« Manon Lescaut » L’abbé Prévost

Manon Lescaut c’est un peu comme une ancienne copine  de fac que l’on retrouve plusieurs années après. Elle n’a pas vraiment changé, mais elle a quand même un peu vieillie. J’ai ressorti mon vieil exemplaire de 1947, exemplaire déniché dans une des bouquineries que j’avais l’habitude de fréquenter pendant mes études de fac, un temps où je collectionnais les anciennes éditions, et surtout les éditions originales !

Cette re-lecture (la dernière datée d’août 1991, oui dix ans!) fut une redécouverte. Manon Lescaut est une partie du roman, dit mémoire, de l’abbé Prévost intitulé Mémoires et Aventures d’un homme de qualité qui s’est retiré du monde et qui comprenait 7 volumes dont on ne lit plus aujourd’hui que le volume sur Manon. Ceci explique notamment l’ouverture du roman. Un homme, le narrateur, rencontre le pauvre chevalier qui va lui raconter son histoire avec Manon.

Le roman Manon Lescaut est donc une réécriture parue en 1753. Nous sommes donc en plein XVIIIème siècle, siècle décisif notamment parce qu’il amorce une révolution dans les relations familiales. En effet, c’est à partir du XVIIIème, que les fils commencent à s’émanciper de l’autorité toute puissante du père. Et en cela le chevalier des Grieux incarne parfaitement le fils rebelle. Par amour, il renie l’autorité parentale mais aussi bafoue l’héritage et les coutumes familiales. Ce roman est donc un roman subversif, même si finalement il traduit les déboires de l’enfant désobéissant, le fils prodigue qui ne sera pas pardonné par le père, et qui sera qualifié de « fils ingrat et rebelle ». Le dilemme de Des Grieux est de ne pas pouvoir faire coïncider son amour pour Manon et son respect pour son père.

Qu’en est-il du personnage de Manon ? Je vous avoue que cette figure féminine me pose un sacré problème. Et le problème majeur se situe au niveau de sa sincérité. Manon aime-t-elle réellement Des Grieux ? Comme dans les romans de l’antiquité ou du Moyen-Age, Manon, personnage principal, est souvent affublée, dans le roman, de deux adjectifs significatifs : « perfide » et « infidèle ». Mais sa beauté est telle qu’on lui pardonne tout. Le libertinage amoureux (nous ne sommes plus au XVIIème où le libertinage était aussi intellectuel comme le prouve le personnage de Molière, Dom Juan, je vous laisse relire la tirade de l’hypocrisie…. bon j’arrête de faire ma prof de français!) est donc préféré à l’honnêteté, au rang, au sang, et l’amour triomphe… enfin devrait triompher…. Le personnage de Tiberge, l’ami de Des Grieux, représente la raison face à la passion. Mais les discours raisonnés ne peuvent rien sur un coeur passionné, et Des Grieux ne parvient pas à rentrer dans le rang. Je ne parviens pas à trouver Manon sincère, peut-être malgré moi. L’amour en plus, Manon serait la Nana du XVIIIème siècle. Sa liberté de moeurs, sa cupidité ne parviennent pas à me convaincre de son amour pour ce pauvre Chevalier.

Ainsi donc avons-nous d’un côté une jeune fille perfide et infidèle et de l’autre un fils rebelle et ingrat.

Il faut en venir maintenant à la structure même du roman. Oui, Manon lescaut est un exemple souvent cité en fac de lettres, de roman à tiroirs ou roman enchâssé. L’homme de qualité raconte sa propre histoire, lorsqu’il rencontre le chevalier Des Grieux qui lui raconte à son tour son histoire. Les Mémoires d’un homme de qualité est donc un roman cadre dans lequel vient s’enchâsser Manon Lescaut. Assez courant aux XVIIIème siècle, ce type de roman se veut vrai, un témoignage réel, une histoire vraie, comme on dirait aujourd’hui. Pourtant les aventures diverses et souvent rocambolesques des deux amants sont typiquement romanesques, mais le fait de les présenter dans cette structure auraient tendance à les attester comme réelles.

