Dimanche Poétique #33 : « Le Corbeau » Edgar Allan Poe

Le Corbeau

Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais,
faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume
d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête,
presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de
quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma
chambre. «C’est quelque visiteur, – murmurai-je, –
qui frappe à la porte de ma chambre;
ce n’est que cela et rien de plus.»

Ah! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial
décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du
reflet de son agonie. Ardemment je désirais le matin;
en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres
un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore
perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges
nomment Lénore, – et qu’ici on ne nommera jamais plus.

Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux
pourprés me pénétrait, me remplissait de terreurs
fantastiques, inconnues pour moi jusqu’à ce jour;
si bien qu’enfin pour apaiser le battement de mon coeur,
je me dressai, répétant: «C’est quelque visiteur attardé
sollicitant l’entrée à la porte de ma chambre;
– c’est cela même, et rien de plus.»

Mon âme en ce moment se sentit plus forte. N’hésitant donc
pas plus longtemps: «Monsieur, dis-je, ou madame, en
vérité, j’implore votre pardon; mais le fait est que je
sommeillais et vous êtes venu frapper si doucement, si
faiblement vous êtes venu frapper à la porte
de ma chambre, qu’à peine étais-je certain
de vous avoir entendu.» Et alors j’ouvris
la porte toute grande; – les ténèbres, et rien de plus.

Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps
plein d’étonnement, de crainte, de doute, rêvant des rêves
qu’aucun mortel n’a jamais osé rêver; mais le silence ne fut
pas troublé, et l’immobilité ne donna aucun signe, et le seul
mot proféré fut un nom chuchoté: «Lénore!» – C’était moi
qui le chuchotais, et un écho à son tour murmura ce mot:
«Lénore!» Purement cela, et rien de plus.

Rentrant dans ma chambre, et sentant en moi toute mon
âme incendiée, j’entendis bientôt un coup un peu plus fort
que le premier. «Sûrement, – dis-je, – sûrement,
il y a quelque chose aux jalousies de ma fenêtre;
voyons donc ce que c’est, et explorons ce mystère.
Laissons mon coeur se calmer un
instant, et explorons ce mystère;
– c’est le vent, et rien de plus.»

Je poussai alors le volet, et, avec un tumultueux battement
d’ailes, entra un majestueux corbeau digne des anciens
jours. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne s’arrêta pas,
il n’hésita pas une minute; mais avec la mine d’un lord
ou d’une lady, il se percha au-dessus de la porte
de ma chambre; il se percha sur un buste de Pallas
juste au-dessus de la porte de ma chambre;
– il se percha, s’installa, et rien de plus.

Alors, cet oiseau d’ébène, par la gravité de son maintien et
la sévérité de sa physionomie, induisant ma triste
imagination à sourire: «Bien que ta tête, – lui dis-je, –
soit sans huppe et sans cimier, tu n’es certes
pas un poltron, lugubre et ancien corbeau,
voyageur parti des rivages de la nuit.
Dis-moi quel est ton nom seigneurial
aux rivages de la nuit plutonienne!»
Le corbeau dit: «Jamais plus!»

Je fus émerveillé que ce disgracieux volatile entendît si
facilement la parole, bien que sa réponse n’eût pas une bien
grand sens et ne me fût pas d’un grand secours; car nous
devons convenir que jamais il ne fut donné à un homme
vivant de voir un oiseau au-dessus de la porte
de sa chambre, un oiseau ou une bête sur un buste
sculpté au-dessus de la porte de sa chambre,
se nommant d’un nom tel que – Jamais plus!

Mais le corbeau, perché solitaitrement sur le buste placide,
ne proféra que ce mot unique, comme si dans ce mot unique
il répandait toute son âme. Il ne prononça rien de plus;
il ne remua pas une plume, – jusqu’à ce que je me prisse
à murmurer faiblement: «D’autres amis se sont déjà envolés
loin de moi; vers le matin, lui aussi, il me quittera
comme mes anciennes espérances déjà envolées.»
L’oiseau dit alors: «Jamais plus!»

