« Les heures » de Michael Cunningham

Ce roman est construit autour de celui de Virginia Woolf Mrs Dalloway. Il narre la journée de trois femmes (et en cela reprend le schéma narratif du roman de Woolf) qui toutes ont un rapport avec le roman Mrs Dalloway : Clarissa Vaughan, éditrice d’une cinquantaine d’années, est surnommée Mrs Dalloway par un ami d’enfance à cause de leur prénom commun ; Virginia Woolf, l’année où elle rédige Mrs Dalloway et Laura Brown, femme mariée, mère d’un petit garçon et enceinte d’une petite fille, qui a commencé le matin même le roman de Woolf. Trois femmes, donc, mais aussi trois époques : les années 1920 pour Woolf, les années 80/90 pour Clarrissa et les années 50/60 pour Laura (ce que l’on découvre à la fin du roman).

Cunningham reprend non seulement le schéma narratif, mais aussi certains évènements notamment pour le personnage de Clarrissa. Comme l’héroïne de Woolf, celle de Cunningham prépare une soirée, va acheter des fleurs etc. Dans les chapitres consacrés à Laura Brown, l’auteur cite longuement plusieurs passages du roman de Virginia Woolf.

Le roman s’apprécie donc davantage quand on a lu Mrs Dalloway. Mais d’un autre côté cela montre à quel point n’est pas Woolf qui veut, et le style de Cunningham, tout en étant satisfaisant, souffre de la comparaison.

Je ne vais pas vous cacher que cette lecture fut douloureuse, comme le fut d’ailleurs pour moi celle de Mrs Dalloway. Le fait d’avoir lu le roman de Virginia Woolf juste avant celui de Cunningham, a sans doute influencé mon impression.

Si l’idée est bonne, et la construction bien établie, je trouve ce roman quelque peu démodé parce que trop ancré dans une époque et un milieu : l’époque SIDA des années 80/90, le milieu homosexuel américain.  Bien sûr il n’est pas aberrant de  parler d’homosexualité quand on évoque Virginia Woolf, et cela se justifie très bien, mais, cette époque, celle que l’on a appelé les Années SIDA, est tellement particulière, a été tant de fois traitée depuis, (et notamment au cinéma avec par exemple Les Nuits fauves ou N’oublie pas que tu vas mourrir en France ou encore Philadelphia, mais aussi en littérature avec les livres de Hervé Guibert) que ce roman, si ce n’est par sa forme, n’a rien de très original. Après quelques recherches sur Michael Cunningham, j’ai appris qu’il était lui-même homosexuel et que sa production littéraire traitait essentiellement de l’homosexualité, bien qu’il a toujours refusé d’être catalogué « auteur homosexuel », ce que je trouve très bien car je ne supporte pas cette classification, comme je trouve ridicule dans les librairies les rayons dits « Littérature homosexuelle ». Il n’y a donc pas de militantisme pro-homosexuel chez Cunningham, mais plutôt une volonté, à l’époque (1998), de traduire une situation, un phénomène qui a beaucoup bouleversé la vie de cette communauté, terriblement touchée par le SIDA. Malgré ce côté démodé, ou plus exactement obsolète (bien que le SIDA tue encore des milliers de gens!) le personnage de Richard est touchant, et Cunningham ne tombe jamais dans le misérabilisme ou la complaisance, bien au contraire les derrières pages du roman sont d’ailleurs sans doute les plus belles, et c’est dans la bouche de Richard que l’auteur justifie le titre de son roman :

« – Mais restent toujours les heures, n’est-ce pas ? Une heure et puis une autre, et il faut passer celle-ci et puis, oh mon Dieu, en voilà une autre. Je suis si malade. » (p.196)

L’autre point qui fait que cette lecture fut douloureuse est, bien sûr, le caractère dépressif de tous ces personnages… Le suicide est sans doute le thème central, thème bien sûr aussi très présent dans le roman de Virginia Woolf (tout comme la folie, mais Cunningham a privilégié le premier thème). Mieux vaut avoir un moral d’acier pour se lancer dans ce roman. Dépression qui touche donc aussi bien : Clarissa et son ami Richard, que le personnage de Woolf, mais aussi de Laura Brown, la mère de famille. A tout moment on sent ces personnages au bord du gouffre, prêts à commettre le geste fatal. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur le récit du suicide de l’auteur anglaise, ce qui donne le ton du roman.