Qu’en est-il maintenant de mon avis ! parce que c’est bien beau de faire la prof, mais qu’ai-je ressenti à cette lecture ? Je vous avouerai que cette lecture ne m’a pas du tout bouleversée, bien loin de l’enthousiasme qu’avait provoqué en moi la lecture de La Vie de Marianne de Marivau, j’ai trouvé ce pauvre Des Grieux fade et bien benêt. Si les aventures se succèdent, elles ont tendance à beaucoup se ressembler, ce qui donne l’impression de répétitions un peu lassantes. Finalement ce qui m’a surtout intéressé c’est le thème de la paternité, bien plus que celui de l’amour ! Toutefois, il est difficile de critiquer un tel classique romanesque, et je ne peux que vous conseiller de le lire ne serait-ce que pour m’aider à savoir si Manon aime vraiment Des Grieux ou non !

Challenge Organisé par Emma666 et Pickwick

 

 

 

 

 

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40 Commentaires

  1. Ton avis m’intrigue et vu que j’ai le roman dans ma bibliothèque depuis longtemps, je vais peut-être bientôt m’y plonger… Ton avis est vraiment très intéressant. Bisous

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 7, 2011

      Tu me diras pour Manon et sa sincérité, ce que tu y vois toi !

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  2. Je crois que si je le relisais aujourd’hui, je serais également un peu déçue…

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 7, 2011

      Ce roman ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable déjà il y a 20 ans!

      Réponse
  3. J’aime ton billet mais ne suis pas tentée par cette lecture! Et ça fait vingt ans depuis ta lecture précédente 😉

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  4. Très beau billet. Passionnant, la manière dont tu en parles. Pour ma part, je le note, mais pas pour tout de suite.

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 7, 2011

      Merci Mlle Rose ! je viens justement de chez toi, quel douceur ! décidément ton blog est un cocon dans lequel j’aime me lover ! aller au boulot ma belle, pour nous créer une très belle bannière !

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  5. Je viens de lire ta critique sur Manon alors même que je viens de finir d’écrire la mienne (qui sera demain sur mon blog).
    J’ai été plutôt séduite par ce livre alors que je l’avais commencé il y a quelques années mais sans pouvoir dépasser les 10 premières pages.
    Et pour ta question : je dirais que OUI, Manon aime Des Grieux, mais d’un amour peu conventionnel, un amour qui est un peu moins fort que sa passion pour les hommes, le divertissement et l’argent. Un amour qui change à la fin du récit, on le voit bien.
    On en reparlera dimanche !
    Bon week-end.

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 8, 2011

      Je vais aller lire ton billet !
      j’ai hâte d’être à demain ! pour ma part, la fin ne me convainc pas non plus, les débats seront intéressants ! à demain

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  6. Je l’ai relu moi aussi il n’y a pas très longtemps, pour me rafraichir la mémoire. J’ai été étonnée d’etre moins entrainée par l’histoire que l’impression assez vague qu’il me restait de ma première lecture. J’étais jeune. Et puis ces premières lectures de monstres sacrés de la littérature sont toujours impressionnantes.
    Par contre, j’ai retrouver, comme tu le disais, ce sentiment bizarre envers Manon, que je n’ai jamais pu appréciée ni sentir sincère. A tort peut être…

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 8, 2011

      La première fois, je l’ai lu dans un but culturelle, ce roman est un modèle du genre. En le relisant j’ai essayé de me laisser porter par l’histoire, mais j’y ai trouvé quelque chose de vieillot qui m’a laissée sur ma faim.

      Réponse
  7. Ah là là, je l’ai lu et étudié pour le bac français, et je ne m’en souvenais plus du tout ! (euh…. Peut-être que c’est parce que je l’ai passé il y a … 20 ans cette année. Aïe !). Ton billet m’a bien rafraîchit la mémoire, de façon très clair. Merci beaucoup !

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 8, 2011

      De rien ! ma première lecture remonte à 20 ans également, en le relisant je m’en suis souvenu, et mon sentiment est toujours le même !

      Réponse
  8. En lisant ton article, que j’ai d’ailleurs beaucoup apprécié, je me suis dit que c’était sûrement un livre que je ne lirai jamais. Il ne m’intéresse absolument pas pour ainsi dire… Ne jamais dire jamais, c’est vrai, mais bon, ton avis un peu mitigée n’arrange rien 🙂

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 8, 2011

      Pour moi c’est plus un roman à lire pour son caractère exemplaire, et pour renforcer sa culture littéraire, mais d’autres romans du XVIIIème me paraissent plus intéressants !

