Samedi sandien #13 : George Sand vue par Emile Zola

Aujourd’hui, je ne vous parlerai pas d’un roman de George Sand, mais d’une analyse d’Emile Zola portant sur l’œuvre de George Sand. Lors de ma visite de l’exposition Manet au Musée d’Orsay (promis je vous en parlerai un autre jour!)  j’ai déniché le recueil des articles journalistes d’Emile Zola.

L’article paraît dans la revue Le Bien public le 11 juin 1877, et s’intitule tout simplement « George Sand ». Émile Zola évoque Sand par le biais d’une comparaison avec Balzac. Comme si l’étude de l’œuvre d’une femme ne pouvait se faire que sous l’égide d’une œuvre écrite par un homme… mais peut-être vois-je trop le mal partout! mais vous verrez que non, finalement !

Zola ouvre son article en évoquant la reprise de la pièce de George Sand Le marquis de Villemer (oui il faudra aussi que je vous parle du théâtre de Sand!) à la Comédie Française. Il faut signaler que l’article de Zola paraît après la mort de Sand, cette dernière s’étant éteinte le 8 juin 1876. Il s’agit d’un hommage posthume qui fait également suite à l’inauguration d’une statue de la romancière au foyer de la Comédie Française. Toutefois Zola prend soin de préciser : je songeais beaucoup plus, je l’avoue, au romancier qu’à l’auteur dramatique. Il faut bien confesser que l’auteur dramatique en elle était médiocre, tandis que le romancier a tout au moins joué un rôle immense. Je parlerai donc du romancier (p.269). On notera les termes et expressions mesurées.

L’article est donc construit autour d’une comparaison entre Balzac et Sand, soit entre le roman réaliste et le roman idéaliste, puisque c’est ainsi que Zola définit le genre des romans de George Sand. S’en suit une explication plus détaillée des deux formules : Sand est, pour le romancier naturaliste, une digne héritière au XVIIIème siècle et notamment de Rousseau et de sa Nouvelle Héloïse (elle précise simplement la formule que lui transmet le XVIIIème siècle, p.271), tandis que Balzac, est à coup sûr le prodige intellectuel le plus extraordinaire du siècle (p.272). Là où Sand crée une étrange réalité qu’elle a rêvée (p.271), Balzac, lui, travaille sur le corps humain (id.). Je vous laisse constater que là où l’homme travaille, réfléchit, la femme, elle, rêve… mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin!

Zola se demande qui, de deux romanciers, est celui qui a vaincu (p.272). Pour cela il dresse une analyse qui fait un peu froid dans le dos, et qui, finalement, est une opinion qui a toujours cours aujourd’hui concernant l’œuvre de Sand. En cela, Zola a vu juste : Presque tous ses romans disparaîtront. Peut-être son nom seul restera-t-il comme le représentant d’une forme littéraire, dans la première moitié du XIXème siècle (p.275). En parcourant les manuels scolaires de nos lycéens, on ne peut que donner raison (malheureusement) à ce cher Émile. Car pour Zola, les romans de Sand sont dangereux. Pourquoi ? lisons l’opinion du grand homme :

Mettez les romans de George Sand dans les mains d’un jeune homme ou d’une femme. Ils en sortiront frissonnants […] il est à craindre que la vie ne les blesse ensuite […]. Ces livres ouvrent le pays des chimères, au bout duquel il y a une culbute fatale dans la réalité. Les femmes, après une pareille lecture, se déclareront incomprises, comme les héroïnes qu’elles admirent […] Combien de femmes ont trompé leurs maris avec le héros du dernier roman qu’elles avaient lu! (pp.272/273)

Ahhh la lecture dangereuse tentatrice, l’imagination, cette folle du logis pour Pascal, cette mère de toutes les fautes (p.273) pour Zola ! En prônant la suprématie des romans naturalistes, Zola s’en prend au roman idéaliste, sans percevoir que ceux de Sand ont des accents socialistes qui, par certains côtés rejoignent ses propres aspirations. Zola revendique la vérité au rêve : Les scènes les plus audacieuses, la peinture des nudités, le cadavre humain disséqué et expliqué, ont une morale unique et superbe, la vérité (p.273). Mieux vaut une vérité sordide que des histoires inventées pour troubler les coeurs (p.273).