Venons en maintenant aux points positifs, car oui, malgré tout il y en a. Le premier est incontestablement les chapitres consacrés à Virginia Woolf. Cunningham fait parfaitement revivre la romancière, et pour avoir lu, il y a longtemps le journal d’écrivain de celle-ci, j’ai retrouvé l’ambiance de l’imprimerie de Léonard, et les pensées de Woolf. On sent donc une imprégnation forte de l’oeuvre de Virginia Woolf.

Les trente dernières pages sont très belles, par le discours, les pensées qui sont exprimés, mais aussi parce que Laura Brown (non je ne vous dévoilerai pas la chute) prend alors une place bien particulière qui permet de revisiter tout le roman…

Enfin, j’ai eu comme un flash à un moment en lisant l’un des chapitres consacrés à Laura Brown: celle-ci décide de partir seule en voiture, de s’octroyer quelques heures de solitude pour finir son livre… et soudain, il m’a semblé avoir déjà lu cela, très vite finalement m’est revenu en mémoire le roman Les Ames Soeurs de Valérie Zénatti. Comme dans le roman de Cunningham, le personnage de Zénatti est une mère de famille déprimée qui décide de prendre une journée pour finir son roman, et comme dans le roman de Cunningham, le roman dure une journée… coïncidence ou franche inspiration ????

Bien, je crois avoir fait le tour de tout ce que je voulais dire sur ce roman, reste l’envie de donner le dernier mot à l’auteur :

« Oui, pense Clarissa, il est temps que le jour prenne fin. Nous donnons nos réception; nous abandonnons nos familles pour vivre au Canada; nous nous escrimons à écrire des livres qui ne changent pas la face du monde, malgré nos dons et nos efforts obstinés, nos espoirs les plus extravagants. Nous menons nos vies, nous faisons ce que nous avons à faire, et puis nous dormons – c’est aussi simple et banal que cela. […] Mais il y a ceci pour nous consoler : une heure ici ou là pendant laquelle notre vie, contre toute attente, s’épanouit et nous offre tout ce dont nous avons jamais rêvé, même si nous savons tous, à l’exception des enfants (et peut-être eux aussi) que ces heures sont inévitablement suivies d’autres, ô combien plus sombres et plus ardues. Pourtant, nous chérissons la ville, le matin; nous voudrions, plus que tout, en avoir davantage. » (p.221)

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42 Commentaires

  1. Je me rappelle ne pas avoir aimé du tout et m’être demandé pourquoi tout le monde trouvait ça extraordinaire. C’est aussi la première fois que j’entendais parler de Virginia Woolf et de Mrs Dalloway. Je l’ai acheté en poche, lu la première page et l’avoir laissé tomber en me disant que visiblement il y a quelque chose qui m’échappait quelque part. Par contre, après j’ai vu le film (parce qu’il est pas trop cher en DVD) et là j’ai adoré. Du coup, avec tes deux avis, je me sens un peu moins seule (il y avait déjà eu celui de Keisha).

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 1, 2010

      Bienvenue au club alors !!! mais je suis quand même fière d’être allé au bout des deux romans et en à peine une semaine !! ouf… maintenant passons aux choses sérieuses !

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  2. Bon, c’est anecdotique mais j’aime le logo pour ton club… alors comme ça ce soir tu retourne dans les années 30? ;p

    Sinon ton billet est intéressant, détaillé, tu tempères bien ton avis malgré la souffrance ressentie à la lecture.