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  9. Je l’ai lu à la fac également, il y a donc bien 20 ans!!!!!!

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  10. quel bel et intéressant billet sur une héroïne dont je ne connais que le nom et vaguement l’histoire
    tu me donnes envie de le lire 😉

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  11. un classique que je lirai sans doute un jour…

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 8, 2011

      Il faut se dire qu’on ne peut pas tout lire, et que sélectionner est donc nécessaire 😉

      Réponse
  12. Je ne garde que de mauvais souvenirs de ce roman ! On ne peut pas savoir ses sentiments car il ne donne que son point de vue ! Jamais on ne saura qui est la vraie Manon : sincère ou perfide ?

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 8, 2011

      Tu as sans doute raison, et Des Grieux lui-même doute souvent, même si l’on sent, entre les lignes, un certain parti pris ! non ?

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  13. Je l’ai relu l’année dernière. Il m’a fait moins d’effet qu’il y a 15 ans

    Réponse
  14. Haaa! moi aussi Manon Lescaut fait partie de mes souvenirs de fac de lettres. On l’a étudié en long et en large et je n’ai jamais accroché. Comme toi, j’ai trouvé des Grieux bêta et Manon Lescaut est quand même un personnage uniquement vu sous le point de vue de des Grieux et donc partial. Elle m’a toujours apparu comme un fantôme et absente.
    Le récit est fait de telle manière qu’on ne s’attache pas à Manon, en fait.

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 8, 2011

      Pas si partial que cela je trouve, c’est pourquoi le doute est permis, il me semble que l’on sent à travers les lignes la voix du narrateur principal ! non ?

      Réponse
  15. voilà un bouquin qui traine sur mes étagères depuis… pfiouuuuu
    Et je lis ton billet je vois Des Grieux. Mince, Dostoïevski, dans La joueur, que je viens péniblement de terminer, appelle ainsi un personnage de vrai-faux marquis français…!!! quelle coïncidence!
    Du coup, cela me donnerait (presque) envie de me jeter sur le livre de L’abbé, juste par curiosité!

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 8, 2011

      J’adore ton pfiouuuuu !
      Il serait peut-être intéressant de voir s’il ne s’agit que d’une coïncidence, ou d’un intertexte !!! tu mènes l’enquête ?

      Réponse
  16. asphodele

     /  janvier 9, 2011

    Quel billet magistral ! Je viens de laisser mon avis chez Delphine, mais puisque je l’ai abandonne en route, la lecture devenant carrément douloureuse, et mes souvenirs de lycée sont bien plus loin encore, donc en ce qui concerne ton questionnement sur sa « sincérité », on va dire ni oui, ni non, elle veut le beurre et l’argent du beurre.
    Dans cette époque romanesque a souhait ou l’amour reste la valeur phare, elle aime certainement d
    Des Grieux mais elle ne peut renoncer a la vie facile procurée par l’argent. Finalement, je disais qu’elle sentait le renferme, mais elle avait compris comme pas mal de femmes aujourd’hui qu’un mari c’est bien, un amant c’est mieux ou tout au moins que l’amour n’est pas exclusivement réservé a une seule personne.
    Depuis la nuit des temps et quelle que soit la forme, les emberlificotements pris pour « excuser » ces femmes venales, dans le fond elles n’ont pas change.
    Non ? Ah au fait George, Marivaux, avec un X a la fin, hein madame la prof !! (Je plaisante bien sur !)

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 9, 2011

      Oups, le X est passé à l’as ! merci de me le signaler !
      Notre petite réunion du Club a finalement opté pour un manque d’amour de la part de Manon ! nos avis était assez unanime sur ce roman! merci pour ton commentaire !

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  17. je l’ai lu plus jeune, je sais que j’avais aimé, mais c’est à peu près tout :s:s

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  janvier 11, 2011

      Les péripéties se ressemblent tellement que ce roman ne semble pas nous marquer !

      Réponse
  1. Manon Lescaut de L’abbé Prévost « Je Lis, Tu Lis, Il Lit
  2. Manon Lescaut – Abbé Prévost « Delphine's books and more
  3. (Club de lecture): Manon Lescaut, de l’Abbé Prévost | Les écrans de Claire

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