Zola finit son article en regrettant que l’on érige deux statues de Sand dans Paris et aucune de Balzac (heureusement Rodin pourvoira à ce manque en 1897, soit vingt ans après cet article!).

Mais, dans ces quelques pages, une phrase m’interroge :

On raconte que George Sand, écrit Zola,  quelques temps avant de mourir, aurait laissé échapper cette parole sur elle: « J’ai trop bu la vie. » J’ai étudié cette parole et je n’ai pas compris. (p.275)

Peut-être est-ce aussi le cas pour les romans de Sand. Peut-être a-t-il étudié ses romans, et peut-être ne les a-t-il pas compris. Car si on peut reconnaître que l’œuvre de Sand témoigne d’une vision idéaliste, voire parfois totalement utopiste, il n’en reste pas moins, que cette utopie prend appui sur une observation réaliste du monde qui l’entoure. Placer ses romans dans son Berry natal, parler des paysans qu’elle côtoyait tous les jours, rendre compte de ses aspirations socialistes est aussi une façon de dire la vérité, mais non pour la montrer dans sa crudité, mais pour tenter de créer un monde meilleur, plus équitable, et égalitaire. Alors, certes George Sand n’est pas une romancière réaliste, mais ses romans ne sont pas seulement des rêves dangereux pour les femmes, et ses prises de position politique, ses combats socialistes, ses engagements montrent assez à quel point elle était de plein pied dans son siècle. Zola engage un duel entre deux auteurs, un combat perdu d’avance pour Sand. Et finalement Émile Zola s’est trompé, puisqu’en 2011 George Sand est encore lue, étudiée, rééditée et si elle reste méconnue ce n’est pas à cause de la faiblesse de ses romans, mais bien parce que depuis deux siècles pèsent sur elle cette interprétation erronée de son œuvre.

Émile Zola, Honoré de Balzac, George Sand sont trois auteurs majeurs du XIXème siècle, trois auteurs clefs et symptomatiques de l’évolution du roman durant ce siècle. Il ne s’agit plus aujourd’hui de les faire s’affronter pour savoir qui va gagner ou perdre, mais de les lire pour ce qu’ils sont. Qui a raison qui a tort, qu’importe, chacun donne sa vision de la réalité et c’est, après tout, ce que l’on demande à un auteur, nous faire partager sa vision du monde.

Poster un commentaire

28 Commentaires

  1. Mon Zola chouchou parle en mal de ta George chérie ? Hum…
    Bon, GIRL POWER !!!!

    Réponse
  2. Ah mais c’est qu’il n’est pas tendre ce cher Emile ! Sur ce coup là, il manque clairement d’ouverture d’esprit !

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  avril 17, 2011

      tu l’as dit ! et puis quand sait-il si certaines de ses lectrices ne sont pas tombées amoureuses de ces personnages ???

      Réponse
  3. C’est que les hommes, tout Zola qu’il était, étaient encore machistes à cette époque, d’ailleurs son « naturalisme » tout talentueux qu’il soit ne place pas les femmes en suffragettes… Ou alors des « Nana »…

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  avril 17, 2011

      C’est l’époque de Charcot et de ses recherches sur l’hystérie féminine, peut propice à la considération de la femme ! entre la maman et la putain, la femme n’avait pas trop le choix 😉 !

      Réponse
  4. Très intéressant article 😀
    Il faut que je me procure ce livre …
    En fait je n’ai rien de pertinent à dire, mais c’est le genre d’article que j’aime lire parce qu’il apprend des trucs intéressants et permet de relativiser les petites conflits littéraires de chaque époque.