    J’ai beaucoup aimé le film mais n’ai pas lu le roman… et je ne crois pas essayer.

    Quant à ton avis sur les rayons littératures (ou films) homosexuelle, moi-même je trouve cela bien ridicule et réducteur!

    (oh et j’allais oublier, tu pourras me rappeler, en secret ^^, ce qui arrive à Laura et sa place « particulière… je ne m’en rappelle plus, enfin je crois que je sais mais ne suis pas sûre…)

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 1, 2010

      j’aime bien faire des petits logos !!! et je trouvais que cette peinture collait bien !
      pour Laura je te réponds en mail quand tu auras répondu à mes questions !!! na !

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      • A-hi, la méchaaaante! ^^ (je viens de voir ton mail, je te réponds dès que mon petit s’est calmé et endormi)

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        • leslivresdegeorgesandetmoi

           /  octobre 1, 2010

          Ok, prends ton temps moi je m’en vais à la librairie !!!!

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  3. Je compte bien lire Woolf et Cunningham à la suite pour pouvoir comparer comme tu l’as fait, il faut juste que je trouve le temps…
    Heu…il y a vraiment un rayon littérature homosexuelle dans les librairies??? Jamais vu ça, dingue.

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 1, 2010

      j’y suis arrivée en une semaine mais avec beaucoup de soupirs !!!
      Sinon oui, et même il existe une librairie qui ne vend que des romans dits homosexuels !!! après on se plaint de la ghettorisation des minorités !!!

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  4. PS : j’ai adoré le film « Les heures » même si je ne comprends pas pourquoi le réalisateur s’est acharné sur le pif de Nicole Kidman alors que personnellement, d’après les photos que j’ai pu voir de Woolf, elle ne me semblait absolument pas laide !
    Enfin bref, toutes considérations esthétiques mises à part, le film est vraiment bien !

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 1, 2010

      J’ai vu le film aussi à sa sortie, et je dois le revoir le 16 dans le cadre du Club de lecture, je suis curieuse de voir si mon avis sera le même !

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  5. Mouais, toujours pas tentée malgré tes points positifs. Les négatifs sont trop présents 🙂 Il faudrait tout de même que je vois le film, par contre.

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  6. ton billet me donne envie de relire les heures, auquel je n’avais pas tout à fait accroché à l’époque de sa sortie – il est vrai que je venais de voir le film, du coup j’ai été déçue par le roman

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  7. Comme toi j’ai lu d’abord Mrs Dalloway, puis Cunningham, qui pour moi ne s’en est pas trop mal tiré… J’ai lu Les heures comme un « autour de Virginia Woolf » . (au fait que signifie ce « passons aux choses sérieuses » en réponse à Cecile? ^_^)(tu vas me lire george sand en moldave pour te faire pardonner, non mais)
    j’ignorais que Cuningham était homo, mais savais que dans certaines librairies il y a des classifications, franchement quelle idée! (on met Proust dedans, ou pas, tiens, c’est à voir…)

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 1, 2010

      Ah non « passons aux choses sérieuses’ n’a rien à voir avec Cécile, je ne me permettrais pas !!! non pitié par le moldave !!!
      Pour la classification je me suis posée la même question que toi pour Proust !!! c’est totalement ridicule !!

      Réponse
  8. Du même auteur, j’ai lu « la maison du bout du monde » qui ne m’a pas laissé un souvenir impérissable… en fait, pas de souvenir du tout, et pourtant il est dans mes étagères !

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 1, 2010

      J’ai découvert qu’il avait d’autres romans… pas trop tentée, là tout de suite !!! 😉

      Réponse
  9. après avoir vu le film, ce titre me tentait bien…

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 2, 2010

      Après avoir lu le lire j’ai très envie de revoir le fillm que j’avais vu à sa sortie, il y a donc longtemps !

