ou quatre éléments essentiels : les livres, l’Irlande, la solitude.

Les premiers sont le socle de Nuala : La chose la plus utile que j’ai gardée de mon enfance est la confiance en la lecture. (p.36). Sa mère passait ses journées entre les pages d’un livre et l’alcool : J’ai dû voir déjà chez ma mère que lire est un refuge. Qu’ « On » ne peut pas vous atteindre quand vous avez un livre. (p.37). Et cette phrase en postface a résonné en moi comme si elle était née sous ma propre plume : « Rat de bibliothèque », c’est ainsi qu’on m’appelait à l’école. C’est vrai. J’ai creusé mon chemin à travers mes lectures, et personne ne pourra jamais me les enlever. (p.268). Paradoxalement cette autobiographie d’une auteure, est finalement davantage l’autobiographie d’une lectrice, et comment la lecture fut un moyen de se protéger mais aussi de se construire. Les allusions aux auteurs irlandais sont nombreuses (Alice Munro entre autres), les rencontres, les discussions dans les pubs, on découvre une effervescence intellectuelle dans une Irlande pesante, silencieuse, grignotée par le manque d’argent, l’alcoolisme et la violence des pères.

L’Irlande est bien sûr l’autre élément fondamental de cette autobiographie. Nuala O’Faolain traite de l’Irlande du côté des femmes. Elle décrit, en partant de sa propre famille, les ravages de l’alcoolisme, conséquence directe d’un patriarcat oppressant. Plusieurs pages sont consacrées au sort de ces femmes mariées à des hommes qui les dénigrent, les battent, ces femmes que les maternités successives emprisonnent, l’absence de contraception, les enfants non désirés, abandonnés, les vies et les carrières brisées de ces femmes.  Nuala fut partagée entre obéir à la tradition, de façon inconsciente et malgré l’exemple de sa mère, et le « quelque chose » en elle, qui l’en a préservé. Elle a détesté cette Irlande sombre, ce Dublin mortifère d’où elle a su s’échapper, mais au prix d’une certaine solitude.

La solitude dans cette autobiographie prend plusieurs visages ! La solitude des femmes que l’on refuse d’entendre, la solitude des enfants mal aimés par leur père, la solitude de Nuala incapable de construire une relation avec un homme. Sans doute les dernières pages, la postface, mettent le plus en lumière cet ingrédient que l’on sent tout le long de l’autobiographie. Solitude d’une femme qui ne se pas mariera pas, qui n’aura pas eu d’enfants, qui trouvent du réconfort dans les livres, et auprès d’un petit chien et d’un chat au regard tendre, mais aussi auprès de centaines de lettres de lecteurs reçues après la publication en Irlande de son autobiographie, ces paroles d’hommes et de femmes qui se sont reconnus dans ses mots (maux) à elle. Mais solitude aussi au sein même de sa fratrie, découverte de l’histoire de son frère Don, de sa perception qu’il avait de ce père si absent, et d’elle-même, intellectuelle dont il se sentait si éloigné.

Ce livre, mais cela vous l’aurez compris, m’a profondément émue, bouleversée, par l’intelligence qui s’en dégage, une intelligence sensible. La voix de Nuala a résonné en moi pendant ces six jours de lecture avec une telle intensité ! C’est magistral, et en écrivant ce billet je prends conscience de l’effet qu’a eu sur moi cette lecture, de cette sorte de tendresse que émane de cette femme. Il y a une telle franchise, une telle sensibilité, une telle réflexion sur la vie, la lecture, la condition des femmes, mais aussi une telle maîtrise de l’écriture, une façon d’aborder l’autobiographie avec originalité que je ne peux que vous conseiller cette lecture. De mon côté, je sais que ma rencontre avec Nuala O’Faolain ne s’arrêtera pas là, et je suis heureuse de savoir qu’il me reste tant à lire d’elle !

Quand j’ai appelé mes Mémoires On s’est déjà vu quelque part? c’était surtout pour devancer les gens hostiles qui auraient pu dire de moi écrivant sur moi-même : pour qui se prend-elle? Je n’aurais jamais imaginé éveiller cette chose qui ressemble à l’amour. (p.277)

Lu dans le cadre du Club des Lectrices

 

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41 Commentaires

  1. Je peux te dire que tu as réussi à m’émouvoir là! Quelle femme, en effet, mélange de force et de tristesse…
    Il va falloir que j’explore plus les écrits de cette dame dont j’ai entendu parler chez Céline si je ne me trompe pas.

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  juin 9, 2011

      Une grande dame sans aucun doute ! je te conseille vraiment cette autobio qui, j’en suis sûre te plaira beaucoup !

      Réponse
  2. Unn très grand livre…et une très grande femme.Je l’ai chroniquée également ainsi que J’y suis presque.

    Réponse
  3. Flo

     /  mars 27, 2014

    j’ai lu « Best love Rosie » d’elle que j’ai beaucoup aimé. Je lirai donc celui-ci également

    Réponse

à vous....

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