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  avril 17, 2011

      j’ai beaucoup ri en fait à la lecture de cet article parce que finalement Zola tombe dans les vieux poncifs sur les dangers de la lecture !

      Réponse
  5. Une petite pointe de misogynie tenaillait donc notre cher Zola?… Si mes souvenirs sont bons, les femmes n’avaient pas toujours de bien jolis rôles dans ses œuvres… Mais de là à dire que George Sand n’écrivait que des récits « rêvés », il y va fort l’Emile! 😉

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  avril 17, 2011

      non tu crois ??? la fin du XIXème est particulièrement misogyne et les travaux de Charcot sur l’hystérie féminine, grand copain de Zola, n’ont rien arrangé !!!

      Réponse
  6. Je ne suis pas sûre d’avoir ce livre dans ma PAL (je ne sais même plus ce que j’achète !) mais je sais que ces auteurs ont écrit des romans que je continue de lire… Effectivement, un peu moins Sand mais grâce à ton challenge, je vais les lire !

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  avril 17, 2011

      je suis comme toi, je me suis rendue compte que j’avais 2 exemplaires de « le meurtre de Roger Ackroyd », de « L’odyssée » et de « La vie de Marianne »… on devient folles 😉

      Réponse
  7. Très bon billet qui m’en a appris plus. Qu’est ce que c’est bien d’apprendre en s’amusant. Merci pour ce billet ma chère George!

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  avril 17, 2011

      sacré Zola, je me suis bien amusée aussi à la lecture de son article !

      Réponse
  8. Hier, je suis passée en courant, et je n’ai pas lu ton billet. Je reviens plus tranquille ce matin… Très intéressant… un Zola suffisant (même s’il est talentueux). Vive les femmes…
    Elle porte un pantalon
    Elle fume le cigare
    Fait deux enfants
    Par hasard!
    Et dès que vient le soir
    Elle court dans le néant
    Vers des plaisirs provisoires
    Pas si provisoires que ça, vu tous les livres qu’elle a écrit la nuit.
    Où sont les feeeeeemmes….

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  avril 17, 2011

      ah heureusement Flaubert ou Henry James ont su voir en Sand un grand écrivain en plus d’une grande femme !

      Réponse
  9. Le truc pas stupide, c’est d’inscrire Sand à la suite de Rousseau et plus généralement du XVIIIe siècle. La description des sentiments des personnages, la finesse d’analyse, le sentiment de la nature, l’insistance sur les moyens modernes de l’agriculture et surtout la liberté accordée aux femmes, tout cela est bien digne du XVIIIe siècle français. Évidemment pour un bourgeois du XIXe comme Zola, c’est devenu totalement incompréhensible.

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  avril 17, 2011

      il y a en effet une forte influence de Rousseau dans l’oeuvre de Sand, mais aussi un regard critique sur le philosophe ! son engagement politique la rapproche également des philosophes du XVIII mais avec incontestablement une visée romantique à la Hugo! je regrette que Zola ne cite pas de romans précis de Sand, je suis curieuse de savoir exactement quels romans il avait lus !

      Réponse
  10. Il faudrait que je le lise pour me faire une opinion. J’aime énormément Zola, et pas mas Sand aussi. Je trouverais dommage que des arrières pensées misogynes (quoique d’époque…) guident la plume de Zola…

    Réponse
  11. Bon dimanche,
    je viens de trouver http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/dostoievski-fedor-la-mort-de-george-sand.html;
    il me reste à trouver les textes de ZOLA, auteur que j’adore et dont je m’achetais un livre avec l’argent de poche de ma mémé cherie, mes cousines préféraient les bonbons.
    Grace à ce meme site j’écoute le meunier d’Angibaut, je ne peux lire en ce moment, un peu difficile dans faire un commentaire, mais je poursuis notre challenge.
    Continue, je te suis quasi tous les jours, c’est parfait.
    Si tu veux visiter Troyes, n’hésite pas.