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  10. Pas très tentée par ce livre en ce moment mais par le film, oui, d’autant plus que, contrairement à bien d’autres que je recherche en vain comme le fameux « Maurice « de James Ivory, introuvable pour l’instant, ce DVD semble disponible dans les rayons de là où je vais.

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 2, 2010

      ahhhhh les films de James Ivory quelles merveilles… je cherche « Chambre avec vue » film culte pour moi !!!! le baiser dans le champ de blé et de coquelicots me donne des frissons !!!

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  11. Je vais commencer par Mrs Dalloway qui squatte ma table de nuit depuis des semaines

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  12. Un livre que je n’avais pas du tout aimé, mais je ne connaissais à l’époque pas du tout Virginia Wolf… (et je n’ai d’ailleurs toujours pas lu Mrs Dalloway…).

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 2, 2010

      Autant Woolf est un classique et le style novateur peut être intéressant, autant Cunningham est un peu creux quand même !

      Réponse
  13. Yspaddaden

     /  octobre 2, 2010

    J’ai bien envie de découvrir cet auteur, mais n’ayant pas lu « Mrs Dalloway » et n’en ayant pas grande envie, je choisirai un autre titre.

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 2, 2010

      Tu peux te renseigner un peu sur le sujet de « Mrs Dalloway » puis lire « les heures » mais c’est vrai qu’on comprend mieux le deuxième en ayant lu le premier !

      Réponse
  14. J’avais pas trop accroché à ce roman. Par contre, j’avais beaucoup aimé le film. C’est rare mais je le trouve mieux que le roman.

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 3, 2010

      Je suis contente d’avoir l’occasion de le revoir bientôt !!!

      Réponse
  15. Comme beaucoup de monde, j’ai adoré le film. D’ailleurs, j’ai acheté le livre ensuite, et encore ensuite Mrs Dalloway.

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 3, 2010

      et alors ton avis sur ces romans ???

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      • J’ai bien aimé Les Heures mais moins que le film ^^ et j’ai beaucoup Mrs Dalloway, l’écriture de Virgina Woolf m’a extrêmement plu.

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        • leslivresdegeorgesandetmoi

           /  octobre 6, 2010

          Tu sais que j’ai eu du mal, surtout avec « Mrs Dalloway » même si je reconnais que le style est formidable !!!

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  16. J’ai beaucoup aimé le film, mais avant de me lancer dans le livre, j’ai pensé qu’il faudrait d’abord que je lise Mrs Dalloway, qui est su ma LAL depuis… Je ne sais trop pourquoi, Virginia Woolf m’intimide! Donc, qui a peur de Virginia Woolf? Réponse: moi!

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 4, 2010

      Tu m’as fait rire !!!! allez lance-toi, tu peux commencer par des textes courts…. 🙂

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  17. Je suis d’accord avec toi par rapport au côté un peu démodé du livre, il est très typé d’une époque. Dans l’ensemble je l’ai beaucoup aimé, peut-être parce que je gardais en tête le film que j’avais vu quelques temps auparavant et qui m’avait beaucoup plu.

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    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 6, 2010

      Je dois revoir le film ce mois-ci !!! j’espère qu’il n’a pas pris un coup de vieux ! 😉

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  18. Je me souviens l’avoir lu en 2002 ou 2003, donc peu de temps après sa sortie en poche, et du coup c’est aspect obsolète dont tu parles ne m’avait pas frappé…
    A l’inverse de toi, j’avais apprécié de pouvoir découvrir Virginia Woolf de cette manière, n’ayant jamais réussi à lire l’originale ! :p

    Réponse
    • leslivresdegeorgesandetmoi

       /  octobre 7, 2010

      Les chapitres consacrés à Virginia Woolf sont sans doute ceux que j’ai le plus appréciés !!

      Réponse
  1. Les heures de Michael Cunningham « Je Lis, Tu Lis, Il Lit
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