Tressaillant au bruit de cette réponse jetée avec
tant d’à-propos: Sans doute, – dis-je, – ce qu’il
prononce est tout son bagage de savoir, qu’il a pris
chez quelque maître infortuné que le Malheur
impitoyable a poursuivi ardemment, sans répit,
jusqu’à ce que ses chansons n’eussent plus qu’un
seul refrain, jusqu’à ce que le De profundis de son
Espérance eût pris ce mélancolique refrain:
«Jamais – jamais plus!»

Mais le corbeau induisant encore toute ma
triste âme à sourire, je roulai tout de suite un siège
à coussins en face de l’oiseau et du buste et de la
porte; alors, m’enfonçant dans le velours, je
m’appliquai à enchaîner les idées aux idées, cherchant
ce que cet augural oiseau des anciens jours, ce que
ce triste, disgracieux, sinistre, maigre et augural
oiseau des anciens jours voulait faire entendre en
croassant son – Jamais plus!

Je me tenais ainsi, rêvant, conjecturant, mais
n’adressant plus une syllabe à l’oiseau, dont les
yeux ardents me brûlaient maintenant jusqu’au fond
du coeur: je cherchai à deviner cela, et plus encore,
ma tête reposant à l’aise sur le velours du coussin
que caressait la lumière de la lampe, ce velours
violet caressé par la lumière de la lampe que sa tête,
à Elle, ne pressera plus, – ah! jamais plus!

Alors, il me sembla que l’air s’épaississait, parfumé par
un encensoir invisible que balançaient les séraphins
dont les pas frôlaient le tapis de ma chambre.
«Infortuné! – m’écriai-je, – ton Dieu t’a donné par ses
anges, il t’a envoyé du répit, du répit et du népenthès
dans tes ressouvenirs de Lénore! Bois, oh! bois ce
bon népenthès, et oublie cette Lénore perdue!» Le
corbeau dit: «Jamais plus!»

«Prophète! – dis-je, – être de malheur! oiseau ou démon!
mais toujours prophète! que tu sois un envoyé du
Tentateur, ou que la tempête t’ait simplement échoué,
naufragé, mais encore intrépide, sur cette terre déserte,
ensorcelée, dans ce logis par l’Horreur hanté, – dis-moi
sincèrement, je t’en supplie, existe-t-il, existe-t-il ici un
baume de Judée? Dis, dis, je t’en supplie!» Le corbeau
dit: «Jamais plus!»

«Prophète! – dis-je, – être de malheur! oiseau ou démon!
toujours prophète! par ce ciel tendu sur nos têtes, par
ce Dieu que tous deux nous adorons, dis à cette âme
chargée de douleur si, dans le Paradis lointain, elle
pourra embrasser une fille sainte que les anges nomment
Lénore, enbrasser une précieuse et rayonnante fille que
les anges nomment Lénore.» Le corbeau dit: «Jamais
plus!»

«Que cette parole soit le signal de notre séparation,
oiseau ou démon! – hurlai-je en me redressan. – Rentre
dans la tempête, retourne au rivage de la nuit plutonienne;
ne laisse pas ici une seule plume noire comme souvenir
du mensonge que ton âme a proféré; laisse ma solitude
inviolée; quitte ce buste au-dessus de maporte; arrache
ton bec de mon coeur et précipite ton spectre loin de ma
porte!» Le corbeau dit: «Jamais plus!»

Et le corbeau, immuable, est toujours installé sur le buste
pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre;
et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon
qui rêve; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui,
projette son ombre sur le plancher; et mon âme, hors du
cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne
pourra plus s’élever, – jamais plus!

traduit par: Charles Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Alex, Amos, Anjelica, Ankya, Armande, Azilis, BookwormCagire, Caro[line], Celsmoon, Chrestomanci, Chrys, Edelwe, Emma, Emmyne, Esmeraldae, Ferocias, Fleur, George, Hambre, Herisson08, Hilde, Julien, Katell, L’or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, Marie, Mariel, MyrtilleD, Naolou, Restling, Roseau, Saphoo, Schlabaya, Séverine, Soie, Tinusia, Violette, Yueyin, Zik

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16 Commentaires

  1. oiseau, souvent démon, ne dit-on pas « oiseau de malheur » et d’ailleurs, le « corbeau » n’est-il pas porteur de mauvaises nouvelles, via des lettres anonymes ?
    C’est d’ailleurs pour cette peur des oiseaux qu’Hitchcock en a fait un film !

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 16, 2011

      En fait le corbeau a mauvaise réputation depuis les batailles napoléoniennes quand il hantait le champ de bataille. Originellement il était le symbole de la prévoyance. Dans la bible c’est lui qui annonce à Noé que l’eau s’est retiré ! comme quoi ! 😉

      Réponse
  2. Dans mon champ, ils côtoient les merles, moineaux, buses… Cette ménagerie fait bon ménage. J’aime leurs croassements perçants qui résonnent dans le silence. Mais j’avoue que leurs becs légèrement crochus sont très menaçants. Je n’aimerais pas qu’ils me picorent des miettes dans la main.
    Bon dimanche ensoleillé !

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 16, 2011

      Leurs croassements ne me plaisent pas vraiment, mais depuis que, grâce à un roman de Sand, j’ai appris que les corbeaux avaient eu meilleure réputation avant, je les tolère un peu plus ! ce sont les romantiques qui les ont fait si menaçants !

      Réponse
  3. Curieux poème! Ainsi donc le corbeau restera dans sa chambre définitivement, à le regarder d’en haut, inondé de lumière jusqu’au plancher, tel un démon! Brr!! Je comprends que Baudelaire l’ait aimé!

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 16, 2011

      Oui très curieux en effet. COmme je lis « Délivrez-moi » de Fforde et qu’il est question de ce poème j’avais envie d’y jeter un oeil !

      Réponse
  4. asphodele

     /  janvier 16, 2011

    Qu’ils sont doux les dimanches chez toi, George. Telle la Dame de Nohant, je t’imagine, tenant salon et conversation a de nombreux soupirants ! Tu l’auras compris j’aime beaucoup la poésie, même dans ce qu’elle a de plus sombre. Elle nous met au contact immédiat de nos plus intimes émotions, nous libérant du masque du langage « ordinaire » mais non moins nécessaire si nous voulons être compris(e) au quotidien.
    Alors, un jour dans la semaine, faire une escale sur ses rivages, fussent-ils assombris par la présence d’un corbeau me comble !
    Entre deux romans ou essais, j’ai toujours un poète sur ma table de chevet.
    J’ignorais d’ailleurs qu’E.A. Poe puisse être l’auteur d’un si beau texte ! Le problème avec les poètes, c’est notre tendance, justement, a aller toujours chez ceux qui nous ont fait vibrer, oubliant que certains romanciers sont également de grands poètes !
    Je ne regrette pas d’être venue, la prochaine fois, j’apporterai ma tarte au citron meringuee ! Bon, d’accord, moins « tendance » que les macarons de Mr Herme, mais la, c’est moi qui la fait de mes blanches mains !
    Bonne fin de soirée.

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 16, 2011

      Quel beau commentaire ! merci à toi et merci à Poe pour sa noirceur et ses vers ! à bientôt je compte sur la tarte au citron, je préparerai le thé à température !

      Réponse
  5. asphodele

     /  janvier 16, 2011

    Ca promet ! J’irai a l’entrepôt famelique qui sert de bibliothèque a mon petit village pour trouver ce Corbeau ; il y en a autant dans le clocher de l’église que chez les humains qui y vont, d’ailleurs ! L’envers des villages de campagne…

    Réponse
  6. Le genre de poème dans lequel il ne faut pas se faire enfermer …

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 17, 2011

      Oh que non, d’ailleurs c’était une bien méchante punition! elle est terrible cette Thursday !

      Réponse
  7. L’évocation du corbeau est pour moi indissociable du magnifique film de Clouzot.

    Réponse
  8. Sombre sombre mais tout de même beau !!! le film m’avait effrayé 😦

    Réponse

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