    Réponse
  12. Bon, effectivement, c’est assez misogyne, mais il est bien Balzac, quand même! 🙂
    Ce qui me fait drôle, c’est qu’il oppose deux auteurs qui entretenaient des relations amicales.
    Je note le livre en tout cas!

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  avril 18, 2011

      C’est un jugement très fin de siècle finalement dans sa misogynie et aussi peu objectif puisque Zola semble aussi justifier la valeur du naturalisme dans cet article. Mais cela n’enlève rien au génie de Zola, et à l’art de Balzac et de Sand, qui, effectivement étaient amis et dont on peut souvent rapprocher les oeuvres !

      Réponse
  13. Merci beaucoup pour cette article très intéressant. Je pense aussi que Zola n’était pas prophète, mais le représentant d’une culture masculine dominante, qui voulait imposer aux femmes mais aussi au peuple des pauvres, une vision dégradée d’eux même et justifier ainsi leur attitude de main mise sur les biens et les pensées. Malheureusement, cette pensée unique qu’une oeuvre littéraire doit décrire une réalité sordide pour être bonne et vraie est toujours d’actualité et elle est bien commode pour tous ceux qui se laissent aller constamment à la bassesse, et se conforter dans leurs erreurs, au lieu de changer pour un mieux. Moi je pense que le sublime et le sordide se côtoie dans cette vie, on a toujours le choix. Il est indispensable de se créer un idéal pour engager une évolution de sa conscience. Zola n’avait pas à opposer Balzac à George Sand, mais leur accorder leurs places différentes dans l’histoire de la littérature. Au lieu de cela, il a initié une descente au purgatoire pour l’oeuvre de George Sand, ce que je trouve impardonnable.

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  avril 20, 2011

      bonjour Cécile et merci pour ce commentaire ! Zola, dans cet article se pose en effet en fervent défenseur du naturalisme, il était donc (plus ou moins) normal que les romans de Sand en prennent pour leur grade. Comme tu le fais aussi remarquer ce qui est remarquable c’est que Zola énonce des reproches que l’on entend encore et toujours sur l’oeuvre de Sand, et c’est contre cela qu’il faut, effectivement, qu’on réagisse !

      Réponse
  14. Effectivement, placer le réalisme comme supérieur à l’imagination dans la littérature, c’est voir petit et se priver d’une bonne partie des auteurs ! Combien de grands classiques à jeter parce que l’intrigue avance par des hasards successifs, des rencontres improbables, des rêves poursuivis en vain ? Il y a pas mal de poncifs et de délires personnels à l’auteur aussi dans la description des bassesses de la société. J’aime les romans de Zola mais il a surtout travaillé sur des cas psychiatriques, pas que sur des personnages représentatifs de la société de son époque…

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  avril 23, 2011

      D’autant que Zola est le roi des métaphores et des comparaisons et que celles-ci vont souvent puiser dans l’imaginaire, c’est toujours ce qui m’a fait rire chez Zola, cette volonté de faire scientifique à tout prix en utilisant des figures de style qui vont puiser dans les mythes et les éléments les plus imaginaires ! d’ailleurs il existe un ouvrage sur son oeuvre intitulé : « Emile Zola, le réalisme symbolique »…. il faudrait que j’y rejette un oeil !
      Merci pour tes commentaires toujours si riches !

      Réponse
  15. quel bon débat, revigorant au possible, pardon de m’y immiscer sans vous connaître, mais je découvre avec bonheur que Sand retrouve une vraie légitimité depuis peu. j’admire en elle (entre autres…) que, quoique fortement découragée et désabusée, elle n’ait eu de cesse de vouloir de donner de l’espoir et des idéaux à ses lecteurs. Zola aurait dû comprendre cela!

    Réponse

à vous....

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :